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Instants - Jorge Luis Borges



                                                                  

Si je pouvais de nouveau vivre ma vie

Dans la prochaine je commettrais plus d'erreurs


Je serais plus bête que ce que j'ai été


en fait je prendrais peu de choses au sérieux


Je serais moins hygiénique, je courrirais plus de risques, je voyagerais plus


Je contemplerais plus de crépuscules, je grimperais plus de montagnes,


Je nagerais dans plus de rivières,


Je me rendrais dans plus d'endroits qui me sont inconnus


Je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves


J'aurais plus de problèmes réels et moins d'imaginaires.


J'ai été de ces personnes


qui vivent sagement et pleinement chaque minute de leur vie


Bien sûr que j'ai eu des moments de joie


Mais si je pouvais revenir en arrière,


J'essaierais de n'avoir seulement que de bons moments


ne pas laisser passer le présent.


J'étais de ceux qui ne se déplacent sans un thermomètre,


un bol d'eau chaude, un parapluie, et un parachute.


Si je pouvais revivre ma vie je recommencerais par me promener pieds nus


dès les premiers jours du printemps


et je continuerais jusqu'aux confins de l'automne...


Je musarderais plus dans les ruelles, je contemplerais


plus d'aurores et je jouerais avec plus d'enfants,


si j'avais encore une fois la vie devant moi.


Mais voyez-vous, j'ai 85 ans, et je sais que


je suis en train de mourir...



 

Insomnie – Jorge Luis Borges








Légendairement petit et lointain est désormais ce moment où les horloges versèrent un minuit absolu.
Ces six murs étroits emplis d’une éternité étroite me suffoquent.
Et dans mon crâne vibre encore cette pitoyable flamme d’alcool qui ne veut pas s’éteindre.
Qui ne peut pas s’éteindre.
Réduction à l’absurde du problème de l’immortalité de l’âme.
Trop de couchants m’ont rendu exsangue.
La fenêtre synthétise le geste solitaire de la lanterne.
Film cinématique plausible et parcheminé.
La fenêtre aimante toutes les oeillades inquiètes.
Combien m’étranglent les cordes de l’horizon.
Pleut-il ? Quelle morphine ces aiguilles injecteront-elles aux rues ?
Non.
Ce sont de vagues lambeaux de siècles qui gouttent, isochrones, du plafond.
C’est la lente litanie du sang.
Ce sont les dents de l’obscurité qui rongent les murs.
Sous les paupières ondoient et s’éteignent à nouveau les tempêtes brisées.
Les jours sont tous de papier bleu, minutieusement découpés par les mêmes ciseaux sur le trou inexistant du Cosmos.
Le souvenir allume une lampe :
Une fois de plus nous traînons avec nous cette rue si joyeusement pavoisée de linge tendu.
Le piano luxuriant du Tupi s’est évanoui au loin.
Le soleil, ventilateur vertigineux, élague les demeures décaties.
En nous voyant tanguer en tant de spirales les portes rient aux éclats.
Pedro-Luis me confie: – Je suis un homme bon, Jorge.
Tu es un homme bon, Jorge… ça nous passera avec une petite tasse de café.
Les yeux éclatent quand les frappent les pales du soleil.
Quel hangar abritera à jamais les émotions ?
Il existe à n’en pas douter une dimension ultra-spatiale où toutes sont des formes d’une force disponible et soumise.
Comme l’eau et l’électricité dans notre dimension.
Colère. Anarchisme. Faim sexuelle.
Artifice pour nous faire vibrer sous la magie.
Aucune pierre ne brise la nuit.
Aucune main n’avive les cendres du bûcher de tous les étendards.