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Maïakovski, une sorte de monument déjà tout fait - Elsa Triolet


Elsa TRIOLET parle du poète Maïakovski



Et bien, c'était un homme, donc très grand. Moi je passais facilement sous son bras comme sous un arc de triomphe et très large d'épaules. Il avait une assez grosse tête. Il avait des yeux de chien, vous savez, des yeux, des bons yeux, à ses bons moments. Il avait une très forte bouche et une grosse mâchoire. Il avait une tête tellement expressive que même s'il n'avait pas cette stature qu'il avait, il ne pouvait pas passer inaperçu à cause d'une sorte d'intensité d'expression. C'était une sorte de monument déjà tout fait. Il était en bronze tout vivant.

ORTF - 1963


la voie du samouraï - Jim Jarmush // Vladimir Maïakovski



Jim Jarmush, Robby Müller, Jay Rabinowitz, Ted Berner, John A. Dunn, Forest Whitaker, John Tormey, Cliff Gorman, Tricia Vessey, Henry Silva, Richard Portnow, Isaach de Bankolé, Camille Winbush, Damon Whitaker, Gary Farmer, Frank Minucci, Frank Adonis, Victor Argo, Tony Rigo, Alfred Nittoli, RZA.





Un sabre surgit parfois dans le noir de ma nuit
 
Fendu mon crâne     
Fendue ma bouche
Fendu mon ventre **

** Vladimir Maïakovski




Prologue - Vladimir Maïakovski






Votre pensée
qui rêvasse sur un cerveau ramolli
tel un laquais adipeux, vautré sur une banquette graisseuse,
je l'exciterai par la loque ensanglantée du cœur
me moquant tout mon soûl, insolent et caustique.

Je n'ai pas un seul cheveu gris dans l'âme,
aucune tendresse sénile !
Le monde retentit qu'entonnerre ma voix
et j'avance – beau
de mes vingt-deux ans.

Délicats !
Vous couchez l'amour sur les violons,
les rustres le couchent sur les timbales,
Mais pouvez-vous comme moi retourner votre peau
pour n'être plus de haut en bas que lèvres ?

Apprenez ceci :
digne employée de la ligue des anges
toute en batiste de salon.

Et vous qui calmement feuilletez les lèvres
comme une cuisinière un livre de recettes.

Si vous voulez,
je serai tout de viande déchaîné
- ou bien changeant de ton comme le ciel, si ça vous chante,
je serai tendre, irréprochablement.
Non plus un homme, mais un nuage en pantalon !

Je ne crois pas à la Nice des fleurs.
Par moi de nouveau sont glorifiés,
les hommes chiffonnés comme un lit d'hôpital
les femmes élimées comme un proverbe.



Le nuage en pantalon – Vladimir Maïakovski
Traduction Charles Dobzynski
Le Temps des cerises - 2011


Sabre/Tomahawk - Maïakovski // Modély


Un casse-tête pour fendre le crâne du monde ! *




Un sabre surgit parfois dans le noir de ma nuit
 
Fendu mon crâne     
Fendue ma bouche
Fendu mon ventre
 
Le souvenir la nuit coule la mémoire morte **


*Maïakovski

On gueule au poète - Vladimir Maïakovski



On voudrait t’y voir, toi, devant un tour ! C’est quoi, les vers ?
Du verbiage ! Mais question travail, des clous !”
Peut-être bien
en tout cas le travail c’est ce qu’il y a de plus proche de notre activité

Moi aussi je suis une fabrique. Sans cheminée peut être mais sans cheminée c’est plus dur.
Je sais, vous n’aimez pas les phrases creuses.
Débiter du chêne, ça, c’est du travail.
Mais nous ne sommes-nous pas aussi des menuisiers ?
Nous façonnons le chêne de la tête humaine.
Bien sûr, pêcher est chose respectable.
Jeter ses filets et dans ses filets, attraper un esturgeon !
D’autant plus respectacle est le travail du poète qui pêche non pas des poissons mais des gens vivants.
Dans la chaleur des hauts-fourneaux chauffer le métal incandescent c’est un énorme travail !
Mais qui pourrait nous traiter de fainéants ?
Avec la râpe de la langue, nous polissons les cerveaux.
Qui vaut le plus ? Le poète ou le technicien
qui mène les gens vers les biens matériels ?
Tous les deux.
Les coeurs sont comme des moteurs,
l’âme, un subtil moteur à explosion.
Nous sommes égaux.
camarades, dans la masse des travailleurs,
prolétaires du corps et de l’esprit.
Ensemble seulement
nous pourrons embellir l’univers,
le faire aller plus vite, grâce à nos marches.
Contre les tempêtes verbales bâtissons une digue.
Au boulot !
La tâche est neuve et vive.
Au moulin
les creux orateurs !
Au meunier !
Qu’avec l’eau de leurs discours
ils fassent tourner les meules !

