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Toi, je sais ... - Caroline Sagot Duvauroux



Lithographies de Caroline Sagot Duvauroux : Vielleicht, peut-être, 1999.


Toi, je sais, tu es mort à l’aube, mais le reste qui piaille
dans le feuillage qu’est-ce ? Le reste piaille dans
le feuillage sur la baie. Bombay Tanger. Entre,
de l’hôpital à la maison, le chemin de rempart. Baies
tout ça d’où s’élance vers Galta – quelle syntaxe ! –
hier à peine en chemin. Baie d’aujourd’hui. Déjà !
pour futur absolu. Qu’est-ce ?
Galimatias des chemins, sur le cliché tu t’éloignes
en grimpant parmi les singes. Une chèvre approche
l’objectif. L’objectif ! une chèvre ! en hourvari de fin
de terre. L’année baie. D’où Naples se retranche. Non,
La mer ne baigne pas Naples ! Futur antérieur de nos
odyssées, Naples surnage à l’indécision de nos pas.
Aujourd’hui l’insensé. All ways en un jour lumière
close par ton visage. Taie sur mes yeux la nuit monte
ses marées. On est à Jaipur. Sur le jardin la nuit
montait tu dormais j’attendais encore. 2 paons tiraient
la nuit l’étendaient sur la pelouse les écureuils fuyaient
la nuit pour des pinceaux mélancoliques. J’aimais ça,
je croyais, la veillée narrative des bêtes dans la nuit.
J’avais laissé la nuit mouiller mes pieds. L’ignorance
consentie trompait le reste. Le reste m’attendait ici
dans le feuillage, paillant. Les bras dansaient dans
la nuit. Nous avions des bras.
Mais les phrases, baies de personne, banlieues des
rumeurs, des destins, laissées aux bords, voyaient
l’Espagne au delta sur le marbre. Deleatur au repentir
de la page se souvenait étrangement de thanatos.
La phrase attendait encore de l’intense une aventure.
Détruire. Les douze pieds d’Alexandrie s’embourbaient
dans le futur proche. Couper les pieds tant pis,
tes poignets saignaient à Jaipur. Laissée la longue baie
d’alexandrin en Inde avec Phèdre et la Poussière
d’étoile. Une banlieue ! J’irai, c’est une baie.
Je suis une banlieue de l’être. Une rumeur
s’apprête à déchaîner la suite.
On avait dit l’ouvrée du jour, on dira jour
c’est assez lourd.
Trop fatiguée pour autre chose qu’une phrase
aux bras curves, je sors dans le Maroc à Tanger.
MAIS NE SUIS QU’À ! POURTANT JE SORS ! DANS À !
SERAIT-CE TOI ? SI N’EST QU’À TOI L’À QUI ME
RESTE DE VIVRE !
À s’adresse ou m’attribue qu’on m’attribue à la
mouette par exemple qui se jette d’une gargouille
énorme sur un rempart de Barcelone. Ce n’est pas ça.
Non pas exactement. C’était un martinet en forme
d’hirondelle ni rossignol ni l’alouette tant mieux
laissons l’aube aux amants. Je suis à Tanger. Dedans à.
Baie de personne, ma phrase attend la poussée de
l’Afrique. Une alpe neuve ! Or je suis en Afrique !
et me creuse à rebours une idée de retour. Féroce.
D’où vient.
Le premier mot de La Mouette, c’est d’où. Et bien
avant que Macha ne porte le deuil de vivre.

Tanger. Lundi 12 septembre 2011


Caroline Sagot Duvauroux
Chipé sur Initiales, la publication du groupement des libraires

Le silence serait-il l’enjeu de la parole ? - Caroline Sagot Duvauroux


Yves Klein - 1957

Alors la terre rouge naît du vert. La promenade déroule les épisodes du paysage dans le temps de la marche. C’est en couleur. Dans le temps de nos écrits, c’est noir et blanc. À cause du mauvais temps, sans doute, car on tourne en technicolor. On dit Vert, dans le temps qui va. On arrache un pied à l’appui d’ensuite et le passé parle, les morts parlent. Ça sort de ligne, ça lève, c’est de l’annonce aussi, de l’ivraie, de l’ongle. Alors les temps tracent l’ébauche d’une langue de foin, de larmes, de poussière ; de jonchée. Des temps tournent bosse la terre se creuse l’eau coule au front. La poésie ravine un principe linéaire.

Voici le jour - Caroline Sagot Duvauroux


Eadweard Muybridge


1.

Quoi ( ?) se trouve sous le sabot d’un cheval qui se trouve justement sous le sabot du cheval et peut-être tout simplement sous le sabot dangereusement ferré du cheval sous la blessure de la jambe du cheval de Vesaas près de la barque tardive qui suffit bien oui mais voilà

Quoi se trouve justement sous le sabot du cheval où ça ne se trouve pas mais plus loin que ça peut-être car c’est plus loin qu’on regarde que ça et plus loin c’est aussi sous le sabot du cheval puisque ça ne s’y trouve pas qu’on ne veut pas de ça mais on voudrait bien le cheval avec ses yeux doux et profonds et plus loin sous son sabot

Et voilà qu’un jour trois becs vous regardent

Il faut faire de sa soumission un triomphe de la parole on le sent une parole triomphant de l’ordre Dire regardez-vous dans ma soumission et les échelles tomberont de leurs valeurs mais mieux serait de trouver sous le sabot du cheval le conte d’un autre pays où toutes les femmes seraient soumises et prostituées et vendues et mères de l’enfant du pays suivant qui raconterait toutes mes mères furent vendues et misérables et soumises avant qu’on ne trouve sous le sabot du cheval plus loin que ça sous le sabot de votre cheval mieux traité que toutes les mères de ce pays d’à côté et mieux traitant pour elles les achevant sous son sabot achevant leur silence sous son sabot dans sa blessure et ses yeux pensants

Et voilà qu’un œil bleu liquide pousse au visage de pierre à l’aplomb des trois becs

Le cheval va si vite qu’on ne peut rien trouver sous son sabot mais on le voit qui encercle l’horizon grâce à l’œil du visage de pierre on le voit et l’horizon sous ses sabots on le voit serait-ce l’horizon que l’on cherchait à voir alors allons-y Il est un peu tard mais c’est encore marcher porter les soumissions honteuses comme des offrandes et les asservissements honteux comme des offrandes et dans l’amitié du cheval nous ferons peau neuve élastique d’avoir vu l’horizon Car c’est bien la vitesse du cheval s’éloignant qui nous a rapproché l’horizon c’est bien la vitesse qu’on a trouvé avec l’horizon sous le sabot du cheval on ne s’en doutait pourtant pas On dit cours mon beau cheval fou plus loin que les hommes on reste avec ça et la vitesse et l’horizon Toi tu échappes tes sabots de ça pour fabriquer l’horizon On regarde dans l’œil liquide du visage de pierre que voit-il on ne se voit pas on voit des nuages qui galopent en rond dans son œil c’est incroyable cet œil bleu qui vous regarde en paissant ses nuages

