Affichage des articles dont le libellé est Antonin Artaud. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Antonin Artaud. Afficher tous les articles

Vitres de son - Antonin Artaud // Val K






Vitres de son où virent les astres,

verres où cuisent les cerveaux,

le ciel fourmillant d'impudeurs

dévore la nudité des astres.



Un lait bizarre et véhément

fourmille au fond du firmament ;

un escargot monte et dérange

la placidité des nuages.



Délices et rages, le ciel entier

lance sur nous comme un nuage

un tourbillon d'ailes sauvages

torrentielles d'obscénités.


Antonin Artaud - Poèmes 1924-1935
Œuvres complètes 1 - 1976

le crâne du chien stellaire - Antonin Artaud




©2010 Dylan Menges



Avec moi dieu-le-chien, et sa langue
qui comme un trait perce la croûte
de la double calotte en voûte
de la terre qui le démange.

Et voici le triangle d'eau
qui marche d'un pas de punaise,
mais qui sous la punaise en braise
se retourne en coup de couteau.

Sous les seins de la terre hideuse
dieu-la-chienne s'est retirée,
des seins de terre et d'eau gelée
qui pourrissent sa langue creuse.

Et voici la vierge-au-marteau,
pour broyer les caves de terre
dont le crâne du chien stellaire
sent monter l'horrible niveau.


Antonin Artaud – l'ombilic des limbes





Cher Monsieur,
Ne croyez-vous pas que ce serait maintenant le moment d’essayer de rejoindre le Cinéma avec la réalité intime du cerveau.
[...]
Agréez, etc.

Antonin Artaud - l'ombilic des limbes



Mais il y a des pierres qui vivent - Antonin Artaud




Roberto Rossellini / Stromboli / 1950 via Membrane





Il y a des pierres noires en forme de verge d’homme, et un sexe de femme ciselé dessous. Et ces pierres sont des vertèbres dans des coins précieux de la terre. Et la pierre noire d’Emèse est la plus grosse de ces vertèbres, la plus pure, et la plus parfaite aussi.

Mais il y a des pierres qui vivent, comme des plantes et des animaux vivent, et comme on peut dire que le Soleil, avec ses tâches qui se déplacent, se gonflent et se dégonflent, bavent les unes sur les autres, rebavent et se redéplacent, – et quand elles se gonflent ou se dégonflent, le font avec rythme et de l’intérieur, – comme on peut dire que le Soleil vit.
Les tâches naissent en lui comme un cancer, comme les bubons effervescents d’une peste. Il y a là-dedans de la matière pulvérisée et qui se ramasse, – comme des morceaux de soleil concassés mais noirs. Et, mis en poudre, ils occupent moins de place ; et c’est pourtant le même soleil et la même étendue et quantité de soleil, mais éteint par places, et qui rappelle alors le diamant et le charbon. Et tout cela vit ; et on peut dire que DES pierres vivent ; et les pierres de la Syrie vivent, comme des miracles de la nature, car ce sont des pierres lancées par le ciel.

Antonin Artaud - Héliogabale ou l'anarchiste couronné

Des machines instantes d'utilité - Antonin Artaud







Je chie sur la croix.



J'abjecte toute croix.



Je suis pur.

Je suis pur.

Je suis pur.

Je suis pur.

Je suis pur.



J'abjecte

tout signe.



Je ne crée que

des machines

instantes

d'utilité.



Je ne ferai plus

jamais caca.





