Affichage des articles dont le libellé est Isidore Ducasse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Isidore Ducasse. Afficher tous les articles

nature morte #80 - Françoise Goria // Philippe Soupault


Nous sommes aujourd'hui le Dimanche 8 Palotin 142
St BOUGRELAS, PRINCE - fête suprême tierce







journal des bords - 

J'étais couché dans un lit d'hôpital lorsque je lus pour la première fois les Chants de Maldoror. C'était le 7,8 juin. Depuis ce jour là personne ne m'a reconnu. Je ne sais plus moi-même si j'ai du cœur.* 
 
bonjour,
 
 
* Philippe Soupault
 
 
 
 
 

Mon cher ami Isidore Ducasse - Philippe Soupault



Isidore Ducasse. Ces quelques syllabes suffisent à me réconcilier pendant une heure avec moi-même. Il m'importe peu de découvrir ici ou là d'autres intercesseurs. Cette joie que tout à coup je recueille pour mes sens endormis est une joie sans qualificatif, une joie enfin que je désire et que j'attends. Lautréamont. O désespoir de ma vie, ma chère frontière, borne miraculeuse. J'apprends grâce à lui à me décider à vivre comme le dernier des crabes. Tout ce qui, autrefois, pinçait mon cœur et fouillait mon cerveau se fane et achève de mourir sans même que j'y prenne garde. Ce n'est pas de moi que je parle uniquement. Une rumeur, semblable peut-être à celle de l'ivresse et à celle du sang, tourne autour de la terre. Merci de l'accueillir et de la réchauffer pour un éclat.
Je songe à toi, Isidore, à toi qui te croyais vaniteux, et qui avais simplement conscience de ta supériorité, tandis qu'assis devant ton piano, les cheveux à la mélodie, de tout ton miroir aux alouettes, tu exécutais une dernière fois le concerto pour toi-même. Lorsque tu élevas tes mains que la fièvre maligne faisait trembler, cette fièvre qui quelques jours plus tard allait t'étrangler décidément, dans le silence de la nuit, un infâme chiffonnier écoutait encore, écoutait déjà les dernières mesures. L'infâme, le chiffonnier à la figure de frangipane, c'était moi Philippe Soupault, qui allait naître quelque vingt-sept années plus tard.
Ô mon Dieu ! Quelle honte je transpire ! J'ai écouté d'autres musiques, et les vénériennes et les motifs pour tapis de table. Est-ce donc nécessaire qu'à la fin je découvre entre mes doigts les petites taches jaunes de la compromission qui annoncent les gros boutons du désespoir?
Toi, Isidore, tu n'as rien oublié et je veux tout à coup me confondre en excuses, en palinodies. Je veux être ton humble pédicure, celui qui regarde briller la dernière bouffée de ton cigare. Je m'approche de la rue N. D. des Victoires, je traverse à la hâte la rue Vivienne, en passant devant une pissotière je lache un gros juron : « Nom de Dieu ». Attends moi quelques minutes encore, un quart d'heure peut-être et je te rejoins.
Je te rejoins pour te soigner, pour détruire le plus tôt possible cette gloire dont tu n'as que faire, pour rompre ce qui t'attache encore à ce tam-tam, pour gonfler à bloc le silence, la seule dignité que tu mérites.
Je ne veux pas m'incliner devant toi comme devant le premier roi venu, comme le dernier Dieu, mais simplement m'étendre près de toi dans ce petit lit de bois et baiser notre mort. Je sais que c'est elle qui flous présentera : «Monsieur Philippe Soupault .. . . Monsieur Ducasse. » Je rougis de plaisir. J'ai tellement attendu ce jour. 0 nuit, que je te désire ! Ma gorge sèche s'étonne de cette volubilité. Tous nos meilleurs amis, tu te souviens, les crapauds, les parapluies, les machines à coudre, ont voulu m'accompagner. Et Paul Eluard nous attend de l'autre côté de la terre, à la lisière de la vie, vêtu de son merveilleux costume bleu ciel et or dans toute sa splendeur. Je suis faible. Le sommeil ronge mon nez et égratigne mes épaules. Ma chair est forte. Je suis ton ami, n'est-ce pas? Oui? dis un seul mot, je te rejoins.
Il est indiscutable que l'auteur des Chants de Maldoror, né à Montevideo et mort à Paris, a refusé la part du pauvre. Ici, en Europe, on joue au tric.trac et au jacquet, la vérité des lieux communs. Qu'importe ! Ici la jeune parque est une prostituée en tailleur caca d'oie, les jeunes filles, des fleurs de pissenlits.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, en vérité, je vous le dis, bienheureux les riches car ils verront la lumière, bienheureux ceux qui boivent parce qu'ils ont soif.

Je ne rougis pas d'oublier mon nom et de jeter les dés dans un désert de papier mâché et remâché. La méditation in extremis est une escroquerie dont je suis friand comme de croquignolles. Qu'on se méfie. Je renie aujourd'hui et solennellement (avec toute la solennité désirable) mon dernier hoquet et mon secret espoir.

 La lutte sera chaude.

Ce n'est pas à moi, ni à personne (Entendez-vous, messieurs? qui veut mes témoins?) de juger M. le Comte. On ne juge pas M. de Lautréamont. On le reconnaît au passage et on salue jusqu'à terre. Je donne ma vie à celui ou à celle qui me le fera oublier à jamais.

J'étais couché dans un lit d'hôpital lorsque je lus pour la première fois les Chants de Maldoror. C'était le 7,8 juin. Depuis ce jour là personne ne m'a reconnu. Je ne sais plus moi-même si j'ai du cœur.

PHILIPPE SOUPAULT.

