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Le rêve de vie complète muette s'accomplit dans les gouttes - Henri Michaux



Zao Wou-Ki



Lentement de l'autre côté
lentement voguent les poissons
croiseurs de la méditation de la faim

Ceux de l'obstacle de l'air regardent
étrangers
ceux de l'obstacle de l'eau

que d'amitiés se perdent parce qu'on n'a pas de branchies

Le rêve de vie complète
muette
s'accomplit dans les gouttes
sphères
repoussant des sphères


Dans l'espace sans coude
avec des airs graves de préséance observée
modelant et remodelant
comme une vertu
leur forme
sous la douce pression des invisibles fuseaux aqueux
les placides impérialisent

il existe encore des souverains !

Souverains ?
de toute leur longue ligne latérale auditive
sans cesse il leur faut écouter
sans cesse les signes atténués qui leur viennent du dehors

Une ombre dans le poudroiement les assombrit
la belle demeure d'eau est cernée
 

Henri Michaux -  Lecture de huit lithographies de Zao Wou-Ki




 

plumes - Henri Michaux // Murièle Modély







plume étend ses mains & fume - ongle rose

plume ne figure pas sur la carte - ongle vert

plume voyage en terminus - ongle bleu

plume s'assoit & erre - ongle jaune



plume marche - ongle noir


                                           krrr.





nature morte #77 - Alex Webb // Henri Michaux


Nous sommes aujourd'hui le Mercredi 4 Palotin 142
Ste Susan Calvin, docteur - fête suprême quarte






journal des bords - 

Leur trou est immense, eux partis, qui penchés comme des barriques et hauts comme des cathédrales s'en vont roulant et toboggannant sur les routes, où circulaient le jour tant d'autos conduites par des aveugles aux lunettes vertes.* 
 
bonjour,
 
 
* Henri Michaux
 
 
 
 
 

nature morte #76 - Harry Gruyaert // Henri Michaux


Nous sommes aujourd'hui le Mardi 3 Palotin 142
Sts Trolls, pantins - fête suprême quarte






journal des bords - 

Peu me sépare de l'extérieur.
Je suis presque dehors.*  
 
bonjour,
 
 
* Henri Michaux
 
 
 
 
 

nature morte #75 - Hieronymus Bosch // Henri Michaux


Nous sommes aujourd'hui le Dimanche 1er Palotin 142
Sts CROCODILES, CROCODILES - fête suprême tierce



via Pandore


Hieronymus Bosch


journal des bords - 

Tout n’est pas dur chez le crocodile.
Les poumons sont spongieux, et il rêve sur la rive.*

bonjour,

* Henri Michaux - Face aux verrous





Les animaux fantastiques - Henri Michaux





Avec simplicité les animaux fantastiques sortent des angoisses et des obsessions et sont lancés au dehors sur les murs des chambres où personne ne les aperçoit que leur créateur.
La maladie accouche, infatigablement, d'une création animale inégalable.
La fièvre fit plus d'animaux que les ovaires n'en firent jamais.
Dès le premier malaise, ils sortent des tapisseries les plus simples, grimaçant à la moindre courbe, profitant d'une ligne verticale pour s'élancer, grossis de la force immense de la maladie et de l'effort pour en triompher ; animaux qui donnent des inquiétudes, à qui on ne peut s'opposer efficacement, dont on ne peut deviner comment ils vont se mouvoir, qui ont des pattes et des appendices en tous sens.
Les bêtes à trompes ne sont pas spéciales aux femmes ; elles visitent aussi l'homme, le touchant au nombril, lui causant grande appréhension, et bientôt tout un ensemble de trompes, des parasols de trompes l'encerclent – comment résister ? Trompes qui deviennent si vite des tentacules. Comme c'est saisissant ! Comme on s'en doutait d'ailleurs ! Oh ! Trois heures du matin ! Heure de l'angoisse, la plus creuse, la plus maligne de la nuit !
Les animaux à matrices multiples, aux matrices bleues de lèpre, apparaissent vers les quatre heures du matin ; ils se retournent tout d'un coup et vous tombez dans un lac ou dans de la boue.
Mais les yeux restent les grandes commandes de l'effroi.
Cette bête lève la patte pour se soulager. Que ne vous êtes-vous pas méfié ? Elle lève la patte de derrière et démasque au centre d'une touffe de poils roux un œil vert et méchant, perfide et qui ne croit plus à rien ; ou ce sont des colliers d'yeux dans le cou qui tournent fébrilement de tous côtés, ou les émissaires du Juge qui vous regardent de partout sous des paupières de pierre avec les yeux implacables de la grandeur unie à la mesquinerie ou aux remords et qui profitent de votre raison sans défense.
Sitôt la maladie terminée, ils s'en vont. On ne garde pas de relations avec eux et comme les êtres vivants n'en ont pas noué, il ne reste bientôt plus rien de l'immense troupeau, et l'on peut reprendre une existence entièrement renouvelée [...]


