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Adieu - Rimbaud

Rimbaud d'après Ernest Pignon-Ernest

     L'automne déjà ! — Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, — loin des gens qui meurent sur les saisons.
     L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation ! J'exècre la misère.
     Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du comfort !
     — Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée !
     Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !
     Suis-je trompé, la charité serait-elle sœur de la mort, pour moi ?
     Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.
     Mais pas une main amie ! et où puiser le secours ?
__________

     Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère.
     Car je puis dire que la victoire m'est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent, — des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. — Damnés, si je me vengeais !
     Il faut être absolument moderne.
     Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.
     Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.
     Que parlais-je de main amie ! un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, — j'ai vu l'enfer des femmes là-bas ; — et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.

Une saison en enfer - Avril-août, 1873.

on ne joue pas, on agit - A. Artaud

Antonin Artaud - Ernest Pignon-Ernest



A Paule Thévenin,
mardi 24 Février 1948

Paule, je suis très triste et désespéré,
mon corps me fait mal de tous les côtés,
mais surtout j'ai l'impression que les gens ont été déçus
par ma radio-émission
Là où est la machine
c'est toujours le gouffre et le néant,
il y a une interposition technique qui déforme et annihile ce que l'on a fait.
Les critiques de M. et A.A. sont injustes mais elles ont dû avoir leur point de départ dans une défaillance de  transition,
c'est pourquoi je ne toucherai plus jamais à la Radio,
et me consacrerai désormais
exclusivement
au théâtre
tel que je le conçois,
un théâtre de sang,
un théâtre qui à chaque représentation aura fait gagner
corporellement
quelque chose
aussi bien à celui qui joue qu'à celui qui vient voir jouer,
d'ailleurs
on ne joue pas,
on agit.
Le théâtre c'est en réalité la genèse de la création.
Cela se fera.
J'ai eu une vision cet après-midi - j'ai vu ceux qui vont me suivre et qui n'ont pas encore tout à fait de corps parce que des pourceaux comme ceux du restaurant d'hier soir mangent trop. Il y en a qui mangent trop et d'autres qui comme moi ne peuvent plus manger sans cracher.
A vous.

Antonin Artaud 
Poésie / Gallimard 2003