Et voilà qu’on pourrait boire une vision

Il a vu les soumissions et toutes les mères vendues et les cris que préparaient leurs filles et la honte des garçons et les nouveaux marchés où garçons et filles libres s’échangeaient librement après avoir appris difficilement à se vendre il a vu les filles et les garçons fiers de se vendre sans qu’on les y oblige la vue l’a pétrifié dans son basculement vers le ciel et son œil liquide et bleu ne peut plus voir aussi près que le monde des hommes voit le lointain récolter les nuages et le cheval fou avec loin sous ses sabots Mais un secret verse l’eau de son œil dans l’eau de mon œil avec les nuages

Et voici qu’on est l’œil de l’aigle

La princesse a la bouche rouge au couchant voici qu’on est l’enfant tout en bas qui voit dans l’œil de l’aigle la bouche rouge de la dame au couchant La bouche plane beaucoup de choses planent

Et voici la nuit
Et voilà que tout vacille
Et voilà qu’une se lève pour entonner ses images dans la nuit
Et voilà qu’en moi tout vacille


L’amitié se mélange à d’autres choses cruelles et vagues On n’est pas fier on ne tremble pas non plus on a perdu le pas suivant La confiance dort sûrement quelque part perdue C’est affolant de ne pas trouver l’histoire de n’être plus qu’une force affolée sans trajet Une force d’arrachement égarée entre les constellations dans un saisissement sans chant c’est si souvent esclave de la chose entière sans direction passionné d’effroi on ne s’endort pas on se fige dans la nuit On ouvre les yeux formidablement on brasse la nuit sur l’eau de l’œil On est un cheval nocturne et pensif dans la profondeur de la nuit On est la pensée hantée de sa bêtise dans l’oeil hébété du cheval On a perdu pour toujours l’horizon et le galop Celle qui se lève loin d’ici l’a peut-être attrapé On ne s’endort plus jamais On se partage et on craint On ne hurle pas parce que la nuit emplit la bouche ou qu’on tente encore de ne pas crier dans la langue du cri On sait très bien que ça vient Tout plane depuis si longtemps On ne veut pas écrire dans la langue d’un enfant on veut marteler sonner cuivrer le chahut tendre l’arc à la parole et s’occuper de vérité mais seule la langue d’enfance apprivoise encore le vacillement On a blessé quelqu’un qui vous regarde blessé on ment comme un enfant on dit j’ai touché la forêt profonde on est resté dans la clairière près de la maison du potier On habite le frisson on est en prison du frisson sans même les barreaux à scier si loin de la parole claire Dieu qu’on a peur À toute allure quelque chose dans la tête cherche partout dans une porte On voit de la lumière mais elle bondit trop vite Dieu qu’on a peur dans l’ombre qui grandit sur l’herbe affolée Si au moins la lâcheté n’était pas un péché S’il s’avérait qu’un son très pur s’élève de cette fange et dire
Mon bien-aimé voilà que mon bien-aimé


               mais je ne me souviens plus

Et voici que la nuit s’achève
Et voilà qu’une s’endort
Et voilà qu’en moi tout vacille


2.

L’écriture peut-elle dans l’absence du conte transformer puis résoudre ? Transfigurée après que rejetée de trois fois neuf pays peut-elle convertir ses métamorphoses et raconter encore ?
Nu seul et raconter
Coincé entre les pierres du torrent asséché raconter parmi les têtes qui roulent et cognent aux parois raconter Se taire et raconter peut-on ? On sent que oui Participer du moins au ramdam des cailloux d’avalanche et du vent on sent qu’on peut
Ce n’est plus la foudre et c’est aussi soudain c’est la pluie On déchire ses habits On est un jeune garçon nu sous la pluie avec une cravate et une petite tête C’est impressionnant On ne regarde surtout pas les autres qui vous regardent Le cœur emplit toute sa cage même un peu plus On n’est pas loin des ornières On est tout de même un homme sur l’à pic de l’ornière


On a enfoui dans une abstraction un papier déchiré avec un grand désir grondant un vrombissement On ne peut pas faire plus pour le moment un papier déchiré avec quelques mots dans le genre nu seul muet ornière Dans le vrombissement du torrent

Et voici qu’un hiatus fend le monde Muet

Alors furieux on souhaite que l’écriture s’endurcisse et cogne comme les têtes coupées dans le lit froissé du torrent A-t-on laissé fuir le chemin en le poursuivant ? On y laisse ses pieds pour la cadence Le reste part très loin rattraper le chemin avec les branches qui emmêlent le ciel qu’il faut démêler pour y confier sa poitrine et sa joie de poitrine Si on est une fille ce jour-là la poitrine importe Deux îles au large des côtes maigres si on est maigre Il faudra que celui qu’on attend rejoigne les îles pour la rémission du sortilège Ou pour le sortilège on ne sait plus Pour l’instant il est caché dans la corneille prophétique et les rameaux s’emmêlent aux drapeaux Noé ! Tristan ! On démêle ça oblige à tailler à équarrir Les adjectifs tombent Les virgules tombent On ébousine les verbes de leur jolies gangues d’adverbes Qu’est-ce que ça donne ?

Nu celui nu

             mais je ne me souviens plus pourquoi


On voudrait ne pas en rester là On voudrait revenir avant là Il faut trouver une nouvelle première chose On ne peut pas tricher hélas Va pour hélas Les mots durs les rognons de silex et puis hélas le calcaire poreux qu’est-ce que ça donne ?


Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah Nu


On ne veut pas que les parties tendres disparaissent des géologies On ne veut pas marcher sur la mâchoire prognathe d’un salut militaire On préfère le travertin des sources à l’asseau de granit


Mais les oiseaux de complainte à la limite du malheur à l’extrémité de la terre Baal les a déchirés Qu’est-ce que ça donne ?


Seul


À la fin on rencontrera bien quelqu’un À la fin on prononcera bien un premier mot pour quelqu’un et ce sera la fin Bonjour ou bonsoir si c’est le soir Ou ‘jour si on est essoufflé d’avoir abattu les adjectifs Ou Morgen’ si on est étranger Ou jo napot si on a suivi l’aigle Turul jusqu’au soleil Ého soleil !
On fera partie du chant de la montagne On fera partie de quelque chose On aura converti le chant de la montagne avec salut par exemple et tout son corps maigre stoppé par la parole dans la caillasse Et le corps de l’autre qui ne serait pas un rêve d’autre mais un vrai autre stoppé par la parole sur le rocher en contre haut changeant complètement l’horizon Là véritablement chose première métamorphosant le profil rongé d’horizon Et voilà que c’est ainsi dirait-on Jo napot


Et le vol volera

Extrait de Köszönöm - Ed. José Corti
Direct from ici


Etiennes-Jules MAREY - Vol de cigogne 1890
 

Le Buffre - Caroline Sagot Duvauroux







Juillet 2007

Il y a quelque temps, avant du moins. Ils sont venus couper le frêne chez Véronique. C'était très difficile. Un peu tard et difficile. Quand ils ont porté le dernier coup ne fut pas grâce mais tumulte. Le bout de tronc a dégobillé le tumulte. C'était comme la guerre ou Johnny got is gun. On avait honte et peur. Je me suis demandé d'écrire. Je suis le bâtard ou le simple qui demande une fable.