Adulte - Vladimir Maïakovski

         


Adulte, on fait de affaires.
Des roubles en poche.
De l'amour ? En voila !
Pour cent petits roubles.
Et moi,
sans domicile,
les mains
dans les poches
déchirées,
je m'en allais, les yeux ouverts.
La nuit
vous mettez vos meilleurs habits,
vous cherchez le repos sur l'épouse ou la veuve.
Et moi,
Moscou m'étouffait dans ses bras,
de l'anneau des boulevards sans fin.
Dans vos cœurs,
dans vos monstres,
vont et viennent les amantes.
Quels transports, partenaires de la couche d'amour !
Moi, qui suis la place de la Passion,
je surprends
le sauvage battement de cœur des capitales.
Déboutonné,
le cœur presque dehors,
je m'ouvrais au soleil et à la fleur d'automobile...
Déboutonné,
le cœur presque dehors,
je m'ouvrais au soleil et à la flaque d'eau.
Entrez avec vos passions !
Grimpez avec vos amours !
Dès maintenant, j'ai perdu le contrôle de mon cœur.
Je connais chez autrui le domicile du cœur.
Il est dans la poitrine — c'est connu de chacun.
Avec moi,
l'anatomie a perdu la tête.
Je suis tout cœur —
Cela bat de partout.
Ô, combien fussent-ils,
seulement les printemps,
en vingt ans engloutis dans sa fournaise !
Accumulé, leur poids n'est pas supportable.
Pas supportable,
non pour le rire,
mais à la lettre.

Lettres à Lily Brik (1917-1930),
traduites du russe par Andrée Robel, Gallimard.

Est-ce vous qui comprendrez pourquoi - Vladimir Maïakovski




Est-ce vous
Qui comprendrez pourquoi,
Serein,
Sous une tempête de sarcasmes,
Au dîner des années futures
J’apporte mon âme sur un plateau?
Larme inutile coulant
De la joue mal rasée des places,
Je suis peut-être
Le dernier poète.
Vous avez vu
Comme se balance
Entre les allées de briques
Le visage strié de l’ennui pendu,
Tandis que sur le cou écumeux
Des rivières bondissantes,
Les ponts tordent leurs bras de pierre.
Le ciel pleure
Avec bruit,
Sans retenue,
Et le petit nuage
A au coin de la bouche,
Une grimace fripée,
Comme une femme dans l’attente d’un enfant
À qui dieu aurait jeté un idiot bancroche.
De ses doigts enflés couverts de poils roux, le soleil vous a épuisé de caresses, importun comme un bourdon.
Vos âmes sont asservies de baisers
Moi, intrépide,
je porte aux siècles ma haine des rayons du jour;
l’âme tendue comme un nerf de cuivre,
je suis l’empereur des lampes.
Venez à moi, vous tous qui avez déchiré le silence,
Qui hurlez,
Le cou serré dans les nœuds coulants de midi.
Mes paroles,
Simples comme un mugissement,
Vous révèleront
Nos âmes nouvelles,
Bourdonnantes
Comme l’arc électrique.
De mes doigts je n’ai qu’à toucher vos têtes,
Et il vous poussera
Des lèvres
Faites pour d’énormes baisers
Et une langue
Que tous les peuples comprendront.
Mais moi, avec mon âme boitillante,
Je m’en irai vers mon trône
Sous les voûtes usées, trouées d’étoiles.
Je m’allongerai,
Lumineux,
Revêtu de paresse,
Sur une couche moelleuse de vrai fumier,
Et doucement,
Baisant les genoux des traverses,
La roue d’une locomotive étreindra ton cou.