Le Disque Vert.
4ème Série, N°4. 1925

Chant deuxième - Comte de Lautréamont




MAN RAY. L'Énigme d'Isidore Ducasse, objet et photographie, 1920

Où est-il passé ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche, pleine des feuilles de la belladone, le laissa échapper, à travers les royaumes de la colère, dans un moment de réflexion ? Où est passé ce chant... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les vents qui l’ont gardé. Et la morale, qui passait dans cet endroit, ne présageant pas qu’elle avait, dans ces pages incandescentes, un défenseur énergique, l’a vu se diriger, d’un pas ferme et droit, vers les recoins obscurs et les fibres secrètes des consciences. Ce qui est du moins acquis à la science, c’est que, depuis ce temps, l’homme, à la figure de crapaud, ne se reconnaît plus lui-même, et tombe souvent dans des accès de fureur qui le font ressembler à une bête des bois. Ce n’est pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupières ployant sous les résédas de la modestie, qu’il n’était composé que de bien et d’une quantité minime de mal. Brusquement je lui ai appris, en découvrant au plein jour son coeur et ses trames, qu’au contraire il n’est composé que de mal, et d’une quantité minime de bien que les législateurs ont de la peine à ne pas laisser évaporer. Je voudrais qu’il ne ressente pas, moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte éternelle pour mes amères vérités ; mais, la réalisation de ce souhait ne serait pas conforme aux lois de la nature. En effet, j’arrache le masque à sa figure traîtresse et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme des boules d’ivoire sur un bassin d’argent, les mensonges sublimes avec lesquels il se trompe lui-même : il est alors compréhensible qu’il n’ordonne pas au calme d’imposer les mains sur son visage, même quand la raison disperse les ténèbres de l’orgueil. C’est pourquoi, le héros que je mets en scène s’est attiré une haine irréconciliable, en attaquant l’humanité, qui se croyait invulnérable, par la brèche d’absurdes tirades philanthropiques ; elles sont entassées, comme des grains de sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la raison m’abandonne, d’estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il l’avait prévu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonté sur le fronton des parchemins que contiennent les bibliothèques. O être humain ! te voilà maintenant, nu comme un ver, en présence de mon glaive de diamant ! Abandonne ta méthode ; il n’est plus temps de faire l’orgueilleux : j’élance vers toi ma prière, dans l’attitude de la prosternation. Il y a quelqu’un qui observe les moindres mouvements de ta coupable vie ; tu es enveloppé par les réseaux subtils de sa perspicacité acharnée. Ne te fie pas à lui, quand il tourne les reins ; car, il te regarde ; ne te fie pas à lui, quand il ferme les yeux ; car, il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les ruses et la méchanceté, ta redoutable résolution soit de surpasser l’enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des précautions, il est possible d’apprendre à celui qui croit l’ignorer que les loups et les brigands ne se dévorent pas entre eux : ce n’est peut-être pas leur coutume. Par conséquent, remets sans peur, entre ses mains, le soin de ton existence : il la conduira d’une manière qu’il connaît. Ne crois pas à l’intention qu’il fait reluire au soleil de te corriger ; car, tu l’intéresses médiocrement, pour ne pas dire moins ; encore n’approché-je pas, de la vérité totale, la bienveillante mesure de ma vérification. Mais, c’est qu’il aime à te faire du mal, dans la légitime persuasion que tu deviennes aussi méchant que lui, et que tu l’accompagnes dans le gouffre béant de l’enfer, quand cette heure sonnera. Sa place est depuis longtemps marquée, à l’endroit où l’on remarque une potence en fer, à laquelle sont suspendus des chaînes et des carcans. Quand la destinée l’y portera, le funèbre entonnoir n’aura jamais goûté de proie plus savoureuse, ni lui contemplé de demeure plus convenable. Il me semble que je parle d’une manière intentionnellement paternelle, et que l’humanité n’a pas le droit de se plaindre.

Je te salue vieil océan - Lautréamont


Portait de Lautréamont - Man Ray


Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression pénible qu'elle ne manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collée à mon front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne, au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la  figure; mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis pas un criminel... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai revu la mer et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme si je l'avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu'est le coeur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'âme est inséparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses; toi, en qui siégent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore!
Vieil océan, tu es le symbole de l'identité: toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui ne s'arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je te salue, vieil océan!  Vieil océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine. Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles les mille secrets de ton intime organisation : tu es modeste. L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan.
Vieil océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris n'ont pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles, expliquent, d'une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mêmes motifs d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d'êtres humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l'existence de leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit. En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. En outre, du spectacle de tes mamelles fécondes, se dégage la notion d'ingratitude; car, on pense aussitôt à ces parents nombreux, assez ingrats envers le Créateur, pour abandonner le fruit de leur misérable union. Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu'à la mesure qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la totalité de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement continu, vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la difficulté. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraître gras. Qu'elle se gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille, elle ne t'égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue, vieil océan! Vieil océan, tes eaux sont amères. C'est exactement le même goût que le fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur tout. Si quelqu'un a du génie, on le fait passer pour un idiot; si quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts d'ailleurs ne sont dus qu'à lui-même, pour la critiquer ainsi! Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs méthodes, ne sont pas encore parvenus, aidés par les moyens d'investigation de la science, à mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles. Aux poissons... ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître : la profondeur de l'océan ou la profondeur du coeur humain ! Souvent, la main portée au front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre les mâts d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je poursuivais, m'efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus profond, le plus impénétrable des deux : l'océan ou le coeur humain? Si trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera permis de dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se mettre en ligne, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la profondeur du coeur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de s'écrier : « Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont pratiqué la charité : voilà  tout, ce n'est pas malin, chacun peut en faire autant. » Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté solitaire. C'est un miracle qui se renouvelle chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra pourquoi l'on savoure non seulement les disgrâces générales de ses semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers, tandis que l'on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable pour clore la série : l'homme  dit hypocritement oui et pense non. C'est pour cela que les marcassins de l'humanité ont tant de confiance les uns dans les autres et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil océan! 
Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris à leurs propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur génie... incapables de te dominer. Ils ont trouvé leur maître. Je dis qu'ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose a un nom. Ce nom est : l'océan! La peur que tu leur inspires est telle, qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de tes domaines : un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils, quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants, pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques, comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent eux-mêmes. L'homme dit : « Je suis plus intelligent que l'océan. » C'est possible; c'est même assez vrai; mais l'océan lui est plus redoutable que lui à l'océan : c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Ce patriarche observateur, contemporain des premières époques de notre globe suspendu, sourit de pitié, quand il assiste aux combats navals des nations. Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de l'humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés, les coups de canon, c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l'océan a tout mis dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs, quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans arrêter l'envergure de son vol : « Tiens! ... je la trouve mauvaise! Il y avait en bas des points noirs; j'ai fermé les yeux : ils ont disparu. » Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis à juste titre de ta magnificence native, et des éloges vrais que je m'empresse de te donner. Balancé voluptueusement par les molles effluves de ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t'a gratifié, tu déroules, au milieu d'un sombre mystère, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l'écume qui se fond, pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces vagues vivantes, meurent l'un après l'autre, d'une manière monotone; mais, sans laisser de bruit écumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d'une grâce fière, jusqu'à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur accoutumée pour continuer le pèlerinage aérien. Je voudrais que la majesté humaine ne fût que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité... plus... plus encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes griffes livides, en te frayant un chemin sur ton propre sein... c'est bien. Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d'une cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine, comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant, même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage, alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste, l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création: je ne puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour la millième fois, vers tes bras amis, qui s'entr'ouvrent, pour caresser mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne connais pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi... dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu'aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux ! Vieil océan, aux vagues de cristal... Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre; car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, à l'aspect brutal; mais... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te salue, vieil océan!