Antonin Artaud

 La recherche de la fécalité

Poésie / Gallimard


[...] n’avoir jamais pu vivre, ni penser vivre, qu’en possédé [...] - Antonin Artaud




Günter Brus


Van Gogh n’est pas mort d’un état de délire propre,
mais d’avoir été corporellement le champ d’un problème autour duquel, depuis les origines, se débat l’esprit inique de cette humanité,
celui de la prédominance de la chair sur l’esprit, ou du corps sur la chair, ou de l’esprit sur l’un et l’autre,
Et où est dans ce délire la place du moi humain ?
Van Gogh chercha le sien pendant toute sa vie, avec une énergie et une détermination étranges.
Et il ne s’est pas suicidé dans un coup de folie, dans la transe de n’y pas parvenir,
mais au contraire il venait d’y parvenir et de découvrir ce qu’il était et qui il était, lorsque la conscience générale de la société, pour le punir de s’être arraché à elle,
le suicida.
Et cela se passa avec Van Gogh comme cela se passe toujours d’habitude, à l’occasion d’une partouse, d’une messe, d’une absoute, ou de tel autre rite de consécration, de possession, de succussion ou d’incubation.
Elle s’introduisit donc dans son corps.
cette société
absoute,
consacrée,
sanctifiée
et possédée,
effaça en lui la conscience surnaturelle qu’il venait de prendre, et telle une inondation de corbeaux noirs dans les fibres de son arbre interne,
le submergea d’un dernier ressaut,
et, prenant sa place,
le tua.
Car c’est la logique anatomique de l’homme moderne, de n’avoir jamais pu vivre, ni penser vivre, qu’en possédé.


Vincent van Gogh / Le suicidé de la société

Antonin Artaud

 

 

 


Chamaniser - Alain Gheerbrant // Antonin Artaud




Et moi, qu’il vienne celui qui me trouera la gueule
je l’attends.
Antonin Artaud



Ivanov, G.I. 1876 - 192?
Kuznetskii Altai lime-trees.



[...]

J'avais dix-neuf ans et juin 1940 trancha dans une pâte bien peu résistante. Les épaisseurs ouatées où mon jeune corps glissait comme un poisson à la surface de la permanente rêverie qui le gardait du réel s'y déchirèrent. Et par poignées tomba cette ouate illusoire, semblable à la chair du futur chaman que les divinités de l'Oural arrachent jusqu'au squelette à celui qui veut apprendre leur science. Seule échappe à leurs griffes, dans ce dépeçage rituel, la matière profonde du rêve qui est la moelle de leurs os.
Qui, sans elle, serait armé pour traverser les apparences du réel ? Armé de l'intérieur, et non pas défendu par d'illusoires blindages. Je conservai donc mes racines premières faites de ce non-dit non vu dont s'était nourri mon embryon, dans les entrailles qui le formèrent, et qui, elles-mêmes bien matérielles, l'avaient puisé aux profondeurs de la terre.
Pour qui ressent l'impérieux désir de chamaniser, les rites de passage permettant à l'adolescent d'atteindre l'âge d'homme doivent se poursuivre par des épreuves autrement plus rudes, solitaires celles-là, que ce soit chez les Bouriates de Sibérie ou chez les Mundurukus du Brésil.
Le chaman est un visionnaire, un être de nuit. Aussi, nous dit la tradition bouriate, son initiateur doit-il arracher les yeux de l'impétrant, ses yeux de jour, pour lui poser les yeux de nuit qui lui procureront le don de voyance. C'est qu'il ne suffit pas, comme à l'oiseau chanteur, qu'on crève les yeux d'un homme, fût-il chaman, pour qu'il sache chanter. Et si je dis chaman plutôt que poète, c'est à cause de la décadence de ce dernier mot ; privé de sa corporalité, le poète tombe en déshérence, ne participe plus à la condition humaine ; il devient évadé, immatériel. Il n'y a pas d'artiste qui puisse se dire "pur esprit". Il faut la pesanteur de la condition humaine pour que s'acquière la grâce de créer.
Acquérir l'oeil nocturne n'assure pourtant pas, à soi seul, le bon exercice de l'art poétique. Pas plus qu'un diplôme, s'il est nécessaire à la science, ne peut suffire à l'art de la médecine. Il faut aussi que l'initié apprenne à utiliser ce regard, non dans sa propre nuit mais dans celle des autres. Les exigences du moi ne cessent en effet que lorsqu'elles s'effacent dans l'altérité du miroir. Il n'existe ni famille, acquise ou reçue, ni maître, ni gourou qui fournisse cet apprentissage-là, qui est celui de la liberté. Nul ne peut ouvrir que de ces propres mains, et d'elles seules, les lourdes portes d'airain qui l'enferment en lui-même.

