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Son corps léger - Ghérasim Luca







Son corps léger
est-il la fin du monde ?
c’est une erreur
c’est un délice glissant
entre mes lèvres
près de la glace
mais l’autre pensait :
ce n’est qu’une colombe qui respire
quoi qu’il en soit
là où je suis
il se passe quelque chose
dans une position délimitée par l’orage



Près de la glace c’est une erreur
là où je suis ce n’est qu’une colombe
mais l’autre pensait :
il se passe quelque chose
dans une position délimitée
glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde ?
c’est un délice quoi qu’il en soit
son corps léger respire par l’orage



Dans une position délimitée
près de la glace qui respire
son corps léger glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde ?
mais l’autre pensait : c’est un délice
il se passe quelque chose quoi qu’il en soit
par l’orage ce n’est qu’une colombe
là où je suis c’est une erreur



Est-ce la fin du monde qui respire
son corps léger ? mais l’autre pensait :
là où je suis près de la glace
c’est un délice dans une position délimitée
quoi qu’il en soit c’est une erreur
il se passe quelque chose par l’orage
ce n’est qu’une colombe
glissant entre mes lèvres



Ce n’est qu’une colombe
dans une position délimitée
là où je suis par l’orage
mais l’autre pensait :
qui respire près de la glace
est-ce la fin du monde ?
quoi qu’il en soit c’est un délice
il se passe quelque chose
c’est une erreur
glissant entre mes lèvres
son corps léger



Ghérasim Luca, « La fin du monde », Paralipomènes,  José Corti, 1986

Le triple - Ghérasim Luca



MAN RAY, Le Violon d'Ingres

le viol viole violemment le on du violon
on du violon étant violé par le viol
le violon c’est le viol
et c’est le viol qui viole violemment le viol
le viol viole le on du violon violé
et le et du violon violé
et
du violon violet est violé par le e de la viole
mais c’est la ine de la violine
qui violète le viol violé
on du violon violé violète la violette
on du viol du violon violé
et ine de la violine
volent violamment la violette
car l’oniste fait d’un viol un violoniste
de même que le on avait fait de lui on violon
donc
la violette joue violemment du violon
elle joue avec le celliste
de la violente violoncelliste
celle-ci viole le on du violon
tandis que celle-là
s’envole avec l’oniste de la violoniste
heureusement à cette heure
eur du violeur et euse de la violeuse
sont violemment violés par l’acteur et l’actrice
du c du violateur et de la violatrice
et c’est avec la ine de la violine
qu’on viole le violateur
on voile et on dévoile
la ine de la violine violatrice
et le on de l’oniste du violoniste violateur
on viole violemment le viol et le violentable
et c’est à la table du violentable
qu’on viole l’inviolable
on viole à table
l’inviolable et tout ce que est stable
tout ce qui est stable donc violentable
le s du stable est violenté par le in de l’instable
in de l’instable et ine de la violine
sont violés par ette de la violette
et par ette de sa violette
voir ce qui cache la voilette de la violette
c’est faire le jeu des voyeurs
le f di frire le feu dans le jeu
c’est le rire du f du feu
le rire du f c’eset le rite du feu
t du rite suivi de r du rite
suivi de r du rire à la fin du jeu
c’est le feu de feutre
t et r c’est le feutre du feu de la terre
le rire du f du frire le feu
n’étant qu’un rite de la terre de feu
le feu de la terre est à la terre de feu
ce que le on du violon est à la ine de la violine
le feu de terre et la terre de feu
jouent leur double jeu
sur le on et la ine du violon-violine
qui à son tou met le feu et la terre
dans son jeu
qui consiste à mettre le feu à la terre
et le f du feu devant la double r de la terre
faux frères et image parfaite du couple
et un et le double sont doublés par le triple
qui déjoue ainsi le jeu androgyne
du on et de la ine
le n du on et le n de la ine
le n du o du i et de la ine
le i du o du o du n
du haut de la haine.