L'Autre Hidalgo s'affiche # 3


Ainsi le veut l'usage - Vladimir Maïakovski




Tout homme à sa naissance hérite de l'amour -
Mais les offices,
Les rentes,
Et tout le reste,
Au fil des jours 

Ça vous endurcit le terreau du cœur :
Sur le cœur est mis le corps ,
Sur le corps - une chemise.
Mais c'est pas assez beau !
Quelqu'un -
L'idiot -
Imposa les manchettes
Et répandit l'amidon sur les jabots
Avec l'âge on s'avise.
La femme se met des fards.
L'homme fait le moulin comme Müller le stipule.
C'est trop tard.
Ses plis de la peau se multiplient.
L'amour fleurit
Un moment -
Puis se flétrit...



 J'aime, in A pleine voix, pp. 179-180. Poésie / Gallimard.

Ecoutez ! - Vladimir Maïakovski





Écoutez !
Puisqu'on allume les étoiles,
c'est qu'elles sont à
quelqu'un nécessaires?
C'est que quelqu'un désire
qu'elles soient?
C'est que quelqu'un dit perles
ces crachats?

Et, forçant la bourrasque à midi des poussières,
il fonce jusqu'à Dieu,
craint d'arriver trop tard, pleure,
baise sa main noueuse, implore
il lui faut une étoile!
jure qu'il ne peut supporter
son martyre sans étoiles.

Ensuite,
il promène son angoisse,
il fait semblant d'être calme.
Il dit à quelqu'un :
" Maintenant, tu vas mieux,
n'est-ce pas? T'as plus peur ? Dis ? "

Écoutez !
Puisqu'on allume les étoiles,
c'est qu'elles sont à quelqu'un nécessaires ?
c'est qu'il est indispensable,
que tous les soirs
au-dessus des toits
se mette à luire seule au moins
une étoile? 

Le nuage en pantalon (extrait) - Vladimir Maïakovski






Les nerfs,
grands,
petits,
une ribambelle !
galopent, frénétiques et
déjà titubent
sur leurs jambes !


Traduction, Charles Dobzynski - le nuage en pantalon, p 37 - Ed. Le Temps des Cerises.

Glorifiez-moi ! - Vladimir Maïakovski




Glorifiez-moi ! 
Je ne suis pas égal aux grands.
Sur tout ce qui fut créé
j'écris "Nihil".

Je ne veux plus
jamais rien lire.
Les livres ?
Eh bien quoi, les livres ?

Autrefois, j'ai pensé :
c'est ainsi que se font les livres,
un poète arrivait,
entrebâillait légèrement les lèvres
et illico l'innocent inspiré se mettait à chanter.
Et allez donc !
Mais en réalité
avant que le chant ne nous vienne,
on chemine longtemps les pieds couverts d'ampoules à force
d'aller et venir,
tandis que doucement dans la vase du coeur barbote
le stupide poisson de l'imagination.
Pendant qu'on fait bouillir, raclant les rimes,
quelque brouet d'amour et de rossignols,
la rue se tord privée de langue,
sans rien pour crier ni parler.

Nous érigeons de nouveau, orgueilleux,
les tours babéliennes de nos villes,
mais Dieu
rase les villes,
les nivelle dans les champs
en confondant les langages.

La rue contient sa douleur en silence.
Un cri fiché dans le gosier.
Les taxis obèses, les calèches osseuses,
se hérissent coincés en travers de la gorge.
et la poitrine de la ville est piétinée
à en être plus plate que phtisie.

La ville a verrouillé sa route avec du noir.

Et quand -
malgré tout ! -
elle eut craché la cohue sur la place,
repoussant le parvis qui lui poignait la gorge,
on s'est pris à songer :
c'est Dieu détroussé,
accompagné par le choeur des archanges
qui vient pour se venger !
Mais la rue s'est accroupie et s'est mise à brailler :
" Allons bouffer ! "

Les Krupp gros et petits fardent le masque de la ville
d'un menaçant froncement de sourcils,
mais dans la bouche
se décomposent les cadavres des mots morts.
Deux seulement survivent et s'empiffrent :
" Salaud ! "
et un autre, on dirait, qui ressemble
à " borchtch ".

Les poètes,
tout ramollis de pleurs et de sanglots,
ont fui la rue la tignasse en bataille :
" Comment chanter avec ces deux mots
et la jeune fille
et l'amour
et la fleurette sous la rosée ? "

A la suite des poètes,
viennent les gens des rues, la multitude,
les étudiants,
les prostituées,
les sous-traitants.