[...]


Alain Gheerbrant – La transversale, mémoires
Babel – Actes Sud - 1998


Harpo & Artaud - nato





Jeudi matin, métro Pasteur, Harpo Marx a été aperçu dans la rame de métro. Il a disparu au moment même où on le reconnu, avec un grand sourire et une intense bousculade. Un petit mot tombé de sa poche restait sur le sol avec quelques mots : "Relire Artaud, relier Artaud, délier Artaud ! 
 
Merci à nato

Icône parisienne - Sandra Moussempès // Antonin Artaud



l'exécration du Père Mère - Antonin Artaud


L'image de la poupée offerte par Annie Besnard, l'amour d'Antonin Artaud, le masque d'Artaud sur la table de travail de mon père les livres d'Artaud, le tableau d'Artaud, l'exécration du Père Mère dans notre salon, la poupée de l'IleSaint-Louis (En porcelaine avec de longs cils noirs, une petite robe en organdi bleu, la peau ivoire)

Icône parisienne
anglaises blond foncé
membres qui se plient avec un léger craquement
maquillage et vêtements 70
lunettes de soleil XXL

L'histoire de la poupée offerte pour sa fille à son ancien amant
Le père par le premier amour d'Antonin

OUTRE MES CILS QUE J'AI TENTE DE BLONDIR 

Sandra Moussempès - extrait de Acrobaties dessinées, éditions de l'Attente - 2012
in Gare Maritime 2012 - p. 54 - Maison de la Poésie Nantes









                   Fanny Violet - Lettre à Anie Besnard

                    

Jeudi soir

Chère Anie
Chaque fois que je
vous vois c’est la
plus belle journée
de ma vie.
J’ai l’impression
moi si fatigué
d’avoir près de
moi un grand
jardin de
fleurs qui parle
et repose mon cœur
mais j’ai eu peur
de vous fatiguer
car je suis moi
un volcan en
éruption
Pourtant je
voudrais tellement
moi aussi me
reposer
et donner le
repos à votre
âme
mais Anie
je ne peux pas me
reposer
tant que
ceux qui n’ont jamais
voulu de moi
n’auront pas été
éliminés
Nous aurons peut
être encore des
heures amères
mais si votre
amour ne me
quitte plus
cela n’aura pas
d’importance
Je sais comme vous
avez besoin vous
aussi après avoir
tant souffert
de sécurité enfin
et de bonheur
Je vous embrasse
du fond du cœur


Antonin Artaud

P.S.    j’écris ce petit mot
pour vous rassurer
ce soir, j’aurai la
grande joie de venir


chez vous demain

vendredi à 5 heures

herbe magique - François Rabelais


J'ai pris du Peyotl au Mexique dans la montagne et j'en ai eu un paquet qui m'a fait deux ou trois jours chez les Tarahumaras, j'ai pensé alors à ce moment-là vivre les trois jours les plus heureux de mon existence. J'avais cesse de m'ennuyer, de chercher à ma vie une raison et j'avais cessé d'avoir à porter mon corps. Je compris que j'inventais la vie, que c'était ma fonction et ma raison d'être et que je m'ennuyais quand je n'avais plus d'imagination et le peyotl m'en donnait.
 
note rédigée par Antonin Artaud pour la publication du Rite du Peyotl chez les Tarahumaras dans L'Arbalète n°12, printemps 1947