      Lautréamont - Les chants de Maldoror - Chant 1, strophe 9 - 1869

Mon cher ami Isidore Ducasse - Philippe Soupault





Isidore Ducasse. Ces quelques syllabes suffisent à me réconcilier pendant une heure avec moi-même. Il m'importe peu de découvrir ici ou là d'autres intercesseurs. Cette joie que tout à coup je recueille pour mes sens endormis est une joie sans qualificatif, une joie enfin que je désire et que j'attends. Lautréamont. O désespoir de ma vie, ma chère frontière, borne miraculeuse. J'apprends grâce à lui à me décider à vivre comme le dernier des crabes. Tout ce qui, autrefois, pinçait mon cœur et fouillait mon cerveau se fane et achève de mourir sans même que j'y prenne garde. Ce n'est pas de moi que je parle uniquement. Une rumeur, semblable peut-être à celle de l'ivresse et à celle du sang, tourne autour de la terre. Merci de l'accueillir et de la réchauffer pour un éclat.

J e songe à toi, Isidore, à toi qui te croyais vaniteux, et qui avais simplement conscience de ta supériorité, tandis qu'assis devant ton piano, les cheveux à la mélodie, de tout ton miroir aux alouettes, tu exécutais une dernière fois le concerto pour toi-même. Lorsque tu élevas tes mains que la fièvre maligne faisait trembler, cette fièvre qui quelques jours plus tard allait t'étrangler décidément, dans le silence de la nuit, un infâme chiffonnier écoutait encore, écoutait déjà les dernières mesures. L'infâme, le chiffonnier à la figure de frangipane, c'était moi Philippe Soupault, qui allait naître quelque vingt-sept années plus tard.

Ô mon Dieu ! Quelle honte je transpire ! J'ai écouté d'autres musiques, et les vénériennes et les motifs pour tapis de table. Est-ce donc nécessaire qu'à la fin je découvre entre mes doigts les petites taches jaunes de la compromission qui annoncent les gros boutons du désespoir?

Toi, Isidore, tu n'as rien oublié et je veux tout à coup me confondre en excuses, en palinodies. Je veux être ton humble pédicure, celui qui regarde briller la dernière bouffée de ton cigare. Je m'approche de la rue N. D. des Victoires, je traverse à la hâte la rue Vivienne, en passant devant une pissotière je lache un gros juron : « Nom de Dieu ». Attends moi quelques minutes encore, un quart d'heure peut-être et je te rejoins.

Je te rejoins pour te soigner, pour détruire le plus tôt possible cette gloire dont tu n'as que faire, pour rompre ce qui t'attache encore à ce tam-tam, pour gonfler à bloc le silence, la seule dignité que tu mérites.

Je ne veux pas m'incliner devant toi comme devant le premier roi venu, comme le dernier Dieu, mais simplement m'étendre près de toi dans ce petit lit de bois et baiser notre mort. Je sais que c'est elle qui flous présentera : «Monsieur Philippe Soupault .. . . Monsieur Ducasse. » Je rougis de plaisir. J'ai tellement attendu ce jour. 0 nuit, que je te désire ! Ma gorge sèche s'étonne de cette volubilité. Tous nos meilleurs amis, tu te souviens, les crapauds, les parapluies, les machines à coudre, ont voulu m'accompagner. Et Paul Eluard nous attend de l'autre côté de la terre, à la lisière de la vie, vêtu de son merveilleux costume bleu ciel et or dans toute sa splendeur. Je suis faible. Le sommeil ronge mon nez et égratigne mes épaules. Ma chair est forte. Je suis ton ami, n'est-ce pas? Oui? dis un seul mot, je te rejoins.










Il est indiscutable que l'auteur des Chants de Maldoror, né à Montevideo et mort à Paris, a refusé la part du pauvre. Ici, en Europe, on joue au tric.trac et au jacquet, la vérité des lieux communs. Qu'importe ! Ici la jeune parque est une prostituée en tailleur caca d'oie, les jeunes filles, des fleurs de pissenlits.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, en vérité, je vous le dis, bienheureux les riches car ils verront la lumière, bienheureux ceux qui boivent parce qu'ils ont soif.

J e ne rougis pas d'oublier mon nom et de jeter les dés dans un désert de papier mâché et remâché. La méditation in extremis est une escroquerie dont je suis friand comme de croquignolles. Qu'on se méfie. Je renie aujourd'hui et solennellement (avec toute la solennité désirable) mon dernier hoquet et mon secret espoir.

La lutte sera chaude.










Ce n'est pas à moi, ni à personne (Entendez-vous, messieurs? qui veut mes témoins?) de juger M. le Comte. On ne juge pas M. de Lautréamont. On le reconnaît au passage et on salue jusqu'à terre. Je donne ma vie à celui ou à celle qui me le fera oublier à jamais.









J'étais couché dans un lit d'hôpital lorsque je lus pour la première fois les Chants de Maldoror. C'était le 7,8 juin. Depuis ce jour là personne ne m'a reconnu. Je ne sais plus moi-même si j'ai du cœur.
















Le Disque Vert.
4ème Série, N°4. 1925

Les Chants de Maldoror - Chant Premier - Lautréamont

Salvador Dali
J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions : la gloire. En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres ; mais cela, étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté ! C’était une erreur ! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-àdire que je ne riais pas. J’ai vu des hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l’orbite obscur, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l’acier fondu, la cruauté du requin, l’insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de l’hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au-dehors, les plus froids des mondes et du ciel ; lasser les moralistes à découvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colère implacable d’en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt, le poing le plus robuste dirigé vers le ciel, comme celui d’un enfant déjà pervers contre sa mère, probablement excités par quelque esprit de l’enfer, les yeux chargés d’un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence glacial, n’oser émettre les méditations vastes et ingrates que recelait leur sein, tant elles étaient pleines d’injustice et d’horreur, et attrister de compassion le Dieu de miséricorde ; tantôt, à chaque moment du jour, depuis le commencement de l’enfance jusqu’à la fin de la vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n’avaient pas le sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches ; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons, la perte, les maladies diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s’en aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre ; rarement. Tempêtes, soeurs des ouragans ; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté ; mer hypocrite, image de mon coeur ; terre, au sein mystérieux ; habitants des sphères ; univers entier ; Dieu, qui l’as créé avec magnificence, c’est toi que j’invoque : montre-moi un homme qui soit bon !... Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles ; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d’étonnement ; on meurt à moins.

