Extrait de la lettre d'un chef-opérateur - Peter Gizzi




Portfolio of 25 Tarkovsky polaroids. Printed in Florence, Italy 2007.

Cher samedi, merci pour le circuit caché

visuels étonnants
et météo bienveillante en transparence
au niveau des épaules.

Notre conversation, poussières de malachite rehaussant la périphérie de tout ce que tu portais

Crinoline éprouvée plus proche de Kino.

Même l'autoroute avait l'air de conspirer
dans la pluie volubile, blablatant, l’œil en coin.

Un instant un net contraste et puis
accidentellement, de l'autre côté du pare-brise étoilé

un visage de coquelicots ondulants.
Ça ne suffit pas pourtant, accident.

Se rappeler pourquoi je suis venu ici

et les révolutions d'un visage
saisi hors de son cadre.

Peter Gizzi – L'Externationale
Traduction Stéphane Bouquet
Série américaine, Éditions Corti - 2013


Mais cela tarde - Henri Michaux







Je pensais, n’est-ce pas, que quand j’aurais tout détruit, j’aurais de l’équilibre. Possible. Mais cela tarde, cela tarde bien.

 

« Ne parle pas des astres de façon irrespectueuse ! »








Dans le bleu de lessive les crochets rouges des nuages ; devant nous le visage glauque de mal de mer de la lune. « Ne parle pas des astres de façon irrespectueuse ! » m'avertit-elle. Une vieille grisâtre aux yeux fixes bouillonna encore alentour, devant nous, avec les fumées du Dümmer, silhouettes d'ombres. (Contre Jean Paul, tome 32, page 14, et souvent : « Nous savons que la Terre apparaît sur la Lune 64 fois plus grande que nous ne voyons celle-ci ; quel ravissement que de voir se lever tel corps céleste ! ». Premièrement la Terre a un diamètre seulement quatre fois supérieur, et le Titan avec sa tête à l'envers s'est dit : un corps ? Donc vite puissance 3 ! Et deuxièmement : qu'on imagine, pour essayer, un astre 64 fois plus grand que Madame Luna : ravissement ??!! : c'est de l'épouvante qui nous saisirait si nous voyions ce Gaurisankar menaçant rouler au-dessus de nos têtes ! Un mélange rare de superficialité et de profondeur!)./



Arno Schmidt – Paysage lacustre avec Pocahontas

Traduction Claude Riehl

Éditions Maurice Nadeau - 1994


carte de la lune de 1679 - Cassini


J'essayais de ne pas regarder au-dessus de moi. Mais en parlant, je jetai un coup d’œil au ciel et, une fois de plus, ce phénomène extraordinaire me tint sous son empire. Ce n'était plus la lune. Cela pendait, comme les grandes lampes aux abat-jour maculés qui éclairent les billards ; et c'était si vaste, si proche, que les joueurs vêtus de blanc se déplaçaient sur la pelouse, sans y projeter d'ombre.

La voix du Colonel me parvint affaiblie, dans l'obscurité qui régnait sous les arbres :

- Je suppose que notre planète a dû paraître toujours aussi formidable que cela à la lune.

Je n'y avais pas encore pensé. Notre planète, de beaucoup plus grande que la lune, avait dû toujours paraître colossale et terrifiante à notre petit satellite.

- Chacun son tour ! Dit Pat doucement. Comme nous devons paraître terribles, vus de la lune !



R.C. Sherriff - Le manuscrit Hopkins

traduction Virginia Vernon & Daniel Apert

Plon - 1941

99 notes préparatoires au règne animal - Danièle Momont









 



Samedi et son potentiel festonné - Peter Gizzi




Susan Dofka - Dead promises


Les visages au contraire de la météo
ne reviennent jamais
peu importe à quel point
ils ressemblent à la pluie

Dans ce théâtre, le temps
n'est pas cruel, juste différent

Ça vous aide ?

Quand le trop large couloir aérien
se calme
les humains s'apaisent

Quand la notion de mythe
ou n'importe quoi de collectif
est défaite par les carillons éoliens
par un doux tintinnabule

Quand l'esprit est ouvert
par un doux tintinnabule
ou une lumière tachetée
criant de joie à la périphérie

Quand la lumière crie de joie
et tachetée fait si plaisir
à un corps au repos

Quand la pensée, ouverte
s'attache pour reposer
sur le front

Quand des brindilles se balançant
juste derrière
la grande vitre de la bibliothèque
font signe, griffent et s'unissent
à une idée de l'histoire

Quand des brindilles griffues
s'unissent à une idée du temps
à une image de l'être

Par exemple être à côté et se muer
être un autre et soi-même
être complet au sein du poème

être soi-même se muant en poème


Peter Gizzi – L'Externationale
Traduction Stéphane Bouquet
Série américaine, Éditions Corti - 2013