In Héros-Limite - Poésie/Gallimard.
Ici aussi 

Le vampire passif - Ghérasim Luca


Fantôme idéal - objet objectivement offert à G.

Les objets, ces mystérieuses armures sous lesquelles nous attend, nocturne et dénudé, le désir, ces pièges de velours, de bronze, de fils d’araignée que nous nous jetons a chaque pas; chasseur et gibier dans les pénombres des forêts, a la fois forêt, braconnier et bûcheron, le bûcheron tué à la racine d’un arbre et couvert de sa propre barbe sentant l’encens, le bien, le cela-n’est-pas-possible ; enfin libres, enfin seuls avec nous-mêmes et avec tout le monde, avançant dans l’obscurité avec les yeux des chats, avec les dents du chacal, avec les cheveux à cernes lyriques, défaits, sous une chemise de veines et d’artères à travers laquelle le sang coule pour la première fois, nous sommes éclairés en nous-mêmes par les grands projecteurs du premier geste, disant ce qui devait être dit, faisant ce qui devait être fait, conduits parmi les lianes, les papillons et les chauve-souris, comme le blanc et le noir sur un échiquier; personne ne songe à interdire les cases noires et le fou, – les fourmis disparaissent, le roi et la reine disparaissent, les réveille-matins disparaissant à leur tour, nous introduisons de nouveau la canne, la bicyclette à roues inégales, la pendule, le dirigeable, gardant le siphon, le récepteur téléphonique, la douche, l’ascenseur, la seringue, les  appareils automatiques où a l’introduction chiffre apparaît du chocolat; les objets, cette catalepsie, ce spasme fixe, ce « fleuve dans lequel on ne se baigne qu’une seule fois » et dans lequel nous nous plongeons comme dans une photo ; les objets, ces pierres philosophales qui découvrent, transforment, hallucinent, communiquent notre hurlement, ces hurlements de pierre qui brisent les flots, par lesquels passent l’arc-en-ciel, des images vivantes, des images de l’image, je rêve à vous parce que je rêve a moi, je vise hypnotiquement le diamant que vous contenez, avant de m’endormir, avant de vous endormir, nous traversons réciproquement comme deux fantômes dans une salle de marbre avec, aux murs, les portraits des ancêtres grandeur nature, le portrait d’un chevalier médiéval se trouvant a côté du portrait d’une chaise, regardant les deux fossiles de fantômes sur les murs de ce musée spectral et s’il est vrai que nous sommes des ombres alors les hommes et les objets qui nous environnent ici ne sont que les os des ombres, les ombres des ombres, parce qu’ici on ne meurt pas, ici la disparition, l’éloignement ou la putréfaction d’une femme ne tue pas le désir auquel elle se rattache comme la flamme d’une bougie au jeu d’ombre et de lumière qu’elle entretient autour d’elle, quand, tremblant entre les draps et transfiguré par la fièvre, on murmure son nom adoré ; non, tant que le désir persiste on ne meurt pas : les hommes qui vivent meurent plus facilement, les hommes que je rencontre dans la rue faisant des gestes accoutumés, souriants ou fronçant les sourcils sur les terrasses des cafés ou dans le métro, pressés, portant des chapeaux, portant des oreilles. Ces hommes sont depuis longtemps morts bien qu’ils ne soient pas même nés, – mon père je l’ai tué avant sa mort, ma mère n’est pas morte encore quoiqu’on me le dise et si un cerveau à bretelles et un cœur de farine me font remarquer que j’ignore la limite qui sépare le désir de la réalité, je leur rappellerai le rêve, je leur rappellerai la réalité de demain du désir ou, peut-être, je les injurierai et, continuant à regarder les portraits aux murs, je confondrai avec plaisir la chaise avec un chevalier médiéval, le soulier avec la pâle marquise qui le chausse, je passerai dans la salle suivante bras dessus, bras dessous avec l’objet, entre les ombres et leurs fossiles, entre les miroirs qui ne me réfléchissent pas, entre les regards qui ne m’espionnent pas, qui ne me dissèquent pas, ne surprenant rien et rien ne pouvant me surprendre dans un monde de surprise, dans un monde d’apparitions inattendues, que j’attends tout en ne les attendant pas, elles se montrent avant d’être attendues, précisément à l’instant où les lèvres s’humectent pour recevoir le baiser ou bien les dents ou bien le vent ou bien le cou blanc qui se découvre à la lune, s’offrant à la respiration froide (comme deux stylets) du vampire. Nous sommes arrivés dans la dernière chambre, ô objet ! Descendons les marches qui nous mènent dans les souterrains du château, laissons-nous égarer par les longs couloirs, par les appels lointains comme un fleuve vu de bas en haut, marchons doucement pour ne pas effacer la poussière des pierres, la suie des molécules et laissons intactes les grosses toiles d'araignées, empruntant à ce terrible animal sa fascinante acrobatie, et j'offrirai à l'objet une araignée de même que j'offre au lit la femme qui s'offre à moi, j'offre l'objet à d'autres objets, à la manière dont se produisent les rencontres d'images dans les poèmes et dans les rêves, l'objet effectivement offert à un objet (O.O.O.O.) étant un procédé magique de communication entre le moi et le soi, les objets perdant pendant un certain temps la qualité d'entremetteur-symbole qui leur a été donnée dans les exercices érotiques (poème, rêve, rêverie, cadavre, collage), nous mettant dans l'état délirant d'adorateurs fétichistes où le symbole exclu pratiquement la chose symbolisée, l'amoureux qui pose une fleur dans les cheveux de la femme aimée ou celui qui verse du champagne dans ses escarpins étant pour moi des exemples typiques d'amoureux qui offrent des objets aux objets. Ce procédé magique de communication nous donne la possibilité de nous mouvoir plus librement dans un monde d'apparitions plus rapproché de nous-mêmes et niant la réalité-obstacle par le simple procédé de l'étreinte d'une ombre. Dans ce monde d'apparitions, les ombres sont en chair, elles peuvent être aimées et photographiées comme les phénomènes de dédoublement médiumnique.