Messieurs !
Arrêtez-vous !
Vous n'êtes pas des mendiants !
Vous n'avez pas à demander l'aumône !
Nous autres, les robustes,
qui faisons des pas de deux mètres,
au lieu de les écouter, mettons-les en pièces,
eux,
qui se sont collés en rallonge gratuite
à chaque lit pour deux !

Faut-il humblement les solliciter
" Aidez-nous ! "
Les implorer pour un hymne
ou pour un oratorio ?
Nous-mêmes sommes créateurs dans un hymne ardent :
le bruit de la fabrique et du laboratoire.

Que m'importe Faust
en fusée de feu d'artifice
glissant avec Méphisto sur le parquet céleste !
Je sais
que le clou dans ma botte est plus cauchemardesque
que toute l'imagination de Goethe !

Moi,
bouche d'or,
dont chaque mot génère une âme neuve
et baptise le corps,
je vous le dis :
la plus infime des poussières de la vie
a plus de prix que tout ce que j'ai fait
et saurais faire !

Ecoutez !
la harangue 
convulsive et plaintive
de l'actuel Zarathoustra aux lèvres de cris !
Nous,
la face comme un drap, mal réveillés,
et les lèvres pendantes comme un lustre,
nous,
forçats de la cité-léproserie
où l'or et la boue recouvrent les pustules,
nous sommes purs, plus que l'azur vénitien,
qu'en même temps lavent les mers et les soleils !

On se fiche qu'il n'y ait pas
chez les Homère et les Ovide
des gens pareils à nous
que la suie a grêlés.
Je sais
que le soleil blêmirait en voyant
les pépites d'or de nos âmes !

Nos muscles et nos nerfs sont plus sûrs que les prières.
Allons-nous implorer les grâces du temps ?
Nous -
chacun de nous -
dans ses cinq doigts
tient les courroies de transmission du monde !

Voilà pourquoi j'ai gravi le Golgotha des auditoires,
de Pétrograd, Moscou, Odessa et Kiev,
il n'y en a pas un qui ne criât :
" Crucifiez,
crucifiez-le ! "
Mais pour moi -
vous tous, les gens,
même ceux qui m'ont offensé 
vous m'êtes plus que tout proches et chers .
Avez-vous vu
comment le chien lèche la main qui l'a frappé ? !

Moi qui suis la risée des gens d'aujourd'hui,
comme une trop longue 
et scabreuse anecdote,
je vois venir par-delà les montagnes du temps
celui que nul ne voit.

Là où bute la courte vue des hommes,
à la tête des hordes affamées,
sous la couronne d'épines des révolutions,
s'avance l'an mille neuf cent seize.

Et moi je suis parmi vous l'annonciateur, 
je suis partout où l'on souffre,
sur toute larme qui coula
je me suis crucifié.

On ne doit plus rien pardonner -
J'ai cautérisé l'âme où croissait la tendresse,
et c'est plus difficile
que de prendre d'assaut mille et mille Bastilles !

Et quand
proclamant sa venue
par le tumulte des révoltes,
vous irez au-devant du sauveur,
pour vous, moi,
je m'arracherai l'âme
et la piétinerai
afin de l'agrandir
et, sanglante, vous la donner comme un drapeau.

in Le nuage en pantalon (1914-1915) - traduction Charles Dobzynski

Poème (1930) - Vladimir Maïakovski



[I]
Elle m’aime, elle ne m’aime pas
Je trie mes mains
Et j’ai cassé mes doigts.
Alors les premières têtes des marguerites
Secouées d’une chiquenaude
sont cueillies et sans doute
éparpillées en mai
que mes cheveux gris se révèlent
sous la coupe et la douche
que l’argent des années nous enserre éternellement !
honteuse sensation banale- sentiment que j’espère
que je jure
jamais elle ne reviendra vers moi.

[II]

C’est bientôt deux heures
Pas de doute tu dois déjà dormir
Dans la nuit
La voix lactée avec ses filigranes d’argent
Je ne suis pas pressé
Et rien en moi
Ne veille ni ne t’accable de télégrammes

[III]

La mer va pleurer
La mer va dormir
Comme ils disent.
L’incident s’est cassé la gueule.
Le bateau de l’amour de la vie
S’est brisé sur les rochers du quotidien trivial
Toi et moi sommes quittes ;
pas la peine de ressasser
Les injures de chacun
Les ennuis
Et les chagrins

[IV]

Tu vois,
En ce monde tous ces sommeils paisibles,
La nuit doit au ciel
Avec ses constellations d’argent
En une si belle heure que celle-ci
Quelqu’un alors s’élève et parle
Aux ères de l’histoire
Et à la création du monde.