Les chants de Maldoror (Extraits du chant 3) - Lautréamont




Les Chants de Maldoror - Jacques Houplain (1947)



Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu'elle se rappelle vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent à coups de pierres, comme si c'était un merle. Elle brandit un bâton et fait mine de les poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laissé un soulier en chemin, et ne s'en aperçoit pas. De longues pattes d'araignée circulent sur sa nuque; ce ne sont autre chose que ses cheveux. Son visage ne ressemble plus au visage humain, et elle lance des éclats de rire comme l'hyène. Elle laisse échapper des lambeaux de phrase dans lesquels, en les recousant, très-peu trouveraient une signification claire. Sa robe, percée en plus d'un endroit, exécute des mouvements saccadés autour de ses jambes osseuses et pleines de boue. Elle va devant soi, comme la feuille du peuplier, emportée, elle, sa jeunesse, ses illusions et son bonheur passé, qu'elle revoit à travers les brumes d'une intelligence détruite, par le tourbillon des facultés inconscientes. Elle a perdu sa grâce et sa beauté primitives; sa démarche est ignoble, et son haleine respire l'eau-de-vie. Si les hommes étaient heureux sur cette terre, c'est alors qu'il faudrait s'étonner. La folle ne fait aucun reproche, elle est trop fière pour se plaindre, et mourra, sans avoir révélé son secret à ceux qui s'intéressent à elle, mais auxquels elle a défendu de ne jamais lui adresser la parole. Les enfants la poursuivent, à coups de pierres, comme si c'était un merle. Elle a laissé tomber de son sein un rouleau de papier. Un inconnu le ramasse, s'enferme chez lui toute la nuit, et lit le manuscrit, qui contenait ce qui suit: "Après bien des années stériles, la providence m'envoya une fille. Pendant trois jours, je m'agenouillai dans les églises, et ne cessai de remercier le grand nom de Celui qui avait enfin exaucé mes voeux. Je nourrissais de mon propre lait celle qui était plus que ma vie, et que je voyais grandir rapidement, douée de toutes les qualités de l'âme et du corps. Elle me disait: "Je voudrais avoir une petite soeur pour m'amuser avec elle; recommande au bon Dieu de m'en envoyer une; et, pour le récompenser, j'entrelacerai, pour lui, une guirlande de violettes, de menthes et de géraniums." Pour toute réponse, je l'enlevais sur mon sein et l'embrassais avec amour. Elle savait déjà s'intéresser aux animaux, et me demandait pourquoi l'hirondelle se contente de raser de l'aile les chaumières humaines, sans oser y rentrer. Mais moi je mettais un doigt sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le silence sur cette grave question, dont je ne voulais pas encore lui faire comprendre les éléments, afin de ne pas frapper, par une sensation excessive, son imagination enfantine; et, je m'empressais de détourner la conversation de ce sujet, pénible à traiter pour tout être appartenant à la race qui a étendu une domination injuste sur les autres animaux de la création. Quand elle me parlait des tombes du cimetière, en me disant qu'on respirait dans cette atmosphère les agréables parfums des cyprès et des immortelles, je me gardai de la contredire; mais, je lui disais que c'était la ville des oiseaux, que, là, ils chantaient depuis l'aurore jusqu'au crépuscule du soir, et que les tombes étaient leurs nids, où ils couchaient la nuit avec leur famille, en soulevant le marbre. Tous les mignons vêtements qui la couvraient, c'est moi qui les avais cousus, ainsi que les dentelles, aux milles arabesques, que je réservais pour le dimanche. L'hiver, elle avait sa place légitime autour de la grande cheminée; car elle se croyait une personne sérieuse, et, pendant l'été, la prairie reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle s'aventurait, avec son filet de soie, attaché au bout d'un jonc, après les colibris, pleins d'indépendance, et les papillons, aux zigzags agaçants. "Que fais-tu petite vagabonde, quand la soupe t'attend depuis une heure, avec la cuillère qui s'impatiente?" Mais elle s'écriait, en me sautant au cou, qu'elle n'y reviendrait plus. Le lendemain, elle s'échappait de nouveau, à travers les marguerites et les résédas; parmi les rayons du soleil et le vol tournoyant des insectes éphémères; ne connaissant que la coupe prismatique de la vie., pas encore le fiel; heureuse d'être plus grande que la mésange; se moquant de la fauvette, qui ne chante pas si bien que le rossignol; tirant sournoisement la langue au vilain corbeau, qui la regardait paternellement; et gracieuse comme un jeune chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence; le temps s'approchait, où elle devait, d'une manière inattendue, faire ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant pour toujours la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les babillements de la tulipe et de l'anémone, les conseils des herbes du marécage, l'esprit incisif des grenouilles, et la fraîcheur des ruisseaux. On me raconta ce qui c'était passé, car, moi, je n'étais pas présente à l'événement qui eut pour conséquence la mort de ma fille. Si je l'avais été, j'aurais défendu cet ange au prix de mon sang... Maldoror passait avec son bouledogue; il voit une jeune fille qui dort à l'ombre d'un platane, et il la prit d'abord pour une rose. On ne peut dire qui s'éleva le plus tôt dans son esprit, ou la vue de cette enfant, ou la résolution qui en fut la suite. Il se déshabille rapidement, comme un homme qui sait ce qu'il va faire. Nu comme une pierre, il s'est jeté sur le corps de la jeune fille, et lui a levé la robe pour commettre un attentat à la pudeur... à la clarté du soleil! Il ne se gênera pas, allez!... N'insistons pas sur cette action impure. L'esprit mécontent, il se rhabille avec précipitation, jette un regard être prudence sur la route poudreuse, où personne ne chemine, et ordonne au bouledogue d'étrangler avec le mouvement de ses mâchoires, la jeune fille ensanglantée. Il indique au chien de la montagne la place où respire et hurle la victime souffrante, et se retire à l'écart, pour ne pas être témoin de la rentrée des dents pointues dans les veines roses. L'accomplissement de cet ordre put paraître sévère au bouledogue. Il crut qu'on lui demanda ce qui avait été déjà fait, et se contenta, ce loup, au mufle monstrueux, de violer à son tour la virginité de cette enfant délicate. De son ventre déchiré, le sang coule de nouveau le long de ses jambes, à travers la prairie. Ses gémissements se joignent aux pleurs de l'animal. La jeune fille lui présente la croix d'or qui ornait son cou, afin qu'il l'épargne; elle n'avait pas osé la présenter aux yeux farouches de celui qui, d'abord, avait eu la pensée de profiter de la faiblesse de son âge. Mais le chien n'ignorait pas que, s'il désobéissait à son maître, un couteau lancé de dessous une manche, ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare. Maldoror (comme ce nom répugne à prononcer!) entendait les agonies de la douleur, et s'étonnait que la victime eût la vie si dure, pour ne pas être encore morte. Il s'approche de l'autel sacrificatoire, et voit la conduite de son bouledogue, livré à de bas penchants, et qui élevait sa tête au-dessus de la jeune fille, comme un naufragé élève la sienne, au-dessus des vagues en courroux. Il lui donne un coup de pied et lui fend un oeil. Le bouledogue, en colère, s'enfuit dans la campagne, entraînant après lui, pendant un espace de route qui est toujours trop long, pour si court qu'il fût, le corps de la jeune fille suspendue, qui n'a été dégagée que grâce aux mouvements saccadés de la fuite; il craint d'attaquer son maître, qui ne le reverra plus. Celui-ci tire de sa poche un canif américain, composé de dix à douze lames qui servent à divers usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cet hydre d'acier; et, muni d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas encore disparu sous la couleur de tant de sang versé, s'apprête, sans pâlir, à fouiller courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou élargi, il retire successivement les organes intérieurs; les boyaux, les poumons, le foie et enfin le coeur lui-même sont arrachés de leurs fondements et entraînés à la lumière du jour, par l'ouverture épouvantable. Le sacrificateur s'aperçoit que la jeune fille, poulet vidé, est morte depuis longtemps; il cesse la persévérance croissante de ses ravages, et laisse le cadavre redormir à l'ombre du platane. On ramassa le canif, abandonné à quelques pas. Un berger témoin du crime, dont on n'avait pas découvert l'auteur, ne le raconta que longtemps après, quand il se fut assuré que le criminel avait gagné en sûreté les frontières, et qu'il n'avait plus à redouter la vengeance certaine proférée contre lui, en cas de révélation. Je plaignis l'insensé qui avait commis ce forfait, que le législateur n'avait pas prévu, et qui n'avait pas eu de précédents. Je le plaignis, parce qu'il est probable qu'il n'avait pas gardé l'usage de la raison, quand il mania le poignard à la lame quatre fois triple, labourant de fond en comble, les parois des viscères. Je le plaignis, parce que, s'il n'était pas fou, sa conduite honteuse devait couver une haine bien grande contre ses semblables, pour s'acharner ainsi sur les chairs et les artères d'un enfant inoffensif, qui fut ma fille. J'assistai à l'enterrement de ces décombres humains, avec une résignation muette; et chaque jour je viens prier sur une tombe." A la fin de cette lecture, l'inconnu ne peut plus garder ses forces, et s'évanouit. Il reprend ses sens, et brûle le manuscrit. Il avait oublié ce souvenir de sa jeunesse (l'habitude émousse la mémoire!); et après vingt ans d'absence, il revenait dans ce pays fatal. Il n'achètera pas de bouledogue!... Il ne conversera pas avec les bergers!... Il n'ira pas dormir à l'ombre des platanes!... Les enfants la poursuivent à coups de pierre, comme si c'était un merle.
 