Les aultres ont leur nom par Antiphrase & contrarieté : comme Absynthe, au contraire de pynthe, car il est fascheux à boyre. Holosteon, c’est tout de os : au contraire, car herbe n’est en nature plus fragile & plus tendre, qu’il est.
Aultres sont nommées par leurs vertus & operations, comme Aristolochia, qui ayde les femmes en mal d’enfant. Lichen qui guerist les maladies de son nom. Maulue qui mollifie. Callithrichum, qui faict les cheveulx beaulx. Alyssum, Ephemerum, Bechium, Nasturtium, qui est Cresson Alenoys : Hyoscyame, hanebanes, & aultres.
Les aultres par les admirables qualitez qu’on a veu en elles, comme Heliotrope, c’est Soulcil, qui suyt le Soleil. Car le Soleil levant, il s’espanouist : montant, il monte : declinant, il decline : soy cachant, il se cloust. Adiantum : car iamais ne retient humidité, quoy qu’il naisse près les eaues, & quoy qu’on le plongeast en eaue par bien long temps : Hieracia, Eryngion, & aultres.
Aultres par Metamorphose d’hommes & femmes de nom semblable : comme Daphné, c'est Laurier, de Daphné : Myrte, de Myrsine : Pytis, de Pytis, Cynara, c’est Artichault : Narcisse, Saphran, Smilax, & aultres.
Aultres par similitude, comme Hippuris (c’est Prelle) car elle ressemble à queue de Cheval : Alopecuros, qui semble à la queue de Renard : Psylion, qui semble à la Pusse : Delphinium, au Daulphin : Buglosse, à langue de Beuf : Iris, à l’arc en ciel, en ses fleurs : Myosata, à l’aureille de Souriz : Coronopous, au pied de Corneille. Et aultres. Par reciprocque denomination sont dictz les Fabies, des Febves : les Pisons, des Poys : les Lentules, des Lentiles : les Cicerons, des poys Chiches. Comme encores par plus haulte resemblance est dict le nombril de Venus, les cheveulx de Venus, la cuve de Venus, la barbe de Iuppiter, le sang de Mars, les doigtz de Mercure : Hermodactyles : & aultres.
Les aultres de leurs formes : comme Trefeueil, qui a trois feueilles : Pentaphyllon, qui a cinq feueilles : Serpoullet, qui herpe contre terre : Helxine, Petasites, Myrobalans, que les Arabes appellent Béen, car ilz semblent à gland, & sont unctueux.
Rabelais
Le Tiers Livre des faicts et dicts héroïques
du bon Pantagruel
chapitre L. — « Pourquoy est dicte Pantagruelion,
                                                       & des admirables vertus d’icelle. »


Entièrement barbOté ici
Aucun remerciement ne suffira à exprimer l'immense reconnaissance de la commission sexta
Artaud et le peyotl 

Ce creuset de feu et de viande vraie - Antonin Artaud

 
John Deakin, Bacon with Meat, 1960

Le théâtre vrai m’est toujours apparu comme l’exercice d’un acte dangereux et terrible,
Où d’ailleurs aussi bien l’idée de théâtre et de spectacle s’élimine que celle de toute science, de toute religion et de tout art.
L’acte dont je parle vise à la transformation organique et physique vraie du corps humain.
Pourquoi?
Parce que le théâtre n’est pas cette parade scénique où se développe virtuellement et symboliquement un mythe
Mais ce creuset de feu et de viande vraie où anatomiquement,
Par piétinement d’os, de membres, de syllabes
Se refont les corps,
Et se présente physiquement et au naturel l’acte mythique de faire un corps.
 
Le théâtre et la Science.

les gens sont bêtes - Antonin Artaud






Lettre du 17 septembre 1945

Les gens sont bêtes. La littérature vidée. Il n’y a plus rien ni personne, l’âme est insane, il n’y a plus d’amour, plus même de haine, tous les corps sont repus, les consciences résignées. Il n’y a même plus l’inquiétude qui a passé dans le vide des os, il n’y a plus qu’une immense satisfaction d’inertes, de boeufs d’âme, de serfs de l’imbécilité qui les opprime et avec laquelle ils ne cessent nuit et jour de copuler, de serfs aussi plats que cette lettre où j’essaie de manifester mon exaspération contre une vie menée par une bande d’insipides qui ont voulu à tous imposer leur haine de la poésie, leur amour de l’ineptie bourgeoise dans un monde intégralement embourgeoisé, avec tous les ronronnements verbaux des soviets, de l’anarchie, du communisme, du socialisme, du radicalisme, des républiques, des monarchies, des églises, des rites, des rationnements, des contingentements, du marché noir, de la résistance.