extrait - p. 41-45. Ed. José Corti - 2001

Zéro coup de feu - Ghérasim Luca




Tes chaussures glissent le mot de passe
sous le palais de ma bouche
Ma langue suce le mot de passe
Sous le palais de ta bouche
ma langue glisse

Tes chaussures glissent dans l ’aile droite
sous le palais de ma bouche
Tes chaussures glissent dans l ’aile gauche
Ta chaussure droite sous le palais de ma bouche
Ta chaussure gauche dans l ’aile droite

Ma langue glisse dans ta chaussure droite
Ma langue chausse ta chaussure gauche
Sous le palais de ma bouche
tes chaussures chaussent ma langue
Ta langue suce le mot de passe
Dans ta chaussure gauche ma langue glisse
Sous le palais de ma bouche ta chaussure droite

Ma langue chausse ta chaussure droite
Ta chaussure gauche glisse
sous le palais de ma bouche
Le mot de passe chasse le mot de passe
et l ’aile droite l ’aile gauche

Sous le palais de ta bouche ma langue glisse
Ta chaussure droite chasse ma langue
ta chaussure gauche la suce
et chausse l ’aile gauche dans l ’aile droite
glisse sous le palais de ma bouche
chaussure gauche dans chaussure droite
ta langue dans ma bouche

Ta langue chausse ma bouche
et ma bouche ta langue
Ta chaussure droite glisse
sous le palais de ma bouche
et ta chaussure gauche sur ma langue

Ta langue dans ma bouche
le mot de passe dans la chaussure droite
l ’aile gauche la chaussure droite
la chaussure droite suce l ’aile gauche
glisse sous le palais de ma bouche
chasse ma langue chausse ma bouche
sur ta chaussure droite ma bouche glisse
dans l ’aile droite sous le palais de ta bouche
passe de chaussure droite à chaussure gauche
sans chaussure gauche ni chaussure droite
ta langue dans ma bouche
sans mot de passe
ni aile droite ni aile gauche
sous le palais de ta bouche
ta bouche glisse sans chaussure gauche
ni chaussure droite
ma langue passe
m ’a-langue passe
t ’a-chaussure glisse
m ’a-langue passe