                                                                                                                         Isidore Ducasse
                                                                                                             Comte de Lautréamont

La révolte de Los Angeles - avril/mai 1992 - Franklin Rosemont



Paris, le 6 avril 1993

Mon cher Franklin Rosemont,

J’ai été très heureux de recevoir ce beau texte sur le journal « what are you going to do about it ? ». J’ai été émerveillé par votre beau texte, dont presque personne n’a parlé en France. Je considère même que ce texte représente une façon nouvelle et d’importance considérable pour montrer que le monde actuel va devoir connaître une explosion surréaliste beaucoup plus grande que celle qui a éclaté à Paris en 1924. Votre document fait un tableau extraordinaire de la rébellion de Los Angeles, et on aurait envie d’écrire quelque chose de semblable au sujet des rébellions qui se produisent aujourd’hui dans beaucoup d’autres pays du monde. Votre texte est à la fois très précis, très détaillé et du même coup beaucoup plus éclatant que les commentaires historiques que l’on fait souvent en Europe. Votre verve est une verve américaine, et comme l’Amérique du Nord est elle-même un fruit des populations européennes et même asiatiques maintenant, elle devrait avoir un écho considérable.
Vous pouvez dire à vos amis américains, comme à ceux de l’étranger, que j’espère vivement que votre mouvement surréaliste parviendra à renouveler ce que nous avions tenté il y a si longtemps déjà.
Encore une fois recevez toute mon amitié pour vous et vos amis.
Pierre Naville



TROIS JOURS QUI ÉBRANLÈRENT LE NOUVEL ORDRE MONDIAL
La Révolte de Los Angeles
Avril - Mai 1992
Traduit de l’américain par Armand Vulliet d’après What are you going to do about it ? n° 2, avril 1993
Publié sur le site de l' Atelier de création Libertaire.


LES CHOSES NE SONT PLUS CE QU’ELLES ÉTAIENT

« Partout où vous trouverez l’injustice, la forme appropriée de la politesse, c’est l’attaque. »
T-Bone Slim
« Nous ne pouvions pas choisir le gâchis dans lequel nous vivons - cet effondrement de toute une société - mais nous pouvons choisir le moyen d’en sortir. » C.L.R. James

« N’ayez pas peur. Allez-y et jouez. »
Charlie Parker

AVEC DES FLAMMES hautes de plusieurs dizaines de mètres et s’étendant sur des dizaines de kilomètres carrés, la révolte de Los Angeles d’Avril-Mai 1992 a éclairé l’horrible réalité nationale du nouvel ordre mondial. Grâce au secteur habituellement le plus invisible de la population des États-Unis - la « sous-classe » méprisée -, l’injustice fondamentale de la société américaine est soudainement devenue visible aux yeux du monde entier. En une année de campagnes électorales et de « sondages d’opinion » absurdes et insipides, alors que Pogo faisait remarquer que ce n’étaient pas les choix mais le manque de choix qui faisait des élections américaines une mascarade, l’avant-garde de la majorité abstentionniste a exprimé haut et clair ses féroces opinions contre l’Establishment. En un temps de démoralisation et d’incohérence politique globale, les gens les plus démunis du pays ont changé le paysage et la direction de la politique américaine et montré la voie à tous ceux qui sont en quête de la vraie liberté et de la justice pour tous.
Les fausses ambitions de grandeur de la classe dominante qui ont suivi l’effondrement des bureaucraties capitalistes d’État de l’Europe de l’Est et de l’URSS - illusions déjà interrompues par une récession empirant constamment aussi bien que par un dégoût croissant envers la corruption et la malfaisance du gouvernement nord-américain à l’intérieur et à l’étranger ont crevé comme une bulle tandis que les sans-emploi, les sans-abri et les hip-hoppers de L. A. se mettaient à réinventer les traditions révolutionnaires du 1er Mai avec deux jours d’avance.
Les rebelles de L. A. ont montré que quelques maires et chefs de police noirs et latinos, quelques spectacles télévisés pour les minorités et quelques visages-alibis de célébrités noires et latinos sur des panneaux de pub ne résolvent pas et ne peuvent pas résoudre les problèmes de ceux qui sont forcés de vivre dans les ghettos noirs, les barrios et autres « mauvais » quartiers de l’Amérique. Fils et filles des rebelles de Watts de 1965, petits-fils et petites-filles des « zoot-suiters [1] » et beboppers des années quarante, les rebelles de L. A. ont scandé sur fond de rap à tous et à chacun qu’il ne faut rien de moins qu’une transformation complète des relations sociales pour créer une vie qui vaille d’être vécue.
Pendant trois journées entières, plusieurs dizaines de milliers de gens ont dit « non ! » au système d’esclaves connu sous le nom de « mode de vie américain ». Dans l’enthousiasme hautement éducatif de l’action de masse, le train-train de la résignation, établi de longue date, fut rejeté en faveur de l’improvisation, de l’expérience, de la découverte. Quoique brièvement, des multitudes qui avaient été condamnées à une vie morte découvrirent de nouvelles raisons de vivre, de nouvelles possibilités de vie.
Maintenant, presque un an plus tard, les murailles de l’oppression en tremblent encore.