[V]

Je connais le pouvoir des mots ; je connais le tocsin des mots
Ce n’est pas le genre que les boîtes applaudissent
De tels mots des cercueils peuvent jaillir de terre
Et iront s’étalant avec leurs quatre pieds en chêne ;
Parfois ils vous rejettent, pas de publication, pas d’édition.
Mais les mots sacro-saints qui vous étouffent continuent à galoper au dehors.
Vois comme le siècle nous cerne et tente de ramper
Pour lécher les mains calleuses de la poésie.
Je connais le pouvoir des mots. Comme broutilles qui tombent
Tels des pétales à côté de la piste de danse rehaussée.
Mais l’homme avec son âme, ses lèvres, ses os…


Poème retrouvé dans la poche de Maïakovski suicidé.

 

La poésie du futurisme, c’est la poésie de la ville, de la ville contemporaine... - Vladimir Maïakovski

Plan et vue en perspective de la ville contemporaine de Le Corbusier.

La poésie du futurisme, c’est la poésie de la ville, de la ville contemporaine. La ville a enrichi nos expériences et nos impressions d’éléments nouveaux qu’ignoraient les poètes du passé. Nous, citadins, nous ignorons les forêts, les champs et les fleurs, nous ne connaissons que les tunnels des rues avec leurs mouvements, leur bruit grondant, leurs lueurs fugitives, leur éternel va et vient. Le mot ne doit pas décrire, mais exprimer par lui-même. Le mot a son parfum, sa couleur, son âme. Or le rythme de la vie a changé. Tout a acquis une rapidité fulgurante comme sur les bandes du cinématographe. Les rythmes lents, calmes, réguliers de l’ancienne poésie ne correspondent plus au psychisme du citadin d’aujourd’hui. La fièvre, voilà ce qui symbolise le mouvement de la vie contemporaine. Dans la ville, il n’y a pas de lignes régulières, arrondies, mesurées. Les angles, les ruptures, les zigzags, voilà ce qui caractérise le tableau de la ville. Dans le domaine du langage, ce sera la rudesse du ton parlé, des sonorités grinçantes ou rauques, les images brutales, aiguës comme des cure-dents.

L’aventure extraordinaire arrivée à Vladimir Maïakovski un été, à la campagne (à Pouchkino, Mont Akoulov, datcha Roumiantsev, à 27 verstes de la gare de Iaroslav).





















De cent quarante soleils flambait le couchant,
l’été roulait vers juillet,
c’était la canicule
et la canicule faisait la planche.
C’était comme ça, à la datcha.
La petite colline de Pouchkino
poussait la bosse du mont Akoulov
et en bas de la colline
il y avait un village
qui penchait l’écorce de ses toits.
Et derrière le village
il y avait un trou
et dans le trou – parfaitement
à chaque fois
lentement et sûrement
descendait le soleil,
pour le lendemain
à nouveau
inonder le monde de rouge.
Et, jour après jour,
cela commençait
sérieusement
à m’énerver.
Si bien qu’une fois, furieux,
au point que tout autour a pâli,
je me suis à crier
à la cantonade, vers le soleil :
« Descends donc !
Suffit de traîner dans ta fournaise ! »
J’ai crié au soleil :
« Parasite !
Tu te la coules douce dans tes nuages,
pendant que moi – hiver comme été,
je m’échine sur les affiches Rosta ! »
J’ai crié au soleil :
« Attends !
écoute, front d’or,
si au lieu
de traîner sans rien faire
tu venais
prendre le thé chez moi ? »
Qu’est-ce que j’avais fait !
j’étais perdu !
Vers chez moi
de son plein gré,
et du large pas de ses rayons,
le soleil approchait par la campagne.
Je ne veux pas montrer ma peur.
je bats en retraite.
Déjà ses yeux sont dans le jardin.
Il le traverse.
Par les fenêtres,
par les portes,
par toutes les fentes
s’infiltre la masse du soleil.
Puis il reprend son souffle
et me dit d’une voix de basse :
« C’est la première fois
depuis la création
que je rétracte mes rayons.
Tu m’as appelé ?
Apporte le thé,
Poète, apporte les confitures ! »
Il faisait si chaud,
lui-même en avait la larme à l’œil.
Mais me voilà
avec le samovar.
« Eh bien,
Assieds-toi, l’astre ! »
Diable, quelles impertinences
suis-je en train de lui sortir.
Confus,
je m’assieds au coin du banc
craignant le pire.
Mais une étrange clarté
ruisselle du soleil
et, oubliant
toute réserve,
je reste là
à bavarder
de tout et de rien,
de comment
la Rosta me bouffe…
Et le soleil :
« Bon,
te plains pas.
Regarde les choses en face !
Tu crois que pour moi
c’est facile
de briller ?
Essaye un peu, pour voir
Vas-y
où tu veux
et tu brilles
tant que tu peux ! »
Nous avons bavardé comme ça
jusqu’à ce qu’il fasse noir.
(Enfin, jusqu’à ce qui avant était la nuit).
Tout à fait décontractés,
à nous tutoyer.
Bientôt, amicalement,
je lui tape sur l’épaule.
Et le soleil, de même :
« Toi et moi
camarade
tous les deux
éclairons
et enchantons
cette vieille guenille de monde.
Moi, je déverse mon soleil,
et toi le tien
avec tes vers. »
Le mur des ombres
prison de la nuit
a sauté face au double tir solaire.
Remue-ménage de vers et de soleil,
rayonne tant que tu peux !
Si la nuit
fatiguée
cette dormeuse stupide
veut se coucher,
alors j’éclaire de toutes mes forces
et à nouveau le jour carillonne.
Luire toujours,
luire partout
jusqu’au tréfonds des jours,
luire –
un point c’est tout !
Voilà notre mot d’ordre
à moi
et au soleil !
 1920