La proie s’ombre (1991)

Auto-détermination - Ghérasim Luca


Le tambour - Volker Schlöndorff


la manière de
la manière de ma de maman
la manière de maman de s’asseoir
sa manie de s’asseoir sans moi
sa manie de soie sa manière de oie
oie oie oie le soir
de s’asseoir le soir sans moi
la manie de la manière chez maman
la manie de soi
le soir là
de s’asseoir là
de s’asseoir oui ! de s’asseoir non ! le soir là
là où la manière de s’asseoir chez soi sans moi
s’asseoir à la manière de
à la manière d’une oie en soie
elle est la soie en soi oui ! oui et non !
la manie et la manière de maman de s’asseoir chez soi
sans moi
s’asseoir chez soi chérie ! chez soi et toute seule chérie !
le soir à la manière d’un cheval
s’asseoir à la manière d’un cheval et d’un loup
d’un châle-loup ô chérie !
ô ma chaloupe de soie ! ô ! oui ! s’asseoir non !
s’asseoir le soir et toute seule chez soi ô ! non et non !
manière de s’asseoir sans moi chez soi
sans moi sans chez ô chérie !
c’est une manière chérie !
une manie de
une manie de la manière de
manière de s’asseoir chez soi sans chaise
s’asseoir sans chaise c’est ça !
c’est une manière de s’asseoir sans chaise 
Héros-limite

Son corps léger - Ghérasim Luca


Sung Hwan Kim - Washing Brain and Corn


Son corps léger
est-il la fin du monde?
C’est une erreur
c’est un délice glissant
entre mes lèvres
près de la glace
mais l’autre pensait:
ce n’est qu’une colombe qui respire
quoi qu’il en soit
là où je suis
il se passe quelque chose
dans une position délimitée par l’orage
 
Près de la glace c’est une erreur
là où je suis ce n’est qu’une colombe
mais l’autre pensait:
il se passe quelque chose
dans une position délimitée
glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde?
C’est un délice quoi qu’il en soit
son corps léger respire par l’orage

Dans une position délimitée
près de la glace qui respire
son corps léger glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde?
mais l’autre pensait: c’est un délice
il se passe quelque chose quoi qu’il en soit
par l’orage ce n’est qu’une colombe
là où je suis c’est une erreur

Est-ce la fin du monde qui respire
son corps léger? mais l’autre pensait:
là où je suis près de la glace
c’est un délice dans une position délimitée
quoi qu’il en soit c’est une erreur
il se passe quelque chose par l’orage
ce n’est qu’une colombe
glissant entre mes lèvres

Ce n’est qu’une colombe
dans une position délimitée
là où je suis par l’orage
mais l’autre pensait:
qui respire près de la glace?
est-ce la fin du monde?
quoi qu’il en soit c’est un délice
il se passe quelque chose
c’est une erreur
glissant entre mes lèvres
son corps léger

La Fin Du Monde, in Paralipomènes (1969)

Ghérasim Luca par lui-même


 
    Introduction à un récital :