Aliénation et magie noire - Antonin Artaud




Les asiles d'aliénés sont des réceptacles de magie noire conscients et prémédités,

et ce n'est pas seulement que les médecins favorisent la magie par leurs thérapeutiques intempestives et hybrides,
c'est qu'ils en font.

S'il n'y avait pas eu de médecins
il n'y aurait jamais eu de malades,
pas de squelettes de morts
malades à charcuter et dépiauter,
car c'est par les médecins et non par les malades que la société a commencé.

Ceux qui vivent, vivent des morts.
Et il faut aussi que la mort vive ;
et il n'y a rien comme un asile d'aliénés pour couver doucement la mort, et tenir en couveuse des morts.

Cela a commencé 4000 ans avant Jésus-Christ cette thérapeutique de la mort lente,
et la médecine moderne, complice en cela de la plus sinistre et crapuleuse magie, passe ses morts à l'électro-choc ou à l'insulinothérapie afin de bien chaque jour vider ses haras d'hommes de leur moi,
et de les présenter ainsi vides,
ainsi fantastiquement
disponibles et vides,
aux obscènes sollicitations anatomiques et atomiques
de l'état appelé Bardo, livraison du barda de vivre aux exigences de non-moi.

Le Bardo est l'affre de mort dans lequel le moi tombe en flaque,
et il y a dans l'électrochoc un état flaque
par lequel passe tout traumatisé,
et qui lui donne, non plus à cet instant de connaître, mais d'affreusement et désespérément méconnaître ce qu'il fut, quand il était soi, quoi, loi, moi, roi, toi, zut et ÇA.

J'y suis passé et ne l'oublierai pas.

La magie de l'électrochoc draine un râle, elle plonge le commotionné dans ce râle par lequel on quitte la vie (...)

Or, je le répète, le Bardo c'est la mort, et la mort n'est qu'un état de magie noire qui n'existait pas il n'y a pas si longtemps.
 
Créer ainsi artificiellement la mort comme la médecine actuelle l'entreprend c'est favoriser un reflux du néant qui n'a jamais profité à personne,
mais dont certains profiteurs prédestinés de l'homme se repaissent depuis longtemps.

En fait, depuis un certain point du temps.

Lequel ?

Celui où il fallut choisir entre renoncer à être homme ou devenir un aliéné évident.

Mais quelle garantie les aliénés évidents de ce monde ont-ils d'être soignés par d'authentiques vivants ?

farfadi 
ta azor  
tau ela  
auela
a  
tara  
ila
 
FIN

Une page blanche pour séparer le texte du livre qui est fini de tout le grouillement du Bardo qui apparaît dans les limbes de l'électrochoc.
Et dans ces limbes une typographie spéciale, laquelle est là pour abjecter dieu, mettre en retrait les paroles verbales auxquelles une valeur spéciale a voulu être attribuée.

In Artaud le Mômo - 12 janvier 1948

L’ombilic des limbes - Antonin Artaud




Là où d’autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que montrer mon esprit.
La vie est de brûler des questions.
Je ne conçois pas d’œuvre détachée comme détachée de la vie.
Je n’aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l’esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes œuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi.
Je me retrouve autant dans une lettre écrite pour expliquer le rétrécissement intime de mon être et le châtrage insensé de ma vie, que dans un essai extérieur à moi-même, et qui m’apparaît comme une grossesse indifférente de mon esprit.
Je souffre que l’Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l’Esprit, je souffre de l’Esprit-organe, de l’Esprit-traduction, ou de l’Esprit intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l’Esprit.
Ce livre je le mets en suspension dans la vie, je veux qu’il soit mordu par les choses extérieures, et d’abord par tous les soubresauts en cisaille, toutes les cillations 
de mon moi à venir
.
Toutes ces pages traînent comme des glaçons dans l’esprit. Qu’on excuse ma liberté absolue. Je me refuse à faire de différence entre aucune des minutes de moi-même. Je ne reconnais pas dans l’esprit de plan.
Il faut en finir avec l’Esprit comme avec la littérature. Je dis que l’Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité.
Et ceci n’est pas plus une préface à un livre, que les poèmes par exemple qui le jalonnent ou le dénombrement de toutes les rages du mal-être.
Ceci n’est qu’un glaçon aussi mal avalé.