Une Parisienne - Vladimir Maïakovski

Portrait de Vladimir Maïakovsky à 17 ans en 1910

Vous vous imaginez
                        les femmes de Paris
le cou couvert de perles
                                 les mains,
                                            de diamants…
Débarrassez-vous de cette image
                                           la vie
                                               est plus cruelle ;
ma Parisienne
                   à un autre apparence.
Je ne sais pas, à vrai dire,
                               si elle jeune
                                              ou vieille,
jusqu’au  jaunâtre
                        polie
                           dans cette goujaterie lustrée.
Elle
      travaille
                dans les toilettes d’un restaurant
un petit restaurant
                        la Grande Chaumière.
Après avoir bu du Bourgogne
                                   on peut avoir envie
pour se soulager
                       d’aller faire un tour.
La tâche de mademoiselle
                            est de donner les serviettes
Elle est
          dans ce travail
                            tout simplement artiste.
Pendant
            que dans la glace
                           tu observes un petit bouton,
elle,
      souriant,
                     de sa bouche gercée,
en rajoute sur la poudre,
                                    asperge de parfum,
tend le papier toilette
                        et épongera une flaque.
Esclave de la gastronomie
                                   loin du soleil
dans le puits des waters
                        toute la journée
                                   comme une punaise,
pour cinquante centimes !
                                 (Au cours du tchervonets
environ
            quatre kopecks
                              par bonhomme).
Au lavabo
            je me lave les mains
et respirant
            les drôles d’odeurs
                                   de la parfumerie
perplexe
            à propos de cette demoiselle
Je veux dire
                à Mademoiselle :
– Mademoiselle
      votre aspect,
                        excusez-moi,
                                     est pitoyable.
Détruire votre jeunesse pour des waters
                                               ça ne vous fait pas mal au coeur ?
Ou bien
            on m’a menti
                             sur les Parisiennes,
ou bien
           Mademoiselle,
                            vous n’êtes pas parisienne.
Vous avez la mine
                        tuberculeuse
                                       et fanée.
Des bas en laine,
                        pourquoi pas en soie ?
Pourquoi
            ne vous envoient-ils pas
                                     des violettes de Parme
ces « moussieux » reconnaissants
                        et au porte-monnaie rempli ?
Mademoiselle se taisait
                             le  vacarme tombait
sur la salle
            sur le plafond
                            et sur nous.
Faisant tourner
                   son joyeux carnaval
Montparnasse bourdonnait
                                tout rempli
                                   de Parisiennes.
Excusez, s’il vous plaît,
                              ces vers affranchis
et la description
                      des flaques malodorantes,
mais 
       c’est très dur
                        à Paris
                                     pour une femme,
si
   la femme
              ne se vend pas
                                  mais travaille.
1929