LEURS MESSAGES ET LES NOTRES



« Par quelle règle de morale, la violence employée par un esclave peut-elle être considérée comme la même que celle d’un esclavagiste ? [...] la violence qui vise au rétablissement de la dignité humaine et à l’égalité ne peut pas être jugée à la même aune que la violence qui vise au maintien de la discrimination et de l’oppression. »
Walter Rodney : The Groundings With My Brothers, 1969


« Le policier est l’ennemi absolu. » Charles Baudelaire

L’ INITIATIVE HARDIE des audacieux et jeunes rebelles de L. A. a permis maintenant à d’innombrables millions de personnes de voir, d’entendre et de sentir - comme jamais auparavant - la crise totale de cette civilisation mortifère. Dans un ordre social où les « portes de la perception » sont systématiquement bloquées, condamnées et couvertes de fils barbelés, la libération des sens est l’indispensable préalable à toute autre libération.
« Envoyer des messages » au peuple est une des principales fonctions du monde des affaires et du gouvernement. C’est le monopole officiel de ceux qui sont au pouvoir - nous autres sommes considérés comme de simples récepteurs. Quand le président des États-unis dit qu’il va envoyer un message, comme pendant le massacre du golfe Persique et la révolte de L. A., « message » signifie généralement la troupe. Les rebelles de L. A., néanmoins, ont envoyé de vigoureux messages de leur cru - des messages de résistance, de révolte et de liberté - et ces messages furent entendus haut et clair par des millions de gens.
La révolution est, de fait, d’abord et surtout, une question d’expression humaine. Ceux d’entre nous qui continuent de rêver à la révolution - qui n’ont pas désespéré de créer une société vraiment libre - proclament non seulement leur solidarité avec les rebelles de L. A. et leur détermination à les défendre, mais aussi leur conviction que leur action a plus fait pour mettre en évidence les questions fondamentales que tout ce qui est arrivé depuis ces dernières années.
Sans équivoque, nous sommes du côté des rebelles de L. A. Leurs ennemis sont les nôtres, comme l’est leur mépris pour un Ordre social fondé sur l’inégalité et l’autorité appuyée par la force. Nôtres, aussi, sont leur désespoir, leur rage, leur aspiration à une vraie vie, et leur conscience aiguë que l’action directe est aujourd’hui le seul moyen efficace d’amélioration sociale.
Avant tout, il est important de purger l’atmosphère de la toxique poussière idéologique que le gouvernement et ses machines à produire des informations ont répandu partout sur la révolte de L. A. et ses suites. Rejetant le terme dépréciateur d’ « émeute », nous reconnaissons dans la révolte un soulèvement vraiment révolutionnaire qui a mis en question les fondements de l’exploitation par la ploutocratie nord-américaine, démasqué la fiction de sa démocratie et rechargé toutes les forces émancipatrices de ce pays et du monde. De fait, loin d’être une « émeute » isolée, les événements de Los Angeles ont déclenché une vague de révoltes dépassant si largement le simple événement local, qu’on peut en fin de compte s’y référer par la date plutôt que par le lieu. De même qu’il y eut Mai 68, il y eut Avril-Mai 1992.
Dans l’attaque directe des institutions répressives de cette société, nous reconnaissons une critique pratique quasi totale et, en tant que telle, une réfutation pratique de tous les idéologues de gauche, de droite et du centre, dont les critiques partielles et les programmes réformistes ne sont guère plus que la marque de fabrique de l’impasse, de la défaite et de la réaction.
Ainsi, nous rejetons également les calomnies de la classe dominante - lancées par d’innombrables journalistes et hommes politiques, y compris Mike Royko dans le Chicago Tribune et Stanley « Hanging Judge » (le juge pendeur) Crouch dans le New York Times - selon lesquelles les rebelles de L. A. ne sont que « des auteurs de viols collectifs, des tueurs, des voleurs », « des émeutiers et des criminels de rue », « rien d’autre qu’une manifestation d’opportunisme barbare », et des fauteurs d’« anarchie criminelle ». De telles insultes révèlent l’hypocrisie béate de ceux qui saluent « les combattants pour la démocratie » approuvés par le ministère des Affaires étrangères, mais qui exècrent ceux qui vivent et combattent aux États-Unis mêmes. On ne peut attendre de gens qui se trouvent pour la première fois dans un environnement déserté par les flics, conscients d’être plus libres qu’ils ne l’ont jamais été de leur vie, qu’ils se comportent en modèle d’êtres humains libres dans une société libre, car dans leur première expérience de la liberté ils apportent avec eux l’accumulation d’une vie entière de non-liberté. Il serait absurde de croire que, à l’instant où leurs fers tombent de façon soudaine et inattendue, ceux qui ont été liés leur vie durant vont évoluer sur-le-champ avec la grâce du danseur. Non, ils ne feront pas toujours ce qu’il faudrait, et certains commettront inévitablement de terribles erreurs. Que ces excès fassent partie de toute insurrection des opprimés est un truisme - la Révolution américaine fit pleine d’excès -, et seuls des lèche-bottes du statu quo pourraient dénoncer de tels soulèvements à cause des excès de quelques-uns.
L’important n’est pas simplement de condamner la brutalité de ceux qui se sont soulevés mais aussi, comme Sister Souljah [2] l’observa à l’époque, de replacer de tels excès dans le contexte de violences bien pires : celles qui sont le lot quotidien des cités américaines. Ainsi, seulement, pourrons-nous les éviter dans l’avenir. En tout cas, ne perdons pas le sens des proportions. Les excès commis par les rebelles de L. A. ne firent pas les traits les plus remarquables de la révolte. Les dénonciations hystériques de la violence par ceux qui gouvernent sonnent particulièrrement creux. Le président de la CIA et les commentateurs aux ordres ont essayé de nous convaincre que quatre noirs accusés d’avoir battu un chauffeur blanc dans les premières heures du soulèvement étaient des ogres parmi les plus répugnants de tous les temps. Pour mettre cela en perspective, il suffit de compter le nombre de ceux qui ont perdu leur vie en une seule heure de « dommages collatéraux » lors du massacre du peuple irakien en 1991 par les États-unis.
Fausse aussi, et pourtant partie intégrante de l’apologie des oppresseurs, est la vision « consumériste » de la révolte, selon laquelle les « émeutiers » rivalisèrent à qui mieux mieux dans l’accumulation des biens. La principale action des rebelles fut pourtant l’attaque et la destruction des commissariats de police, des bâtiments officiels et des magasins considérés comme des symboles de l’ordre dominant. Les prétendus pillages firent décidément un phénomène secondaire. Pour la « sous-classe », en outre, la pub des mass média est une cruelle imposture : ce que vous voyez, c’est ce que vous ne pouvez vous offrir et que vous n’aurez jamais.
Nous rejetons aussi la théorie des libéraux - telle que l’avancent James Ridgeway et d’autres - selon laquelle, Gates, le chef de la police aurait d’une manière ou d’une autre manigancé ou mené la révolte car il savait qu’elle allait arriver, qu’il refusa de s’y opposer ( pour des raisons personnelles aussi bien que politiques ) en mobilisant la police de L. A. et que, au bout du compte, il en retira le plus grand profit. Elever ainsi un quelconque des acteurs les moins importants de l’histoire - chefs de police, hommes politiques et autres parasites - a des positions de pouvoir qu’ils ne purent jamais atteindre, c’est réduire les masses au statut de simples objets de l’histoire, victimes inévitables de l’autorité toute-puissante.
Le peuple des rues de L. A. a subi de nombreuses pertes et, pour le moment, a battu en retraite. Mais ce fut lui, et non pas Gates ou quelque autre éminente personnalité, qui fit l’histoire pendant les deux derniers jours d’avril et le 1er mai 1992.
Finalement, il est impossible d’être d’accord avec ceux qui affectent de ne voir dans la révolte de L. A. qu’une « tragédie ». Qu’elle ait eu des aspects tragiques, personne ne le niera, mais on ne peut l’évacuer ainsi d’un simple trait de plume. Qu’il n’y eût pas eu de révolte après l’annonce du verdict concernant les policiers, que la scandaleuse décision de l’affaire Rodney King eût été passivement acceptée, voilà, oui, ce qui eût été une tragédie.