Il y a

Saleté de déroute à rouler jusqu'où ? La caillasse, soit, le sec et la boue mais jusqu'où ? Chance encore, l'espoir zinzinule : jusqu'où. On aurait pu dire la caillasse, soit, le sec et la boue. Mal aux pieds. Mais ça pousse au caillou et puis le marigot, pousser les jambes. C'est si doux la vase douce autour des mollets voudrais rester.

Quelques temps

L'eau déferle. Le frêne vomit son eau. Le corps coule son eau blanche d'écume plaintive. L'eau porte plainte. Toutes ces eaux je suis allongée. Je pisse longuement. La chaleur me revient d'un jour de jour. L'odeur entête. Tout est mouillé. Drap blanc. Nous partirons demain vers d'autres survivances. D'autres causses et le peu de dolines. Secs à nouveau dans le sec. Jusque-là nous avons été jusque-là vomir l'urine d'un frêne pleureur. La rendre aux divers deuils, aux divers seuils. Saler les prés du bord des mères. Important. Mourir un peu. Important. Sûr et certain. Son départ chacun. On a fait. L'eau s'est retirée du corps par l'entaille du frêne et des mères. L'entaille très femelle a pissé l'eau du frêne dans les draps blancs des lavandières. On n'a pas pu s'empêcher pas voulu. On n'est rien que rien. Sans la honte. On est un ver luisant mâle. Sans la loupiote . La honte. On est bien. on a très mal on est bien. C'est mieux. Tout en bas. A plat. Ventre ou dos. Accroupion. Possible. On attend que le ru d'urine tourne autour du pied, gagne l'eau du frêne et qu'aujourd'hui perde les eaux. Tourne sa petite histoire dans l'histoire des eaux. Après deux verres tout sera doux les gens les bêtes. On dira la bonté partout. Ou bonté. Tout court. Facile. Bonté. On est tellement foutu qu'on peut plus dire foutu. Les eaux d'en haut les eaux d'en bas. On est fragile. De la brindille emportée par un filet d'urine. Demain peut-être verra des femmes magnifiques emportées dans une aventure de lavande. Mais on n'en sait rien. On ne peut pas prévoir d'autant qu'on ne sait rien des aventures de lavande. Ni des femmes magnifiques. On connaît des hommes comme soi. Déroutées du magnifique. On n(est pas mal au sol mais il faut être seul. On n'est pas mal du tout dégrossi de gloire et d'espoir. Dans la misère. Demain.

On n'est plus là On est loin Plus loin que là c'est rien

Les cuisses sont un peu fades. Crues.

Il y a quelque temps

On va aimer quelqu'un demain. Mais on n'en sait rien. Une lavandière peut-être. En chemise de lin. Avec de l'autrefois plein les mains du jour ci-devant. Le mors les dents. Demain peut-être. L'enfant dans le dos. Demain, jamais ! On vivra une aventure de lavande sur le gros dos d'un survivant. Un causse. Peut-être qu'on verra  de l'univers tout autour de soi pourtant cassé en deux le pauvre soi par fauciller des touffes bleues. Peut-être qu'on s'en foutra total des essences et fleurs de Bach mais de la musique sérielle des abeilles non. Ni de l'odeur ni du bleu ni des cuisses offertes au rien qu'il y a ni même de la culotte qu'on voit entre les jambes reposées sur le dos du crapaud d'avant les avavants. Peut-être qu'on est un jeune homme glabre qui se fait passer pour une fille et qui vit là troublé. Comment savoir ce qui se passe. Peut-être qu'on est heureux après pisser au lit tous les cadavres du monde de s'essayer à la serpette près d'une lavandière aux mains ci-devantes. Peut-être qu'on est heureux que la ronçaille vous tatoue au mollet la croix des Cévennes mais sans l'apartheid, sans les banques mondiales. Deux herbes sèches trempées de ton encre, tu en avais donc de cette encre où toutes ont un jour surpris la honte avant l'amour. Peut-être qu'on est une femme après tout. Peut-être qu'on sera content demain sur un mont chauve entre vautour et lavande.

On est là-bas voilà ce qu'on voit.