Prière - Antonin Artaud




Ah donne-nous des crânes de braise
Des crânes brûlés aux foudres du ciel
Des crânes lucides des crânes réels
Et traversés de ta présence
Fais-nous naître aux cieux du dedans
Criblés de gouffres en averses
Et qu’un vertige nous traverse
Avec un ongle incandescent
Rassasie-nous nous avons faim
De commotions intersidérales
Ah verse-nous des laves astrales
A la place de notre sang
Détache-nous. Divise-nous
Avec tes mains de braises coupantes
Ouvre-nous ces routes brûlantes
Où l’on meurt plus loin que la mort
Fais vaciller notre cerveau
Au sein de sa propre science
Et ravis-nous l’intelligence
Aux griffes d’un typhon nouveau

Tric Trac du Ciel (1923)

Les malades et les médecins - Antonin Artaud




La maladie est un état. La santé n’en est qu’un autre, plus moche. Je veux dire plus lâche et plus mesquin. Pas de malade qui n’ait grandi. Pas de bien portant qui n’ait un jour trahi, pour n’avoir pas voulu être malade, comme tels médecins que j’ai subis.
J’ai été malade toute ma vie et je ne demande qu’à continuer. Car les états de privation de la vie m’ont toujours renseigné beaucoup mieux sur la pléthore de ma puissance que les crédences petites-bourgeoises de : LA BONNE SANTÉ SUFFIT.
Car mon être est beau mais affreux. Et il n’est beau que parce qu’il est affreux. Affreux, affre, construit d’affreux. Guérir une maladie est un crime. C’est écraser la tête d’un môme beaucoup moins chiche que la vie. Le laid con-sonne. Le beau pourrit.
Mais, malade, on n’est pas dopé d’opium, de cocaïne ou de morphine. Et il faut aimer l’affre des fièvres, la jaunisse et sa perfidie beaucoup plus que toute euphorie.
Alors la fièvre, la fièvre chaude de ma tête,— car je suis en état de fièvre chaude depuis cinquante ans que je suis en vie, —me donnera mon opium,— cet être, —celui, tête chaude que je serai,opium de la tête aux pieds. Car, la cocaïne est un os, l’héroïne, un sur-homme en os,
   ca i tra la sara                            ca fena                            ca i tra la sara                            ca fa
et l’opium est cette cave, cette momification de sang cave, cette raclure de sperme en cave, cette excrémation d’un vieux môme, cette désintégration d’un vieux trou, cette excrémentation d’un môme, petit môme d’anus enfoui, dont le nom est :                         merde, pipi,con-science des maladies.
Et, opium de père en fi,
fi donc qui va de père en fils, —
il faut qu’il t’en revienne la poudre, quand tu auras bien souffert sans lit.
C’est ainsi que je considère que c’est à moi, sempiternel malade, à guérir tous les médecins,— nés médecins par insuffisance de maladie, —et non à des médecins ignorants de mes états affreux de malade, à m’imposer leur insulinothérapie, santé d’un monde d’avachis.
1947.