LE PRINTEMPS EST LÀ



« A vrai dire, les phénomènes ne se déroulent pas toujours en pratique selon les schémas établis. » Amilcar Cabrai, 1968.
« Jusqu’à présent, l’on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires. » Isidore Ducasse, 1870.

POURQUOI LOS ANGELES ?
Le poète Larry Neal a écrit que « l’Amérique est le plus grand geôlier du monde, et nous sommes tous en prison ». Il est caractéristique du Nouvel Ordre mondial que la cité d’Amérique qui ressemble le plus à une prison, véritable foyer de racisme institutionnalisé et couveuse de quelques-unes des innovations les plus insidieuses de l’histoire dans la guerre du Capital contre le Travail, se trouve aussi être ce que Mike Davis appelle la « métropole à la croissance la plus rapide du monde industriel avancé » [1]. Rien n’est moins surprenant qu’une révolte majeure éclate dans une cité où la misère post-industrielle a atteint son niveau le plus haut. Mais les événements d1avril-mai 1992 ne peuvent être réduits au statut de phénomène « régional ». En fait, la révolte a révélé, dans ses grandes lignes, des tracés et des courbes qui aideront à définir le déroulement de la lutte pour l’émancipation humaine sur ce continent dans les années à venir.
Los Angeles est la cité la plus militarisée des États-Unis,et ses flics ont depuis longtemps la réputation d’être les plus fascistes du pays. Le Département de Police de L. A. compte 8 000 agents, et il faut ajouter la Police du Shérif qui en compte 8 000 aussi. Le premier jour du soulèvement, Wilson, le gouverneur de Californie, fit donner 4 000 soldats de la Garde nationale. Le président Bush envoya 4 500 militaires et marines aussi bien que 1 200 conseillers juridiques fédéraux de la Patrouille des frontières, du Bureau des prisons, du Commandement des forces aériennes, de la Police des parcs américains, des unités héliportées du service des Douanes, des équipes de la section armes et tactique spéciales (SWAT) du FBI, et des équipes spéciales du Bureau des alcools, tabacs et armes à feu. 1 200 officiers de la Patrouille des autoroutes de Californie furent mobilisés. Outre ce 26 900 défenseurs en armes du Capital et de l’État, plusieurs Milliers d’autres étaient en « réserve ». De plus, L. A. possède 3 500 agences de « sécurité privée », toutes lourdement armées.
Qu’il eût fallu soixante-douze heures à ces immenses forces militaires pour occuper les quartiers rebelles montre que le soulèvement exprimait le malaise et les désirs d’une large communauté. De manière significative, bien plus que dans les soulèvements de ghetto des années soixante, la révolte de L. A. s’étendit vite au-delà des vastes zones libérées du ghetto lui-même, allumant des foyers de rébellion parmi les opprimés d’Hollywood, de Long Beach, de Pasadena et d’ailleurs. En tout, quelque 10 000 commerces furent détruits. Les dégâts furent estimés à un milliard de dollars. Environ 17 000 « émeutiers » furent arrêtés. Près de 2 000 furent « déplacés ».
Moins d’une heure ou deux après les premières nouvelles sur les « troubles » de L. A., les services de police furent placés en « réserve » sur tout le territoire des États-Unis. Des réservistes furent rappelés, les patrouilles de rue augmentèrent Et par tout le pays la police locale fit invitée à ajouter les mensonges et les menaces de son cru à la propagande non-stop des médias aux ordres.
Malgré ce déploiement de forces policières et militaires à l’échelle de la nation, malgré un complet mépris des libertés civiques par les forces mises en place, qui prit les proportions d’un état de siège à Los Angeles, Las Vegas et ailleurs, et malgré l’enfilade de demi et de non-vérités débitées à la télé, à la radio, dans la presse et en chaire, la révolte de L. A. provoqua une réaction positive et active d’un océan à l’autre. Peu importe les manœuvres, aussi rusées furent-elles, de l’« officiel » ministère des Affaires étrangères ou des commentateurs des médias - qui peut faire la différence ? - pour essayer de supprimer les vraies informations en provenance de L. A. ou de les noircir avec des images et des insinuations racistes, des jeunes récalcitrants d’un bout à l’autre du pays ont percé l’écran de fumée et sont entrés dans l’action. Des actions de protestation qui, dans certains cas, tournèrent à la révolte totale, provoquée par l’annonce du soulèvement de L. A. et en solidarité avec lui, eurent lieu dans au moins quarante-quatre cités sur vingt États [2].
Comme cela est vrai de la révolte de L. A. elle-même, peu sinon aucune de ces révoltes de solidarité ne furent menées ou même, à vrai dire, affectées en quel que façon par la gauche organisée. Sans la moindre préparation à un tel soulèvement, dont quelques « théoriciens de pointe » avaient en fait prouvé l’impossibilité dans ce qu’ils aiment à appeler cette époque « post-moderne », la gauche - à de très rares exceptions près [3] - ne contribua ni aux événements eux-mêmes ni à leur clarification théorique ultérieure. Dans la presse américaine dite de gauche, la couverture de la révolte de L. A. oscilla de manière caractéristique entre les génuflexions avec torsions de mains sur la « tragédie », et l’autosatisfaction cynique tirée de ce soulèvement qui, comme n’importe quel événement, n’importe où, n’importe quand « soutenait » une fois de plus, tel ou tel programme archaïque. Tout au plus, les sectes de gauche prêtèrent un certain soutien aux manifestations d’après la révolte, auxquelles néanmoins elles tentèrent trop souvent d’imposer un point de vue réformiste en liant les revendications pour un travail moins dénué de sens au sort du Parti démocrate, dont l’écœurante campagne présidentielle aborda la révolte de L. A. en jouant la « carte Sister Souljah » pour réaffirmer avec force insistance cette évidence que Bill « More Cops On The Streets » (Plus de flics dans les rues) Clinton n’était derrière son saxophone qu’un politicien blanc conservateur de plus.