11 juillet 2007, 8 heures, on rase la Picharlerie. On, c'est le propriétaire avec l'assentiment du préfet. La Picharlerie est un lieu-dit abandonné depuis soixante ans. Des histoires d'héritage. De l'indivise division. Au ban donné.
Ban prend. Abrite depuis cinq ans une poignée d'utopistes marginaux. Des histoires de survie. De communauté. Des ban-dits. La Picharlerie c'est le symbole de la résistance cévennole. L'école du maquis. 1942 1943, refuge pour les réfractaires. 1944 on lance l'assaut. On, c'est les forces alliées des nazis et du régime en place. 11 juillet 2007, 8 heures : le bastion est encerclé. 200 agents de la force publique. A l'intérieur, un occupant fait ses malles. Un homme. Le bastion est un hameau. Le bulldozer rase le hameau. Le bulldozer est protégé par l'ordre public. Les derniers occupants, les illégitimes, se sont envolés dans le danger ordinaire des pauvres et des insoumis. Sans protection sociale. S'étaient réfugiés en mal d'utopie et de gîte. Pour pas encombrer les quais de Seine. Entre vautours et lavande. Quelques hurluberlus.
Bon.
C'est légitime alors on légitime. La violence guerrière est entrée dans l'ordinaire de la vie d'un pays en paix. En désertification.
Bon.
C'est loin, c'est petit. C'est dans la lourde survivance des Cévennes. On a d'autres chats à fouetter. Plus urgents plus gras plus démocratiques. Que quoi ? Que la résistance à l'ordre insupportable de la propriété. Que le talent de résistance du genre humain. Que le logement que la réflexion. Que le respect des choses dont les biens. Que la bataille de vivre. Que le commun des mortels. Que la communauté paradoxale des citoyens. Que l'irréductible.
Bon.
200 agents de la sécurité protègent des bouteurs contre la communauté des vivants d'avant. Ceux qui quand dire vivre ont dit vivre. 200 flics appointés par la communauté. Par les exclus qui ne payent pas moins d'impôts sur les tuiles d'un toit qui le leur appartient pas que les 60% de français non-imposables. On est en France en 2007. Un propriétaire craque devant des indésirables. Soit ! Question : pourquoi s'il rase son bien ?
On fait Sabra et Chatila au moins personne pro-fitera de la paix qu'on a dans la douce mort d'un pays de vieilles luttes et d'abri pour rebelles sanctifiés vingt ans après. Les bulldozers de l'histoire. Soit. Mais 200 agents de la sécurité avec chefs et sous-chefs viennent de protéger l'intromission de la violence obscure au cul des Cévennes.
Bon.
C'est loin c'est petit, on ne va pas faire le fromage. Les occupants sont expulsables c'est la loi, le propriétaire est propriétaire et les symboles ont fait leur temps oui c'est vrai. Anciens combattants anciens résistants y'a qu'à dire même affaire plus trop de survivants pour deux assos. Point. La démesure c'est un péché d'antiquité.
L'oubli de l'extermination fait partie de l'extermination, chante un oiseau de triste augure.
Ca va ça va restons sur terre. Le tour de France. Le long serpent populaire déroule ses anneaux mortifères de dollars parmi les homofoots. Sur les routes de France Cévennes non comprises. Pas de pot pour la Picharlerie.
Voilà du bon vrai populaire. Manne et poissons multipliés. Fromage en vue. Pâté croûte. Sauf que le peuple comme on ne dit plus s'énerve un peu. Sauf que frissonne un soupçon de dégoût aux naseaux de ce peuple. Sauf que ça sent même le dégoût furieux.
Tientiens.
Sauf que le joujou joli des financiers de la déroute se déglingue sérieux. Mord sa queue. Sauf que.
Nous avons la parole, parlons, sommes des hommes. Avant que la gangrène ne prenne au moignon de la Picharlerie ou de purin d'ortie le corps tout entier. Avec notre assentiment pour litière d'élus appointés par notre misère.
Le maître est parfois l'alibi de l'esclave murmure l'oiseau de triste augure.
Le plus vieux des Romains le plus vieil homme libre sait qu'il faut confier à la loi la mesure afin que la loi le protège de lui-même en son désespoir. Héraclite, Confucius, Al Halladj et jusqu'au dernier sage né de la dernière pluie savent qu'il faut éteindre la violence afin qu'elle n'éteigne la lumière du feu. Je l'ai déjà dit. Mais quand la violence est entrée légitimée par le droit constitutionnel de l'exception de violence. Je répète. Qui sera le feu ? Nous, le peuple au travail de terre et de parole ? Serons-nous le feu quand on aura bouché nos bouches sous prétexte de manque présumé d'oreille ? Quand il sera trop tard pour reconnaître une bavure une erreur ? Serons-nous le remède de feu de la gangrène. Comme depuis la nuit des temps, ces choses-là se passent.
Espérons.
Ne pas oublier qu'un siècle avant la Révolution française, des équipages pirates euro-américains, je l'ai déjà dit, en refus de détresse et d'esclavage, je répète, ont inventé pour devise : liberté égalité fraternité.
Bonne nouvelle :
on vient de repérer sous le désert du Darfour un gigantesque lac d'eau douce.
Il suffit de percer la croûte pour transfuser toute une région d'agonie.
Bonne nouvelle.
Trouvons un lac, nous, bûcherons, carabiniers, lavandiers ou poètes, sous le nouveau désert de la Picharlerie, pour irriguer la résistance des nés là ou des non-nez au cul de l'opinion publique. Soyons jeunes un peu. Ne laissons pas la paix virer désert. Transfusons-nous pourquoi pas. Bonne idée le tour de France. C'est facile. Suffit d'un ami sur la terre.





 

La poésie ne traduit pas - Caroline Sagot Duvauroux

La poésie ne traduit pas. Parle avec l’arbre. Protège l’énigme. Est-ce une énigme ? Une courte vue peut-être qui cogne aux choses et ripe. Un mystère. Une ignorance pour mystes. Ne peut sortir de naître. Ne peut quitter n’être. Pleure ou caracole et c’est pareil. Du presque rien qui noie le poisson carnassier le temps qu’on dit qui va. Quand il vient. C’est nous le lieu : maintenant. Puis les poissons cèdent. Main ne peut plus tenir.

Le verdict.
Au suivant ! 