Cette nuit ou jamais... - Arno Schmidt





Le saut réussit du premier coup : la moitié de mon corps était sur le sommet du mur, je balançai haut les jambes, saisis la corde par le milieu, en entourai le créneau proche et le suspendis, la double corde dans la main : quand j'eus atteint l'éboulis, il en restait encore deux bons pieds. En haut repassait le tic-tac de la garde – N'allaient-ils pas lever les yeux, coincés dans la défiance, au-dessus de leurs gueules de veilleurs mi-ouvertes – je dus me mettre le poing dans la gorge : par pure malice ! Car passait en nasillant une voix de fausset douceâtre de chambre à coucher : « Cette nuit ou jamais... » Je hochais la tête, m'étouffant, les yeux brillants, tordu de rire : ça tombait à pic ! Symbolique de la quatrième phylè ! Alors je tirai sur le bout libre ; la corde de chiffon descendit en froufroutant ; je la tressai en filet autour d'une pierre, la pris sous le bras et entrai jusqu'au menton dans la mer (à peine supportable, l'eau ; manque d'habitude). Je laissai tomber le bloc, pris une fois de plus la direction de l'île et m'allongeai sur les flots, plat comme un copeau. - Ça allait ; bras et jambes trouvèrent aussitôt le rythme oublié depuis si longtemps (doucement, doucement au début…). Oui, j'avais encore ma belle nage rapide de côté. - Mais c'était trop lent ; je devais souvent me mettre sur le dos, haletant, crachant (sur trois mille grimaces d'étoiles) ; en pivotant, lançai à nouveau les bras en cuiller, les jambes se remirent à cisailler. Puis la sombre silhouette de l'île se rapprocha, sol de pierre, l'eau ne portait plus, je me hissai, épuisé, sur la bande de sable, dans des buissons. -


Arno Schmidt - Gadir ou Connais-toi toi-même.
Traduction Dominique Dubuy – Pierre Pachet.
Pierre Bourgois éditeur - 1998


Le testament du fumeur



Stamatis Lazaros



Quand je serai mort,
Mettez-moi tout seul dans un coin,
Avec mon bouzouki
Ma seule consolation.

Je ne veux ni ami
Ni compagnon ni cierge
Ni que ma bien-aimée
Vienne pleurer sur moi.

Mais plantez deux chanvres
Pour qu'ils fassent de l'ombre
Et qu'ils me rafraîchissent
Quand le vent soufflera.

Mais plantez-moi deux chanvres
Pour qu'ils donnent du chanvre
Et que la mastoura
Comble mes vieux amis.

                            Robertakis - 1935                  






Rebetiko           





Il n’y a de vigoureuse sécrétion mentale qu’à partir de s’alimenter aux crudités de la vie personnelle journalière. On fera bien de ne s’approcher qu’en rare occasion, à titre exceptionnel, en toute conscience du risque et prêt à s’en défendre, d’aliments déjà par d’autres digérés. 

Jean Dubuffet - Asphyxiante culture











– Envoyez les grenades, on va les faire sortir de leur trou à rats ! commandait Goémond d’une voix vibrante.
Plonk ! firent les fusils lance-grenades.

Jean-Patrick Manchette - Nada




Laisse-moi dire rien qu’une fois et pour toujours, pour que cela soit clair : Coyote n'appartient à personne - Peter Blue Cloud // Joseph Beuys




















Joseph Beuys - “I Like America and America Likes Me”



Coyote, Coyote s’il te plaît dis-moi
Qu’est-ce qu’un shaman ?

Je ne sais rien
du shaman.
Je suis moi-même docteur.
Quand je pratique la médecine,
c’est une affaire entre moi,
le malade,
et la Création.


Coyote, Coyote s’il te plaît dis-moi 
ce qu’est le pouvoir ?

On dit que le pouvoir
c’est l’habileté à démarrer
sa tronçonneuse
du premier coup.


Coyote, Coyote s’il te plaît dis-moi  
qu’est-ce que la magie ?

La magie c’est la première saveur  
des fraises mures, c’est aussi
un enfant qui danse
dans une pluie d’été.


Coyote, Coyote s’il te plaît dis-moi
pourquoi la Création existe ?

La création existe parce que je
suis allé me coucher hier soir
avec le ventre plein,
et quand je me suis réveillé
ce matin
tout était là.


Coyote, Coyote s’il te plaît dis-moi
à qui appartiens-tu ?

Si je me réfère aux toutes dernières
études, il y a certaines
personnes qui, sous couvert de poésie
ou de science,
me revendiquent
comme objet de conquête.


Laisse-moi dire rien  
qu’une fois et pour toujours,
pour que cela soit clair :
Coyotte
n’appartient à personne.


Peter Blue Cloud
Traduction Manuel Van Thienen - Anthologie de la poésie amérindienne
Bacchanales n°42 - revue de la Maison de la Poésie Rhône-Alpes



 






dégorger un peu d'acide - Jacques Vaché




Dessin de Jacques Vaché


Donc nous n'aimons ni l'ART, ni les artistes (à bas Apollinaire) ET comme TOGRAPH A RAISON D'ASSASSINER LE POÈTE ! - Toutefois puisqu'ainsi il est nécessaire de dégorger un peu d'acide ou de vieux lyrisme, que ce soit fait saccade vivement – car les locomotives vont vite.

Jacques Tristan Hylar

Jacques Vaché à André Breton – 18 août 1917
Soixante-dix-neuf lettres de guerre
Éditions jean michel place




le crâne du chien stellaire - Antonin Artaud




©2010 Dylan Menges



Avec moi dieu-le-chien, et sa langue
qui comme un trait perce la croûte
de la double calotte en voûte
de la terre qui le démange.

Et voici le triangle d'eau
qui marche d'un pas de punaise,
mais qui sous la punaise en braise
se retourne en coup de couteau.

Sous les seins de la terre hideuse
dieu-la-chienne s'est retirée,
des seins de terre et d'eau gelée
qui pourrissent sa langue creuse.

Et voici la vierge-au-marteau,
pour broyer les caves de terre
dont le crâne du chien stellaire
sent monter l'horrible niveau.


Antonin Artaud – l'ombilic des limbes