     Il m'est difficile de m'exprimer en langage visuel.
     Il pourrait y avoir dans l'idée même de création-créaction-quelque chose, quelque chose qui échappe à la description passive telle quelle, telle qu'elle découle nécessairement d'un langage conceptuel. Dans ce langage, qui sert à désigner des objets, le mot n'a qu'un sens, ou deux, et il garde la sonorité prisonnière. Qu'on brise la forme où il s'est englué et de nouvelles relations apparaissent : la sonorité s'exalte, des secrets endormis surgissent, celui qui écoute est introduit dans un monde de vibrations qui suppose une participation physique, simultanée, à l'adhésion mentale. Libérer le souffle et chaque mot devient un signal. Je me rattache vraisemblablement à une tradition poétique, tradition vague et de toute façon illégitime. Mais le terme même de poésie me semble faussé. Je préfère peut-être : "ontophonie". Celui qui ouvre le mot ouvre la matière et le mot n'est qu'un support matériel d'une quête qui a la transmutation du réel pour fin. Plus que de me situer par rapport à une tradition ou à une révolution, je m'applique à dévoiler une résonnance d'être, inadmissible. La poésie est un "silensophone", le poème, un lieu d'opération, le mot y est soumis à une série de mutations sonores, chacune de ses facettes libère la multiplicité des sens dont elles sont chargées. Je parcours aujourd'hui une étendue où le vacarme et le silence s'entrechoquent – centre choc –, où le poème prend la forme de l'onde qui l'a mis en marche. Mieux, le poème s'éclipse devant ses conséquences. En d'autres termes : je m'oralise.


    Lichtenstein 1968.

Le tourbillon qui repose - Ghérasim Luca




Ce qui passe pour parfaitement immobile
pousse ce qui semble curieusement ambulatoire
à faire semblant d’être fixe sinon immuable

Ainsi ce qui a l’air de s’arrêter malgré tout
passe pour s’agiter follement autour

Ce qui bouge ou pas dans un coin obscur
de la pièce ou plutôt ce qui glisse
entre les pas de ce qui bouge
ou repose au beau milieu d’un tourbillon
et surtout le mobile qui a l’air
de foncer par petits bonds immobiles
au-dessus
font semblant d’être parfaitement
ce qui a l’air d’être
curieusement ambulatoire
et avec ce qui fait semblant de passer
pour ce qui fait semblant d’être
fixe sinon immuable
poussent ce qui est parfaitement immobile
à se faire passer pour
ce qui pousse à faire semblant
de passer pour curieusement ambulatoire
de passer du parfaitement immobile

à ce qui a parfaitement l’air d’être
ce qui passe
ou plutôt à ce qui pousse
ce qui a l’air d’être ce qui passe
à dépasser parfaitement ce qui passe
à dépasser même ce qui dépasse ce qui passe
et tout en faisant semblant d’être
curieusement dépassé par ce qui passe
à pousser tout
tout ce qui passe ou pas
à avoir l’air d’être parfaitement dépassé
de n’être que dépassé
de naître fixe et dépassé dans un coin

Non
pas ce qui fait semblant de naître
curieusement dépassé
mais chaque être qui bouge dans un coin
chaque coin qui bouge dans un être
non pas ce qui fait semblant
de bouger dans la pièce

mais chaque bougie en chacun
chaque coin qui bouge en chacun
fait semblant de nous glisser entre les pas
passe pour glisser entre les pas
de chacun
non pas de glisser en chacun
mais ce qui parfaitement immobile
fait semblant de faire curieusement
dans la pièce
un pas obscur dans chaque coin
- chaque pas parfaitement immobile
en chacun -
passe pour être le tourbillon
qui glisse
dans chaque coin de la pièce

une bougie que chacun fait semblant
de fixer
Ainsi ce qui a l’air obscur dans un coin
fait semblant de glisser follement en chacun
le tourbillon qui repose
au beau milieu du malgré tout
qui à son tour fixe sinon immuable
en chacun
ou plutôt curieusement ambulatoire
dans un coin
bouge dans la pièce qui a l’air de s’arrêter
malgré tout

ou fait semblant de s’agiter
parfaitement immuable dans un coin
puis
par petits bonds
glisse une bougie autour d’un mobile
qui a l’air de passer
pour ce qui repose
au beau milieu d’un puits
ou de son tourbillon parfaitement obscur
qui fait semblant de s’arrêter
dans chaque être qui bouge
ce qui passe pour être parfaitement
obscur malgré tout