Le Livre d’El D’où, José Corti, 2012

Le bleu l’oiseau l’Antonello - Caroline Sagot Duvauroux


Antonello da Messina

Un monde entier ça commence ainsi, voûte plantaire éminence thénar. Rire aux histoires et raconter la filature d’amour d’un chien blanc. Puis ça finit comme ça qui suffit.
C’est à 16 heures parfois ce peut être un mardi que l’appel perçu par-dessus l’étendue rompt l’enfance et le bleu.
Un merle est mort au pied d’une tour. On vit dans une tour où s’échauffent des langues. Un oiseau minuscule, un poussin de mésange s’est pris dans l’atelier de peinture tout en haut de la tour. Sa mère s’est sauvée. Tout le reste est faux.
La fillette appelle sa mère c’est en pleine nuit. Mamy est morte dit-elle je crois qu’elle est morte. La mère dit ma chérie ne t’affole pas on vient je réveille ton père il va venir Benoît est en crise que fais-tu ?
On lisait Phèdre j’étais Phèdre aujourd’hui. Elle a respiré fort j’ai cru que c’était comme à l’hémistiche pour appeler l’air qui manque aux héros et j’étais si fière je l’ai regardée pour grandir sur moi la gloire du soupir ; c’était un cadavre.
Il me faut aller allaiter ta sœur aura dit la mère. Que vas-tu faire maintenant ? et l’enfant : je garde le pauvre cadavre.
Et le père s’éveille dans la mort des mères pense à sa mère morte. Probablement. morte ? Et pense à sa fille qui garde le mort, à Racine aussi à l’acte à la scène coupés par mort véritable, à l’arrière-pays niçois sans doute aussi comme ça sans suite à son vélo son petit clébard sa canne à pêche dans les remous du Jabron la truite étincelante les gros yeux du cabot, puis au regard impeccable de sa mère sur chaque chose, pense à la fatigue impeccable de sa mère devant ce monde et son cœur d’enfant se serre d’amour et d’admiration. Il oublie la petite qui partage les derniers jours de sa mère. Il faut s’habiller dans l’ordre, les chaussettes puis le slip et le reste chose à chose. Son épouse veille aux choses à l’ordre des choses et les soldats de plomb réintègrent le sommeil et les lunettes ce monde-ci qu’il faut traverser pour rejoindre la fillette lui dit la femme, premièrement sa fille. La morte n’est pas sa mère à elle, ne vient qu’au second rang, normal, de son cheptel. Mais le père, c’était sa mère au chapeau de paille, sa mère des clairières et fraises des bois.
Et le père sera parti dans l’hébétude des rêves et du nouveau silence du monde. Peut-être est-il tenté de fuir mais il aurait trop honte. Alors il prend le taxi pour traverser Paris, La Comédie-Française, les cinémas, le lycée Condorcet, Pigalle et les jobardises de son géant de père. Changer les vitesses et démarrer puis les feux clignotants, les priorités, tout l’encombrement qui grouille dans les actes, c’est trop. Il prend le taxi tant pis pour le prix.
Et la mère aura rappelé la fillette, là-bas à une heure de là, pour dire il arrive et le nouveau-né crie sur son sein. Que fais-tu maintenant, comment vas-tu, n’aie pas trop de peine ni peur. L’enfant dit je n’ai de peine ni de peur. Il y a un pauvre cadavre dans la chambre de mamy je le veille. J’ai construit des tours de livres autour du lit et j’ai placé Phèdre debout tout en haut de la plus haute tour à la bonne page celle des soupirs et de la patience mais je brûle au soleil poudroie ne vois rien venir des peines et joies. J’ai entassé Carco Queneau Bergson Proust et Joseph Delteil et tous les Maigret, que mamy ne voit pas le cadavre mais ses amis qui guettent le jour où son fils viendra. Quelque chose coule du cadavre, je ne sais quoi, une eau ou moi. Va se répandre sur le parquet de bois, moussera, viendront les champignons les saisons, nous cueillerons, puis la mer viendra, les croisières pour Cendrars et mamy, pour tous les autres, rejoindrons Ariane ou l’Abyssinie sans toucher Charybde sans toucher Scylla.
La mère inquiète aura dit calme-toi, va faire un nescafé dans la cuisine ou boire quelque chose un peu d’eau qui pique il y en a toujours chez ta grand-mère. Mais l’enfant continue pieds nus dans l’eau blanche.
Elle a parlé au docteur ce matin devant moi, elle a dit ça suffit pour moi, m’a dit ne pars pas, elle a dit celle-là souffrira mais c’est le temps pour elle et c’est le temps pour moi. Je ne souffre pas, maman, non. Le pauvre cadavre ni moi ne souffrons. Phèdre a dit que ces voiles me pèsent et puis mamy s’est échappée de pesanteur dans le lit blanc dans le cadavre blanc et dans l’écume blanche parmi ses amis de papier qui flottent et mes pieds sont mouillés papa va arriver. Il verra que c’est fini les minotaures, les affreux guerriers, les fats les méchants, les odieux les odieux racistes, que c’est fini ce siècle de férocité dans la vie de mamy c’est fini et que je suis ici avec tout le perdu et l’envie de brûler comme la chandelle, j’ai mis la chandelle, pour qu’au moins trembler éclaire un peu le pauvre cadavre. J’ai fermé ses yeux j’ai fermé les miens j’ai mis des chansons et j’attends.
Ils sont tous là venus vite, les deux sœurs le frère les maris les femmes, elle les aime bien mais cherche quelqu’un mais ne comprend rien. Elle s’enfuit rejoindre la jeune fratrie derrière Paris. Pas besoin de mots ni de sentiments dans une fratrie, on est là comme le peuple est là, on vit, on n’a pas d’émotion, on est des gens qui vivent dans la ville ou dans la campagne, juste on fait ce qu’il faut qu’on nous dit qu’il faut enfin à peu près.
Puis elle revient de ne pas tenir place ni parmi les uns ni parmi les autres. Juste elle a pris le bol d’air des fratries. L’injection de vie des fratries. Retraverse Paris en métro pour l’étai de tout un pays. Et la mère s’inquiète quand le frère lui dit qu’elle est venue qu’elle est partie qu’elle n’a rien dit. Elle est là. Entrée dans la chambre où le petit cadavre a disparu. Il y a une morte dans le lit de mamy. Mamy morte et les livres sont rangés. Phèdre et le jour blessé se sont réfugiés dans le corps léger d’un livre fermé. La pelure d’un monde en papier qui pèsera onze ans de la vie d’un homme.
Elle perd le visage. Un visage dur à retenir mais pas les yeux, les yeux de la vierge d’Antonello de Messine. Pas la petite vierge boulotte et naïve, l’autre la seconde et c’est la dernière peinture d’Antonello à Venise, celle d’onze ans après, l’autre, au regard effroyablement savant dans le bleu qui s’enfuit du bleu partout où désormais on pensera bleu. Le regard de mamy qui voit où on regarde, nous, et que c’est pas trop bon ce qu’on voit. Mais c’est sans le bleu. Avec les dorés de fin des automnes quand le bleu a disparu de la nature, quand le bleu a fui la vie de terre et de mâchoires pour le grand trou du ciel. Sa vie ? sa fille morte ? elle n’en parle pas. Mais les yeux penchés voient ce que voit pour toujours la jeune fille bleue de Messine : la cruauté des hommes et la bêtise énorme. Et les yeux se taisent dans les paupières basses qui font la hauteur et le dédain dans les portraits d’Antonello mais là, font l’intelligence, ombrant l’éclair de la connaissance. Et sous la légère pesanteur des paupières les yeux poursuivent simplement leur tâche d’œil, regarder, jusqu’à la fin des mondes et des minotaures. Voient la compassion des Ecce Homo, la compassion qui a nourri les pauvres gosses de la vieille Turquie chopant les oiseaux bleu Messine et minuscules comme des mésangeons pour les vendre au pied des églises des mosquées des synagogues, afin que les acheteurs les libèrent et que la grâce tombe sur eux et le pain sur l’enfant de la rue. Voient que c’est fini ce temps des compassions simples avec oiseaux bleus à l’appui du ciel et chants qui s’ensuivent en éclaboussant de bleu le ciel bleu.