J'ai appris hier - Antonin Artaud



J’ai appris hier
(il faut croire que je retarde, ou peut-être n’est-ce qu’un faux bruit, l’un de ces sales ragots comme il s’en colporte entre évier et latrines à l’heure de la mise aux baquets des repas une fois de plus ingurgités),
j’ai appris hier
l’une des pratiques officielles les plus sensationnelles des écoles publiques américaines
et qui font sans doute que ce pays se croit à la tête du progrès.
Il paraît que parmi les examens ou épreuves que l’on fait subir à un enfant qui entre pour la première fois dans une école publique, aurait lieu l’épreuve dite de la liqueur séminale ou du sperme,
et qui consisterait à demander à cet enfant nouvel entrant un peu de son sperme afin de l’insérer dans un bocal
et de le tenir ainsi prêt à toutes les tentatives de fécondation artificielle qui pourraient ensuite avoir lieu.
Car de plus en plus les américains trouvent qu’ils manquent de bras et d’enfants,
c’est à dire non pas d’ouvriers
mais de soldats,
et ils veulent à toute force et par tous les moyens possible faire et fabriquer des soldats
en vue de toutes les guerres planétaires qui pourraient ensuite avoir lieu,
et qui seraient destinées à démontrer par les vertus écrasantes de la force
la surexcellence des produits américains,
et des fruits de la sueur américaine sur tous les champs de l’activité et du dynamisme possible de la force.
Parce qu’il faut produire,
il faut par tous les moyens de l’activité possibles remplacer la nature partout où elle peut-être remplacée,
il faut trouver à l’inertie humaine un champ majeur,
il faut que l’ouvrier est de quoi s’employer,
il faut que des champs d’activité nouvelle soient crées,
où ce sera le règne enfin de tous les faux produits fabriqués,
de tous les ignobles ersatz synthétiques
où la belle nature vraie n’a que faire,
et doit céder une fois pour toutes et honteusement la place à tous les triomphaux produits de remplacement
où le sperme de toutes les usines de fécondation artificielle
fera merveille
pour produire des armées et des cuirassés.
Plus de fruits, plus d’arbres, plus de légumes, plus de plantes pharmaceutiques ou non et par conséquent plus d’aliments,
mais des produits de synthèse à satiété,
dans des vapeurs,
dans des humeurs spéciales de l’atmosphère, sur des axes particuliers des atmosphères tirées de force et par synthèse aux résistances d’une nature qui de la guerre n’a jamais connu que la peur.
Et vive la guerre, n’est-ce pas ?
Car n’est-ce pas, ce faisant, la guerre que les Américains ont préparée et qu’il prépare ainsi pied à pied.
Pour défendre cet usinage insensé contre toutes les concurrences qui ne sauraient manquer de toutes parts de s’élever,
il faut des soldats, des armées, des avions, des cuirassés,
de là ce sperme
auquel il paraîtrait que les gouvernements de l’Amérique auraient eu le culot de penser.
Car nous avons plus d’un ennemi
et qui nous guette, mon fils,
nous, les capitalistes-nés,
et parmi ces ennemis
la Russie de Staline
qui ne manque pas non plus de bras armés.
Tout cela est très bien,
mais je ne savais pas les Américains un peuple si guerrier.
Pour se battre il faut recevoir des coups
et j’ai vu peut-être beaucoup d’Américains à la guerre
mais ils avaient toujours devant eux d’incommensurables armées de tanks, d’avions, de cuirassés
qui leur servaient de boucliers.
J’ai vu beaucoup se battrent des machines mais je n’ai vu qu’à l’infini
derrière
les hommes qui les conduisaient.
En face du peuple qui fait manger à ses chevaux, à ses bœufs et à ses ânes les dernières tonnes de morphine vraie qui peuvent lui rester pour la remplacer par des ersatz de fumée,
j’aime mieux le peuple qui mange à même la terre le délire d’où il est né,
je parle des Tarahumaras
mangeant le Peyotl à même le sol
pendant qu’il naît,
et qui tue le soleil pour installer le royaume de la nuit noire,
et qui crève la croix afin que les espaces de l’espace ne puissent plus jamais se rencontrer ni se croiser. C’est ainsi que vous allez entendre la danse du TUTUGURI 

Novembre 1947