pas du tout curieusement fixe
et plutôt follement autour
de ce qui bouge entre les pas
mais qui surtout y repose
ce qui agite follement le surtout
surtout le surtout-pas du mobile
qui au beau milieu d’un parfait repos
en tourbillon
fonce dans la pièce
et passe pour bouger parfaitement autour
de ce que chacun glisse en chacun

au beau milieu de ce qui s’arrête malgré tout
au-dessus

Quart d’heure de culture métaphysique - Ghérasim Luca






Allongée sur le vide
bien à plat sur la mort
idées tendues
la mort étendue au-dessus de la tête
la vie tenue de deux mains
Élever ensemble les idées
sans atteindre la verticale
et amener en même temps la vie
devant le vide bien tendu
Marquer un certain temps d’arrêt
et ramener idées et mort à leur position de départ
Ne pas détacher le vide du sol
garder idées et mort tendues

Angoisses écartées
la vie au-dessus de la tête
Fléchir le vide en avant
en faisant une torsion à gauche
pour amener les frissons vers la mort
Revenir à la position de départ
Conserver les angoisses tendues
et rapprocher le plus possible
la vie de la mort

Idées écartées
frissons légèrement en dehors
la vie derrière les idées
Élever les angoisses tendues
au-dessus de la tête
Marquer un léger temps d’arrêt
et ramener la vie à son point de départ
Ne pas baisser les frissons
et conserver le vide très en arrière

Mort écartée
vide en dedans
vie derrière les angoisses
Fléchir la mort vers la gauche
la redresser
et sans arrêt la fléchir vers la droite
Éviter de tourner les frissons
conserver les idées tendues
et la mort dehors

Couchée à plat sur la mort
la vie entre les idées
Détacher l’angoisse du sol en baissant la mort
en tirant les idées en arrière
pour soulever les frissons
Marquer un arrêt court
et revenir à la position de départ
Ne pas détacher la vie de l’angoisse
Garder le vide tendu

Debout
les angoisses jointes
vide tombant en souplesse
de chaque côté de la mort
Sautiller en légèreté sur les frissons
à la façon d’une balle qui rebondit
Laisser les angoisses souples
Ne pas se raidir
toutes les idées décontractées

Vide et mort penchées en avant
angoisses ramenées légèrement fléchies
devant les idées
Respirer profondément dans le vide
en rejetant vide et mort en arrière
En même temps
ouvrir la mort de chaque côté des idées
vie et angoisses en avant
Marquer un temps d’arrêt
aspirer par le vide
Expirer en inspirant
inspirer en expirant 


In Le chant de la carpe 1986, Librairie José Corti 11 rue de Médicis, Paris (Première édition : 1973, Le Soleil Noir)





"Passionnément" de Ghérasim Luca par Ghérasim Luca. Copyright: in Héros-limite, éditions Corti,1987. Musique: Yves Renaux. Photographies: Martin Wilhelm. Une création "mopoco".
http://mopoco.fr



L'écho du corps - Ghérasim Luca




prête-moi ta cervelle
cède-moi ton cerveau
ta cédille ta certitude
cette cerise
cède-moi cette cerise
ou à peu près une autre
cerne-moi de tes cernes
précipite-toi
dans le centre de mon être
sois le cercle de ce cercle
le triangle de ce cercle
la quadrature de mes ongles
sois ceci ou cela ou à peu près
un autre
mais sois-moi précède-moi
séduction