Voient que c’est fini la compassion du paysan de Messine avec sa corde au cou, et fini sa douleur. Qu’ensuite des tortures et pitiés cœurs gros, il y a encore il y eut et demeurera sur le petit tableau de 50 cm sur 30, la goutte sublime et cristalline, si limpide, coulée de l’œil lavé de fatigue du paysan de Messine, lavé de paysannerie et d’ignorance, devenu prince avec la corde au cou. Mais le dernier Ecce Homo ne pleure plus, au-delà de toujours abandonné, abandonnant toute résurrection aux histoires. Alors le bleu de la petite vierge d’annonciation, ce bleu tout de même, ce bleu des oiseaux sans nom et minuscules de la compassion des vieilles Turquies s’enfuit des murs, des fonds peints et repeints jusque noirs, des mines et des crématoires, puis des foulards, des robes de mamy, à la mort de sa fille et à la mort des filles de Sion. Et tout est jaune, le vert est jaune et tout est imprécis, se brouille sur la toile et tout a fui la figuration des douleurs. Et voilà que les yeux seuls se précisent dans le souvenir d’une fillette, paupières tombant un peu sur le regard trop précis qui voit où on regarde, nous, et qui n’a plus besoin de la larme d’eau pure coulant de la fatigue et sans la corde au cou, sans le voile bleu, sans la sainteté, avec l’exactitude.
Et la fillette aura lavé ses pieds dans l’eau pure qui coule d’un petit cadavre parmi les cadavres flottants où chaloupent des images et les grelots des troupeaux de mots qui appellent du bleu.
Aura-t-elle pensé, en mourant parmi les lancers d’amour de Phèdre, à la fille du postier, au grand jeune homme aristocratique et fantasque qui chante des pitreries sous sa fenêtre de jeune fille pensive au foulard bleu comme une pervenche où s’oublierait le myosotis. Aura-t-elle pensé au grand tressaillement du corps parmi le monde injuste, qui fait du monde injuste un miracle d’annonciation. Suit-elle d’une main lente, juste au-dessus du livret que la fillette lit, le si beau cavalier plein d’orgueil de colère et de fantaisie, avec de l’ironie pour son orgueil et sa colère et de la passion pour sa fantaisie, ses cheveux noirs, ses yeux bleus si pâles qu’ils sont presque blancs, tellement plus clairs que le voile de la petite fille du postier de Messine, car la grande beauté n’a pas besoin de profondeur, n’a pas besoin de dire qu’elle est sombre pour dire qu’elle fut claire. La grande beauté s’offre à l’adoration comme une peinture et s’offre à son adoration la grande beauté du jeune homme ignorant, la beauté ignore, qu’elle n’est pas douée pour l’adoration.
Aura-t-elle pensé à son père le postier qui peint le dimanche aux heures de la messe parce que la Commune a détruit l’adoration en lui mais pas l’admiration pour la beauté du monde. Son père sans aucun orgueil de sa lucidité, qui lui a légué la distance et cette saleté de clairvoyance. Elle pénétrera dans les églises pour le baptême consenti de ses enfants, jamais autrement, jamais non plus ne participera aux obligations mondaines de son mari. Ne fait rien, n’attend pas, ne ment pas. Lit quelque chose. Regarde le bleu qui part en fumée de ses gitanes bleues.
Quand le bleu des minuscules oiseaux de Messine disparut du monde avec sa fille, elle aura quitté le ciel bleu des Provences et les mers, avec son colosse de mari ses chevaux ses bateaux son chagrin fou. Elle rejoint Paris du peuple et des arts et son œil aura pris sa part de chanson de théâtre et de roman dans la légèreté fabuleuse où seuls pèsent des voiles pendant que la vie marchande joies et peines et que les enfants dorment à côté. Et le regard s’accorde cette part de presque vivre, pas tout à fait vivre mais presque et c’est bien, cette conversation avec les bizarres, les échalas, les nains, les jetés, les très beaux, les lumineux qui hantent les arts à la recherche de minuscules oiseaux bleus qu’ils vendront aux portes des musées si quelqu’un a encore compassion des vivants. Et sa maison s’emplit des échalas, des nabots, des vieux enfants qui fabriquent l’illusion d’un bleu pensant qui vole véritablement. Et son regard s’adoucit tout un temps je veux croire dans le rire et la conversation. Dans la chanson. La chanson qui s’écrit alors le fut par Bergson, par Pitoëff et sa Ludmilla qui vieillit sans quitter l’enfance ni le bleu de ses yeux, par Dullin par Carco par Proust… Elle, ne prête qu’à peine l’œil et sa main si fine à la chanson. Le grand théâtre voudra son bout de la chanson. Soit. Un cœur simple, Tante Marie, oui en quelque sorte un cœur simple sous une main légère et un regard impitoyable.
Puis elle aura aimé cette enfant exaltée qui lance ses fièvres sans gêne autour d’elle sans voir que beaucoup de fièvres ont fait briller beaucoup de fenêtres du monde avant de les briser de rage et pitié pour qu’un peu d’air tout de même soulève encore les voiles des jeunes amantes et des vieilles folles. Mais l’amitié d’une fillette ne peut suffire à récupérer le bleu de Messine.
Qu’est-ce qui est vrai ?
Le merle mort sèche au pied de la tour et le mésangeon s’est réfugié dans la pièce haute. Sa mère s’est enfuie.
Alors on a pris de vraies mains pour entourer l’oiseau. Les mains vivantes de l’ami. Il ne tremble pas ni l’oiseau du tout. On l’a posé sur le parapet devant l’immense mer des grands-pères au long cours et c’est une flopée de montagnes et de lignes de crêtes. L’oisillon regarde on qui lui parle doucement de compagnonnage mais l’engage à rejoindre le ciel gris, la délivrance, c’est-à-dire le trop grand monde et le trop grand vent qui brise la tête et fait rêver. On l’a délivré pour que nous soit comptée sa délivrance, une délivrance. On est une fillette à qui sourit une vieille dame dont le regard dit tu le livres à l’infinie dépendance.
Et la vierge d’Antonello détourne l’œil de l’oiseau. Pas la petite paysanne, non, celle qui a perdu l’auréole. Celle dont la main gauche qu’on voit à droite calme la montée de l’espérance et dont les yeux s’échappent d’apprendre et du livre ouvert juste où pèsent des voiles. Il est possible qu’un souffle très léger agite une herbe en disant je suis la voix de dieu par-dessus les tempêtes, mais la beauté du psaume qui apaise le visage ne monte plus jusqu’aux yeux qui se fixent un peu où on ne croit plus, où surgit l’Ecce Homo, pas le souffrant, l’écorche d’âme, pas les larmes sourcières sur le nerf de misère, non, le désolé le sans larme, que l’amour a quitté mais que n’abandonnera jamais, ni onze ans ni jamais, l’affreuse crème du désespoir par-dessus le dégoût de bouche.
Pourtant devant le visage et le fond noir et vide, avec l’inutile corde sur les épaules à l’inutile puissance, la fillette voit la beauté de tout et c’est de joie, d’une joie folle, qu’elle pleure à la place du visage du petit tableau. Car le tableau est tout petit pour laisser à la nature la mesure des visages d’hommes et de femmes. Et l’Antonello n’a rien d’autre à dire, laisse au grand Piero à la tempera ce qui est qui fut dit par eux. Alors elle, la fillette inculte, prend le tube de cobalt et du blanc de gesso avec la turquoise en tête pour faire vibrer le cobalt comme elle a vu faire à la gentiane et aux fleurs de bourrache. Elle pose sur un carton quelques miettes de bleu qui touchent aux oiseaux d’Istanbul par la pensée, après l’impression, après l’émotion, avec sérieux, langue perdue après que pendue aux cordes magistrates qui étranglent la voix des Ecce Homo et que les vents mauvais font vibrer comme des appeaux pour vautours et carabiniers d’espérance.