Henri Michaux – Poèmes
in Plume
Poésie/Gallimard - 1985


bonne nuit,






Télégramme de Dakar - Alfred Jarry / Henri Michaux



 
L'ère Pataphysique commence le 8 septembre 1873, qui d'ores en avant prend la dénomination de 1er du mois Absolu An 1 E.P. (Ère ’Pataphysique).

on consultera le calendrier du collège de pataphysique ici










Dans le noir, le soir.
auto dans la campagne.
Baobabs, Baobabs,
baobabs,
Plaine à baobabs.

Baobabs beaucoup baobabs
baobabs
près, loin, alentour,
Baobabs, Baobabs.

Dans le noir, le soir,
Sous des nuages bas, blafards, informes,
loqueteux, crasseux,
en charpie, chassés vachement
par vent qu'on ne sent pas,
sous des nuages pour glas,
immobiles comme morts sont les baobabs.

Malédiction !
Malédiction sur CHAM !
Malédiction sur ce continent !

        Village
        village endormi
        village passe

De nouveau dans la plaine rouverte : Baobabs
Baobabs baobabs Baobabs
Afrique en proie aux baobabs !

Féodaux de la Savane. Vieillards-Scorpions.
Ruines aux reins tenaces. Poteaux de la Savane.
Tams-tams morbides de la Terre de misère.
Messes d'un continent qui prend peur
Baobabs.

        Village

Noirs
Noirs combien plus noirs que de hâle
Têtes noires sans défense avalées par la nuit.
On parle à des décapités
les décapités répondent en  << ouolof >>
la nuit leur vole encore leurs gestes.
Visages nivelés, moulés tout doux sans appuyer
village de visages noirs
village d'un instant
village passe

Baobab Baobab
           Problème toujours là, planté.
           Pétrifié — exacerbé
           arbre-caisson aux rameaux-lourds
           aux bras éléphantiasiques, qui ne sait
           fléchir.

Oh lointains
Oh sombres lointains couvés par d'autres
     Baobabs
           Baobabs, Baobabs, Baobabs
           Baobabs que je ne verrai jamais
           répandus à l'infini. Baobabs.

Parfois s'envole un oiseau, très bas, sans élan,
     comme une loque
     Un Musulman collé à la terre implore Allah
     Plus de Baobabs.

           Oh mer jamais encore aussi amère
           Le port au loin montre ses petites pinces
               (escale maigre farouchement étreinte).

Plus
plus
plus de baobabs
baobabs
baobabs
peut-être jamais plus
baobabs
baobabs
baobabs.


Henri Michaux - Poèmes
in Plume
Poésie/Gallimard - 1985


Le lac - Henri Michaux



Le grand bleu



Si près qu'ils s'approchent du lac, les hommes n'en deviennent pas pour ça grenouilles ou brochets.

Ils bâtissent leurs villas tout autour, se mettent à l'eau constamment, deviennent nudistes… N'importe. L'eau traîtresse et irrespirable à l'homme, fidèle et nourrissante aux poissons, continue à traiter les hommes en hommes et les poissons en poissons. Et jusqu'à présent aucun sportif ne peut se vanter d'avoir été traité différemment.


Henri Michaux – La nuit remue
Poésie/Gallimard


Notes de zoologie - Henri Michaux






… Là je vis aussi l'Auroch, la Parpue, la Darelette, l'Épigrue, la Cartive avec la tête en forme de poire, la Meige, l'Émeu avec du pus dans les oreilles, la Courtipliane avec sa démarche d'eunuque ; des Vampires, des Hypédruches à la queue noire, des Bourrasses à trois rangs de poches ventrales, des Chougnous en masse gélatineuse, des Peffils au bec en couteau ; le Cartuis avec son odeur de chocolat, des Daragues à plumes damasquinées, les Pourpiasses à l'anus vert et frémissant, les Baltrés à la peau de moire, les Babluites avec leurs poches d'eau, les Carcites avec leurs cristaux sur la gueule, les Jamettes au dos de scie et à la voix larmoyante, les Purlides chassieux et comme décomposés, avec leur venin à double jet, l'un en hauteur, l'autre vers le sol, les Cajax et les Bayabées, sortant rarement de leur vie parasitaire, les Paradrigues, si agiles, surnommés jets de pierre, les singes Rina, les singes Tirtis, les singes Macbelis, les singes « ro » s'attaquant à tout, sifflant par endroits plus aigu et tranchant que perroquets, barbrissant et ramoisant sur tout le paysage jusqu'à dominer le bruit de l'immense piétinement et le bruflement des gros pachydermes.