entre la nuit de ton nu et le jour de tes joues
entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds
entre le temps de tempes et l’espace de ton esprit
entre la fronde de ton front et les pierres de tes paupières
entre le bas de tes bras et le haut de tes os
entre le do de ton dos et le la de ta langue
entre les raies de ta rétine et le riz de ton iris
entre le thé de ta tête et les verres de tes vertèbres
entre le vent de ton ventre et les nuages de ton nu
entre le nu de ta nuque et la vue de ta vulve
entre la scie de tes cils et le bois de tes doigts
entre le bout de tes doigts et les bout de ta bouche
entre le pois de tes poils et la poix de ta poitrine
entre le point de tes poings et la ligne de tes ligaments
entre les pôles de tes épaules et le sud-est de ta sueur
entre le cou de tes coudes et le coucou de ton cou
entre le nez de tes nerfs et les fées de tes fesses
entre l’air de ta chair et les lames de ton âme
entre l’eau de ta peau et le seau de tes os
entre la terre de tes artères et le feu de ton souffle
entre le seing de tes seins et le seins de tes mains
entre les villes de ta cheville et la nacelle de tes aisselles
entre la source de tes sourcils et le but de ton buste
entre le musc de tes muscles et le nard de tes narines
entre la muse de tes muscles et la méduse de ton médius
entre le manteau de ton menton et le tulle de ta rotule
entre le tain de ton talon et le ton de ton menton
entre l’œil de ta taille et les dents de ton sang
entre le pulpe de ta pupille et la serre de tes cernes
entre l’oreiller de tes oreilles et la taie de ta tête
entre le lévrier de tes lèvres et le poids de tes poignets
entre les frontières et le visa de ton visage
entre le pouls de tes poumons et le pouls de ton pouce
entre le lait de tes mollets et le pot de ta paume
entre les pommes de tes pommettes et le plat de tes omoplates
entre les plantes de tes plantes et le palais de ton palais
entre les roues de tes joues et les lombes de tes jambes
entre le moi de ta voix et la soie de tes doigts
entre le han de tes hanches et les halo de ton haleine
entre la haine de ton aine et les aines de tes veines
entre les cuisses de tes caresses et l’odeur de ton cœur
entre le génie de tes genoux et le nom du nombre
du nombril de ton ombre 



le désespoir a trois paires de jambes - Ghérasim Luca




le désespoir a trois paires de jambes
le désespoir a quatre paires de jambes
quatre paires de jambes aériennes volcaniques absorbantes symétriques
il a cinq paires de jambes cinq paires symétriques
ou six paires de jambes aériennes volcaniques
sept paires de jambes volcaniques
le désespoir a sept et huit paires de jambes volcaniques
huit paires de jambes huit paires de chaussettes
huit fourchettes aériennes absorbées par les jambes
il a neuf fourchettes symétriques à ses neuf paires de jambes
dix paires de jambes absorbées par ses jambes
c’est-à-dire onze paires de jambes absorbantes volcaniques
le désespoir a douze paires de jambes douze paires de jambes
il a treize paires de jambes
le désespoir a quatorze paires de jambes aériennes volcaniques
quinze quinze paires de jambes
le désespoir a seize paires de jambes seize paires de jambes
le désespoir a dix-sept paires de jambes absorbées par les jambes
dix-huit paires de jambes et dix-huit paires de chaussettes
il a dix-huit paires de chaussettes dans les fourchettes de ses jambes
c’est-à-dire dix-neuf paires de jambes
le désespoir a vingt paires de jambes
le désespoir a trente paires de jambes
le désespoir n’a pas de paires de jambes
mais absolument pas de paires de jambes
absolument pas absolument pas de jambes
mais absolument pas de jambes
absolument trois jambes

Prendre corps - Ghérasim Luca







Je te narine je te chevelure
je te hanche
tu me hantes
je te poitrine je buste ta poitrine puis te visage
je te corsage
tu m'odeur tu me vertige
tu glisses
je te cuisse je te caresse
je te frissonne tu m'enjambes
tu m'insuportable
je t'amazone
je te gorge je te ventre
je te jupe
je te jarretelle je te bas je te Bach
oui je te Bach pour clavecin sein et flûte

je te tremblante
tu me séduis tu m'absorbes
je te dispute
je te risque je te grimpe
tu me frôles
je te nage
mais toi tu me tourbillonnes
tu m'effleures tu me cernes
tu me chair cuir peau et morsure
tu me slip noir
tu me ballerines rouges
et quand tu ne haut-talon pas mes sens
tu les crocodiles
tu les phoques tu les fascines
tu me couvres
je te découvre je t'invente
parfois tu te livres