L’homme sur la toile aux glacis flamands a pleuré de douleur puis il pleure d’effroi puis il meurt aux hommes, une corde dérisoire, un motif pour peintre soutenu par un cou de taureau. Mais Antonello ne le veut pas ainsi n’en a pas fini de la vie. Il traverse le détroit de Messine juste où Ulysse maîtrisa Charybde et Scylla, il porte le neuf et la profondeur des couleurs à l’huile à la Renaissance italienne. Car il a pris les larmes de sang puis les larmes de suint puis les larmes d’eau claire pour mener ses glacis plus loin que Van Eyck, plus loin que la gloire de la peinture, jusqu’au cœur bondissant d’une fillette ou d’un oiseau qu’on capture. C’est la plus petite toile et c’est le dernier des Ecce Homo, 40x33 cm. Comment se fait-il que l’effarante beauté de la peinture passe l’effarante douleur de l’expression ? Comment sommes-nous faits se dit Antonello en rangeant son doux pinceau de marte pour rejoindre une dernière fois les plaisirs de Venise et les femmes blondes, et cette odeur rousse des femmes blondes de Venise qui compense il veut croire, le bleu des saisons mortes, lui le Sicilien courtaud dont les doigts ont caressé dieu. Alors dans l’infinie nostalgie de l’orangé, le bleu lui casse sa tête de Sicilien où le bleu crie à tue-tête sa nostalgie des femmes compatissantes. Celles qui plus tard offriront leur chair roussie par un autre peintre à l’appel du bleu détruit de la compassion.
La petite vierge enfantine, la première, simplette et auréolée par-dessus ses mains sages, est distraite de ses psaumes par un bruissement d’aile derrière le vermillon d’un étui vide posé sur le surplis damassé or et vert tout près du livre ouvert. C’est un livre de prières et d’enluminures qui dit en peinture tu n’es que peinture et je t’abyme dans les pages légères. Mais la petite vierge enfant ne regarde pas le livre sacré du début d’un temps, ni les mises en abyme d’un arrière des temps, parce qu’une coccinelle est entrée ou le souvenir d’un souvenir qui lui ouvrent la bouche comme aux idiots aux étonnés. Et ses mains sont croisées par-dessus les psaumes qu’elle lisait quand la chose est arrivée sans étonner son œil mais en ouvrant sa bouche où peut-être, un reste de cantique s’évanouit ou que s’égare sur la lèvre inférieure l’innocence du monde dans un coussin de douce chair touchée de rose à peine.
Alors bouche close et l’œil constatant la distance et le temps absolument clos qui la sépare de la petite vierge et ce n’est pas forcément onze ans c’est peut-être une seconde une journée c’est pareil, absolument clos, passé. Alors la seconde vierge d’Antonello apaise d’une main les colères et passions des Antonello qui se détruisent le cerveau en le diluant dans le bleu zinzinulant. Et le pupitre qui remplace le brocart est en bois blond comme un chevalet, un pupitre de bois mais ça ne suffit pas dit encore la main. Rien n’est assez pauvre pour dire ce qui est, rien n’est assez seul. Elle a quitté la peur avec l’innocence, elle a quitté le livre aussi mais n’est pas distraite. Ne le sera plus. Ce qu’elle voit est en deçà des livres, dans la fureur assassine des hommes qui monte jusqu’aux livres pour que les livres la conjurent et à quoi elle dit d’une seule main : chut. Ou peut-être à l’Antonello rivé à son petit carré de toile et au bleu qui s’enfuit du bleu sur deux tiers du format, dit-elle doucement : tout ça n’est rien, les malheurs passent l’espérance.
Mais la fillette devant la toile minuscule regarde le noir splendide où s’installe en vainqueur un bleu pensant autour du beau visage de l’intelligence. Elle voit la main que la perspective rend absurde comme un animal greffé là et l’autre main, si élégante, qui retient le bleu du ciel pour cacher au mieux le cœur pourpre comme l’étui vide de l’autre peinture et voit le pupitre et voit le livre dont deux feuillets s’ouvrent à l’air, ainsi les oiseaux qu’on dessine enfant, alors la fillette prend le crayon qui traîne et la feuille qui traîne, pose quelques mots qu’on ne saura pas, plie la feuille, l’adresse à Ritzos en glissant le papier plié dans la poche de son jean ou de son tablier selon l’époque où l’histoire fut contée. Car furent beaucoup de fillettes et beaucoup de grands-mères mais peu d’Antonello depuis le quattrocento. Elle tourne au coin d’une ruelle et c’est vrai que l’oiseau s’envole.
Alors s’ouvre dans l’enfant qui ne savait pas qu’existait dedans, un sanctuaire une cabane pour ce goût des poèmes et des peintures, et dans l’œil de sa grand-mère voit tout ça, après l’innocence et les carabiniers, voit l’homme encore l’homme qui peint.
Ensuite il faudra filer à Gênes à Palerme pour entrer près d’Antonello en littérature c’est dire en lecture hardie.
Sur le parapet face à l’océan des montagnes, l’oisillon bleu la regarde sans crainte et fort et longtemps puis s’envole dans le ciel bien trop grand pour un oisillon dont la mère s’est enfuie.
***
Et la mère aura appelé la fillette à tue-tête. Et la fillette au milieu du champ entend l’appel qui tue sa tête labourée de soleil. Elle tourne dans le champ les bras écartés pour attraper un équilibre aux herbes souples. Elle est un oiseau noir, s’abat se relève, ça y est elle est debout, court traverser le grand champ puis le chemin gris puis le fossé rouge puis la misère du quartier sud puis la rivière jaune et l’œil rond du héron puis les traits hâtifs aveuglants des rails et la passerelle qui s’accroche aux traverses et rouille au passage. Saute dans un train. Saute dans le sursaut des cœurs battus des trains d’autrefois. Traverse la jungle de hululements du train, cale ses pieds au mouvement pour bondir à Paris hors du train jusqu’à l’hôpital. Porte le rouge de toute la vie sur les joues, dans la chambre où sa mère meurt. La chambre est bleu de pervenche sans les myosotis. Dit me voici, voici l’un peu de vie que tu as mise en moi pour le peu de courage ou de plaisir ou de douleur ou que sais-je, qu’il faut pour traverser. L’œil de la mère crie la chose importante qu’on ne comprend pas, qui restera parmi tout l’incompris. La mère chante un bout d’opérette, voudrait qu’on l’aime encore comme une jeune fille qu’on désire âprement, se souvient qu’elle est jeune et qu’elle a soif, sûr qu’elle a soif, et que sa sœur vient de mourir de la tuberculose et qu’elle s’était fiancée la veille au bel Espagnol et qu’on est à Biarritz et que la mer est meurtrière et qu’elle n’a pas prévenu les jeunes soldats allemands du danger de la lame de fond et qu’ils sont morts et qu’elle ne sait plus si c’était juste mais elle était fière tout de même c’était la guerre comprends-moi, et que la baleine s’est échouée sur la plage je le jure et qu’elle raconterait à ses enfants quand elle aura des enfants l’énormité de la baleine, et qu’elle est fatiguée si fatiguée mais pourquoi pourquoi. Sans doute vient-elle d’accoucher mais on ne lui donne pas son petit, ces brutes d’infirmières qui ont tué sa mère, Il faut réveiller les aînés qu’ils filent au village chercher la sage-femme et l’enfant. Cet ahuri de Jean-Louis a eu un accident de mobylette et la petite a l’appendicite et le petit fait un œdème, il étouffe et le médecin ne vient pas, comment faire pour s’évader de cette chambre bleue, aller les rassurer, on aurait tout de même pu les placer tous dans la même clinique. Elle a complètement oublié de faire les courses et les autres vont rentrer de l’école, Il faut encore aller à la soupe populaire chercher à manger pour sa mère, il n’y a plus rien c’est la guerre et sa mère meurt dans la salle commune de l’hôpital surpeuplé surmiséreux de Bayonne avec ces brutes d’infirmières qui ne lui donnent pas son petit, qui vont se tromper en nouant au poignet le bracelet d’identité, mais elle saura, sûr qu’elle saura, si c’est son fils à elle, son premier, son tant aimé. Bon sang elle n’aura pas le temps elle n’aura jamais le temps, elle appelle sa fille à rescousse très fort si fort que la fillette arrive avec le rouge de la vie sur les joues. Maman, papa arrive, ne t’inquiète plus, elle ne s’inquiète plus, elle meurt.