De larges avenues s'ouvraient tout à coup et la vue dévalait sur des foules d'échines et de croupes pour tomber sur des vides qui hurlaient à fond dans la bousculade universelle, sous les orteils de Bamanvus larges comme des tartes, sous les rapides pattes des crèles, qui, secs et nerveux, trottent, crottent, fouillent et pf… comme l'air.

On entendait en gong bas la bichuterie des Trèmes plates et basses comme des punaises, de la dimension d'une feuille de nénuphar, d'un vert olive ; elles faisaient dans la plaine, là où on pouvait les observer, comme une lente et merveilleuse circulation d'assiettes de couleur ; êtres mystérieux à tête semblable à celle de la sole, se basculant tout entiers pour manger, mangeurs de fourmis et autres raviots de cette taille.

Marchaient au milieu les grands Cowgas, échassiers au plumage nacré, si minces, tout en rotules, en vertèbres et en chapelet osseux, qui font résonner dans leur corps entier ce bruit de mastication et de salivation qui accompagne le manger chez le chien ou chez l'homme frustre.


Henri Michaux – La nuit remue
Poésie / Gallimard – 1987

la place du X



Presse-papier - Philippe Harnois



   scènes de la vie d'un faune - Arno Schmidt
Entre les parcelles 123 et 124 ; puis le chemin vers l'orée de la forêt : les fougères sauvages ; jaunes les vieilles, vertes les jeunes, oisives imposantes. Ma sente serpentait, contournée, toujours plus isolée et insignifiante, et s'était depuis longtemps perdue quand je m'arrêtait sur la droite : Bon sang ! : le voilà, l'endroit où Thierry et Caterre disparaissaient toujours ! (Ou plutôt : Thierry ou Caterre. - Et donc, je jetai mon cartable derrière un buisson, avec mon bâton, et sondai le terrain : -.-.- agir encore avant que les ténèbres ne m'engloutissent ; bravons encore un peu la mort!) 
traduction Nicole Taubes
Tristram 2013


   je te vois - Murièle Modély

dans le foyer

des oh my god

des we gonna die

des fuck fuck fuck

le repas terminé dans la pièce à côté

les jambes s'ouvrent les yeux se ferment
 éditions du cygne - 2014


    extermination (parental advisory) - Lucien Suel

Je déteste la bave collante des limaces sur les doigts.

J'utilise n'importe quel moyen pour les tuer sans les toucher. Je les transperce avec une pique à brochettes en acier inoxydable, sinon avec la lame d'un canif, voire avec toute branchette pointue ramassée dans le jardin.

Au pire, je me sers d'un éclat de silex pour éclater leur bedaine de gastéropode.
La Table Ronde – 2014


    mouvements - Henri Michaux

Abstraction de toute lourdeur

de toute langueur

de toute géométrie

de toute architecture

abstraction faite, VITESSE !
 in Face aux verrous
 Poésie/Gallimard – 2008


    Paysage lacustre avec Pocahontas - Arno Schmidt

Ma tête sur ses genoux (dans l'herbe haute de ses doigts) : et elle avait des taches vertes sur les cuisses, des bleu-noir à bordure jaune, toutes des grimpages dans le canoë, autour de certaines on voyait même des arcs dentés, et je secouai la tête, compatissant, hypocrite. Dans la toile d'araignée de paroles chuchotées, dans le lustre d'eau et de plomb./ 
in Roses & Poireau - traduction Claude Riehl
éditions Maurice Nadeau - 1994



Moines - Minoru Yoshiokia

Quatre moines

Déambulent dans un jardin

De temps en temps ils enroulent une étoffe noire

En forme de bâton

Et sans la moindre haine

Ils flagellent une jeune femme

Jusqu'à ce que les chauves-souris hurlent

L'un prépare les repas

L'un va chercher les impies

L'un se masturbe

L'un est tué par une femme 
in Anthologie de poésie japonaise contemporaine
traduction Jeanne Sigée
Gallimard – 1986