tu me lèvres humides
je te délivre je te délire
tu me délires et passionnes
je t'épaule je te vertèbre je te cheville
je te cils et pupilles
et si je n'omoplate pas avant mes poumons
même à distance tu m'aisselles
je te respire
jour et nuit je te respire
je te bouche
je te palais je te dents je te griffe
je te vulve je te paupières
je te haleine je t'aine
je te sang je te cou
je te mollets je te certitude
je te joues et te veines

je te mains
je te sueur
je te langue
je te nuque
je te navigue
je t'ombre je te corps et te fantôme
je te rétine dans mon souffle
tu t'iris

je t'écris
tu me penses


In, « Paralipomènes »

Passionnément - Ghérasim Luca




Passionnément

pas pas paspaspas pas
pasppas ppas pas paspas
le pas pas le faux pas le pas
paspaspas le pas le mau
le mauve le mauvais pas
paspas pas le pas le papa
le mauvais papa le mauve le pas
paspas passe paspaspasse
passe passe il passe il pas pas
il passe le pas du pas du pape
du pape sur le pape du pas du passe
passepasse passi le sur le
le pas le passi passi passi pissez sur
le pape sur papa sur le sur la sur
la pipe du papa du pape pissez en masse
passe passe passi passepassi la passe
la basse passi passepassi la
passio passiobasson le bas
le pas passion le basson et
et pas le basso do pas
paspas do passe passiopassion do
ne do ne domi ne passi ne dominez pas
ne dominez pas vos passions passives ne
ne domino vos passio vos vos
ssis vos passio ne dodo vos
vos dominos d’or
c’est domdommage do dodor
do pas pas ne domi
pas paspasse passio
vos pas ne do ne do ne dominez pas
vos passes passions vos pas vos
vos pas dévo dévorants ne do
ne dominez pas vos rats
pas vos rats
ne do dévorants ne do ne dominez pas
vos rats vos rations vos rats rations ne ne
ne dominez pas vos passions rations vos
ne dominez pas vos ne vos ne do do
minez minez vos nations ni mais do
minez ne do ne mi pas pas vos rats
vos passionnantes rations de rats de pas
pas passe passio minez pas
minez pas vos passions vos
vos rationnants ragoûts de rats dévo
dévorez-les dévo dédo do domi
dominez pas cet a cet avant-goût
de ragoût de pas de passe de
passi de pasigraphie gra phiphie
graphie phie de phie
phiphie phéna phénakiki
phénakisti coco
phénakisticope phiphie
phopho phiphie photo do do
dominez do photo mimez phiphie
photomicrographiez vos goûts
ces poux chorégraphiques phiphie
de vos dégoûts de vos dégâts pas
pas ça passio passion de ga
coco kistico ga les dégâts pas
le pas pas passiopas passion
passion passioné né né
il est né de la né
de la néga ga de la néga
de la négation passion gra cra
crachez cra crachez sur vos nations cra
de la neige il est il est né
passioné né il est né
à la nage à la rage il
est né à la né à la nécronage cra rage il
il est né de la né de la néga
néga ga cra crachez de la né
de la ga pas néga négation passion
passionné nez pasionném je
je t’ai je t’aime je
je je jet je t’ai jetez
je t’aime passionném t’aime
je t’aime je je jeu passion j’aime
passionné éé ém émer
émerger aimer je je j’aime
émer émerger é é pas
passi passi éééé ém
éme émersion passion
passionné é je
je t’ai je t’aime je t’aime
passe passio ô passio
passio ô ma gr
ma gra cra crachez sur les rations
ma grande ma gra ma té
ma té ma gra
ma grande ma té
ma terrible passion passionnée
je t’ai je terri terrible passio je
je je t’aime
je t’aime je t’ai je
t’aime aime aime je t’aime
passionné é aime je
t’aime passioném
je t’aime
passionnément aimante je
t’aime je t’aime passionnément
je t’ai je t’aime passionné né
je t’aime passionné
je t’aime passionnément je t’aime
je t’aime passio passionnément