On aura dit les prières ceux qui savent et puis les poèmes ceux qui ne savent plus les prières et puis rien ceux qui ne savent que laisser l’eau de rosée d’orage couvrir leurs yeux leurs joues. On est si seuls. Ils l’ont emportée dans un frigo, ils font le corps musée Grévin. On ne reconnaît pas la belle dame, oui bien sûr quelque chose, il y a bien quelque chose, mais c’est effrayant cette dame qui ne nous connaît pas du tout, qui ressemble un peu à maman. On se souvient qu’on détestait le musée Grévin. On est tous là autour, papa, jlcovsdbs, on dit comme ça pour aller vite on se fout de qui est qui sauf papa. Maman n’est pas là pour dire qui est qui, on est un peuple, on parle pas pour pas gêner et qu’on n’a pas envie, on rit pas pour pas choquer et qu’on n’a pas envie, on pleure pas pour pas contagier, on a un peu envie pourtant, on bouge pas pour rien déranger, on voudrait tant tout déranger surtout les secondes passées, on touche pas pour pas marquer la cire fraîche. On a envie de rentrer à la maison du dimanche soir où maman a préparé le chocolat chaud, on aura des tartines beurre et confiture et pas des épinards. On en a marre. Il y a de minuscules gouttes d’eau sur la main de la dame, de l’eau de rosée dans la fraîcheur du soir. Et c’est vrai qu’il fait froid tant mieux la cire ne fondra pas. On fixe les gouttes d’eau sur la main, on comprend, on est terrorisé, c’est un cadavre qui décongèle. Hier maman a pris un bain, j’ai lavé les cheveux c’est plus pratique à deux, elle a mal aux épaules elle a mal. La dame de cire a de beaux cheveux blancs bien coiffés en arrière. De vrais cheveux dirait-on, bien lavés, et des hématomes violets sur les bras de vrais hématomes. On met la ponctuation où il faut, on est une fillette qui cherche quelque chose à faire pour ne pas penser, pour être utile à quelque chose qui n’a besoin de rien comme souvent les choses. On ne pleure pas parce qu’il faut ravaler le monde afin de ne pas s’y perdre et pleurer ferait glisser le monde loin de soi, quoi faire alors pour marcher quelque part.
La jeune lingère brassait des draps bleus et blancs comme le turban de la dame d’Ingres. Qu’elle est jolie quand son sourire embarque le visage et qu’elle se tourne à vous. N’est pas de ces lingères de roman qu’on culbute dans les remises et qui rient d’insolence comme la petite servante de Goya au coin du grand drap blanc. Riait pourtant la lingère aux princes qui passaient par là ou qu’elle croisait à vélo, sacoches pleines de linge et de provisions, de munitions, sur les lignes de démarcation. Et bien sûr qu’il y en eut, les lingères sont jolies dans leurs jupes fraîches et les socquettes aux pieds, jambes nues qui pédalent et pédalent en montrant des genoux. Hum se disent les vauriens en sifflant, hum se disent les princes en pleurant. Les princes n’ont pas droit aux lingères et les vauriens ont droit à tout mais pas longtemps et d’ailleurs les lingères sont habiles à s’enfuir dans leur rire.
Mais les lingères n’existent plus que dans le temps d’enfance contée. C’est pourquoi on retourne parfois dans ce temps découvrir semeurs et lingères et les tissus bleus ou blancs sur les peintures qu’on voudrait toucher, qu’on touche furtivement car les peintures des temps contés ne sonnent pas quand les petits vont toucher du doigt le bleu de Kandinski pour savoir si ça colle ou si ça s’enfonce, ou les blés de Van Gogh pour vérifier si ça gratte ou si ça dévore, et le bleu de la vierge d’Antonello pour voir si l’émerveillement demeure sur la pulpe du doigt comme un cœur de mésange à battre son petit tocsin. Et la peinture mine de rien tue les princes et la peinture se fait prince. Prince de gloire le vent de corbeau, prince de gloire le tendre vert battu de gris, prince de gloire la transparence d’une larme sur un visage supplicié.
Alors on épouse la turbulence et la larme, l’éclat. On oublie les princes maléfiques des romans qu’on aime tant, on grandit. On s’éloigne. On cherche les peaux aux endroits qu’on voit pas, on aime le rock and roll et la paix violente. On file chasser phrase à phrase une phrase. Ou bien en Camargue pour sous les sabots des chevaux la poussière d’éperdu. Ce qu’on voit : des salines et qu’il y a le rose sur un châtiment blanc. C’est fini pour un temps les romans, on chasse et on prend, tout prend sur la toile et c’est la provision de l’été.
On s’est livré par passion à l’indépendance que la passion tue. On est calciné soleil a frappé, tête est sans casquette. Cœur a fauché les blés pour l’éclat. On entend dans l’amitié d’un le quintette pour clarinette de Mozart qui vous sauve de la vue.
On part dans les théâtres porter tout ça, la vue, l’ouïe, la danse et la misère à de jeunes grands-mères. Une poule traverse la scène du Vieux-Colombier, Ludmilla allaite en coulisse et revient jurer sur le bûcher qu’elle est vierge et qu’elle aime son roi et son dieu. On témoigne de ce qu’on ignore que d’autres gardaient qui sont morts. On est le regard du sourd dans l’incroyable lenteur d’un fauteuil roulant qui traverse une scène.
Mais a-t-on frotté ses mains aux matières ? On part en montagne on grimpe et c’est bon. Les grands oiseaux noirs frôlent l’avenir qu’on a dans les mains sur les toits du monde ah ! qu’on est bien à refaire demain et demain revient. Roulent les genoux et monte le sang. Qu’on est jeune un jour. L’herbe est si rare si grise on voit les vertèbres du monde. L’orchidée sent le chocolat, se nomme orchis vanille c’est idiot, tout de même on voit l’edelweiss on touche et c’est doux comme dos de bourdon, le chamois se luge au glacier, que le monde est grand et je suis dedans. L’œil est asservi par une gentiane en peau de gentiane, j’y taillerai la robe que déchirera l’homme aux yeux qui osent.
Qu’est-ce qui est vrai ? Tout est vrai bien sûr car les mots appellent et c’est leur boulot. Le merle noir sèche au pied d’un grand mur très en contrebas d’où la mésange s’est envolée. N’était pas poussin de mésange bleue. C’était une nonnette à calotte noire . Une adulte, elle est naine et plumée du bleu, la tête et la queue, c’est depuis longtemps. C’est depuis longtemps que la fillette a quitté la femme dont la mère meurt. C’est depuis longtemps un jour qu’on est nain. Mais pas le sanglot qui s’entête et dit bleu, sont bleues les mésanges. Le sanglot géant c’est toute l’enfance qui quitte les nains quand s’envole une nonnette dans le bleu d’Antonello.
11 septembre 2007