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Je suis une force du Passé - Pier Paolo Pasolini




Je suis une force du Passé.
À la tradition seule va mon amour.
Je viens des ruines, des églises,
des retables, des bourgs
abandonnés sur les Apennins ou les Préalpes,
là où ont vécu mes frères.
J’erre sur la Tuscolane comme un fou,
sur l’Appienne comme un chien sans maître.
Ou je regarde les crépuscules, les matins
sur Rome, la Ciociaria, l’univers,
tels les premiers actes de l’Après-Histoire
auxquels j’assiste, par privilège d’état-civil,
du bord extrême d’un âge
enseveli. Monstrueux est l’homme né
des entrailles d’une femme morte.
Et moi, fœtus adulte, plus moderne
que tous les modernes, je rôde
en quête de frères qui ne sont plus.

Poésie en forme de rose - 1964

Pier Paolo Pasolini // Arthur Rimbaud


 Poème

J’avais vingt ans, même pas – dix-huit, dix-neuf… et déjà un siècle était passé depuis que je vivais une vie entière consumée à la douleur de penser que je ne pourrais jamais donner mon amour, sinon à ma main, ou à l’herbe des fossés, au terreau d’une tombe sans surveillance… Vingt ans et, avec son histoire humaine, avec son cycle de poésie, une vie était close.
Pierre Paolo Pasolini.





Roman

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants!
On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin!
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière.
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...

- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche ...

Nuit de juin! Dix-sept ans! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite, là, comme une petite bête...

Le coeur fou robinsonne à travers les romans,
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père...

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...

Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire!...

Ce soir-là..., - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.


Arthur Rimbaud.

Je suis vivant - Pier Paolo Pasolini





Effrayé je rallume la lampe…
Ah combien de fois ai-je entendu par le passé cette mouche réveillée par la lumière qui meurt en rayant mon silence !



 

Ecrits corsaires - Pier Paolo Pasolini


Les pleurs de l'excavatrice - Pier Paolo Pasolini

 
 
 
II

Pauvre comme un chat du Colisée,
je vivais dans une bourgade faite de chaux
et de nuées de poussière, loin de la ville

et de la campagne, coincé tous les jours
dans un autobus branlant :
et chaque aller, chaque retour,
 
était un calvaire de sueur et d'angoisse.
De longues marches dans une chaude brume,
de longs crépuscules devant les feuillets

entassés sur la table, et les chemins de boue,
les murettes, les masures enduites de chaux
avec leurs murs nus, et des rideaux en guise de porte...

Le marchand d'olives, le fripier passaient,
venus de quelque autre bourgade,
avec leur marchandise poussiéreuse qui semblait

être le fruit d'un vol, et l'allure cruelle
de jeunes gens vieillis parmi les vices
comme ceux dont la mère est âpre, et a faim.

Neuf, dans la nouveauté du monde,
libre - une ardeur, un souffle
que je ne puis décrire, emplissait la réalité

humble et sordide, immense et confuse,
qui fourmillait en ces faubourgs méridionaux,
d'un sentiment de piété tranquille.

Une âme, en moi, qui n'était pas tout à fait mienne,
une petite âme, en ce monde infini,
croissait, nourrie de l'allégresse

de celui qui aimait, même sans être aimé.
Et tout s'éclairait, à cet amour.
Peut-être encore un amour d'enfant, héroïque,

et pourtant mûri par l'expérience
qui naissait au pied de l'histoire.
J'étais au coeur du monde, en ce monde

de hameaux tristes, bédouins,
de jaunes prairies rabotées
par un vent qui jamais ne faisait trêve,

venant de la mer chaude de Fiumicino,
ou de la plaine, où se perdait
la ville parmi les masures; un monde
sur lequel pouvait seul régner,
fantôme carré et jaunâtre,
en cette brume, jaunâtre aussi,
 
percée de mille rangées identiques
de fenêtres et de barreaux, le Pénitencier,
parmi les champs antiques et les hameaux assoupis.
 
Les lambeaux de papier et la poussière qu'en aveugle
le vent léger entraînait çà et là,
les pauvres voix sans résonance

d'humbles femmes venues des monts
Sabins, de l'Adriatique, et qui maintenant
campaient là, avec des essaims

de gamins durs et amaigris,
hurlant, dans leurs tricots déguenillés,
leurs culottes courtes délavées et brûlées,

les soleils africains, les violentes pluies
qui changeaient en torrents de boue
les chemins, les autobus en bout de ligne

enfouis, chacun dans son coin,
entre une dernière traînée d'herbe blanche
et quelques tas d'ordures, aigre et ardent...

c'était le centre du monde, tout comme était
au centre de l'histoire mon amour 
pour cela : et en cette

maturité, qui, n'en étant qu'à sa naissance,
était encore amour, tout était
sur le point de devenir clair - tout était

clair ! Ce bourg nu, dans le vent,
n'était plus romain, ni méridional,
ni ouvrier, c'était la vie

dans sa lumière la plus réelle :
vie, et lumière de la vie, emplie
d'un chaos non encore prolétaire,

comme le veut le grossier journal
de la cellule, le dernier
imprimé qu'on agite : os

de la vie de tous les jours,
pure, de n'être que trop
proche, absolue, de n'être que

trop misérablement humaine.


in Les cendres de Gramsci, 1956 - traduction José Guidi