Bien plus intéressant et lourd de conséquence que ces exercices de foire de l’intelligentsia soi-disant radicale, ce fut l’action décidée des sans-abri, qui troquèrent à la vitesse de l’éclair leur condition de gens à la rue contre celle de gens dans la rue, et la lucidité et l’audace révolutionnaires de la communauté hip-hop, et des jeunes insurgés de la classe ouvrière en général, qui firent bien sûr le cœur et l’âme de la révolte.
Contrairement à ceux qui affectent de ne voir qu’analphabétisme et ignorance dans la « jeune génération », nous prétendons que les adolescents les plus pauvres d’Amérique, pour la plupart exclus du système éducatif, sont, à beaucoup d’égards et d’une façon fondamentale, bien plus avisés que ceux qui veulent les garder à l’école pour les préparer à des boulots... inexistants. Si la meilleure façon d’apprendre est de faire, la première chose est de décider quoi faire. il y a toute raison de croire qu’en quelque soixante-douze heures de destruction populaire créatrice, la population insurgée de L. A. a plus appris que pendant toutes les années qu’elle a passées confinée en salle de classe. Presque en passant, donc, elle a proposé la seule solution pratique à la crise largement débattue de l’éducation américaine. Que les hip-hoppers et les laissés-pour-compte de l’école aient beaucoup à apprendre, c’est évident, mais ils ont aussi beaucoup à enseigner. On aurait tort de minimiser l’inévitable confusion et, dans certains cas, la franche misogynie et l’hystérie anti-coréenne, qui affligent la communauté hip-hop et les rappers, qui constituent son expression publique la plus connue. Il n’en est pas moins essentiel de reconnaître dans cette communauté, et dans sa musique, l’émergence d’un orgueil rebelle, le rejet conscient des valeurs dominantes et des institutions qui les soutiennent et, surtout, une nouvelle identité radicale enracinée dans une conscience de masse, qui se développe et montre que le changement révolutionnaire est possible. L’auto-organisation de ces gosses en casquette de rapper marquée du X de Malcom X a aidé à poser les fondations pour rien moins que la création d’une société libre.
En contraste hilarant avec le puritanisme sinistre et la rhétorique « réaliste » de la gauche, les nouveaux guérilleros urbains de L. A. voulaient se payer du bon temps. Interrogés par des reporters sur les raisons du pillage, beaucoup répondirent : « Parce que c’est le pied ! ». Une photo de première page du Chicago Tribune du 1er mai portait la légende : « Les pilleurs rient en emportant tout ce qu’ils peuvent ». Ironiquement, le gros titre à la une au-dessus annonce : « Cauchemar de violence à L. A ». Le cauchemar d’une classe est le rêve heureux d’une autre.
Coco Fusco a bien montré que « se moquer de l’identité imposée, des règles imposées, des lois imposées » est depuis longtemps un élément du combat anti-impérialiste. En avril-mai 1992,l’humour fut une arme majeure. Il était difficile à ceux qui se servaient dans les magasins abandonnés par les gardiens de ne pas faire de plaisanteries sur le « marché libre ». Moins d’un jour après le début de la révolte, des autocollants : « Soutenez votre police locale : tabassez-vous vous-mêmes » apparurent sur les murs, les fenêtres et les réverbères d’un bout du pays à l’autre. Rien ne fait plus pour la libération de l’esprit qu’une bonne blague aux dépens des flics, des patrons et des bureaucrates. En outre, comme dans le mouvement des femmes pour la liberté de procréation et dans celui contre le massacre du Golfe, les humoristes - auteurs de bandes dessinées, bateleurs de rue, détourneurs d’affiches et graffiteurs-comédiens - saisirent l’essentiel de la révolte de L. A. plus vite et avec plus de logique que n’importe qui. Une théorie sociale coupée de l’humour ne peut pas servir la cause de la liberté.
L’insistance des rebelles de L. A. sur l’humour et sur le plaisir de piller et d’autres formes de révolte, indique que leur point de départ se situait bien loin du principe politique de réalité. Dans un des articles les plus pénétrants sur la révolte, Robin D. G. Kelley attira l’attention sur « la joie et le sentiment de puissance » qui se lisaient sur le visage de ces Noirs et Latinos, jeunes et pauvres, « s’emparant des biens et détruisant ce que beaucoup tenaient pour les symboles de la domination » [4]. Dans cette joie et dans ce sentiment de puissance repose le seul avenir qui vaille la peine d’être rêvé.
L’insurrection de trois jours à L. A. en 1992 fut aussi spontanée que le soulèvement des travailleurs hongrois en 1956, la révolte de Mai 68 à Paris et la grève générale de Trinidad en 1970, et elle sera toujours, avec d’autres, à la place d’honneur des grands bonds vers la liberté. Aujourd’hui, quand tout ce qui reste de la gauche traditionnelle n’est qu’un zeste desséché de mouvements morts depuis longtemps, ceux qui n’ont rien à perdre continuent de nous offrir les fruits nouveaux de l’Arbre de Vie.


MENSONGE EN TECHNICOLOR



« Le rêve est la vérité. » Zora Neale Hurston, 1937

 « On ne peut avoir le capitalisme sans le racisme. » Malcolm X, 1964

 « Vous savez, cette émeute a été notre média. » Jeune de L. A. à des reporters, 1992


PENDANT LA RÉVOLTE de L. A., il devint clair que même l’information apparemment la plus simple était saturée de mensonges. On nous répéta maintes et maintes fois, par exemple, que « la violence débuta peu après l’annonce du verdict » - comme si le verdict raciste lui-même n était pas un acte de violence, et comme si toute l’affaire King ne montrait pas a quel point la violence participe du comportement routinier du Département de Police de Los Angeles et du mode de vie américain. Un autre refrain malhonnête exprima la consternation des médias : les rebelles de L. A. étaient « en train d’incendier leurs propres quartiers ». Les leurs, vraiment ? Y a-t-il quelqu’un pour croire réellement que des gens forcés de vivre dans ces communautés de désolation et de terreur les possèdent ou les contrôlent ?
En fait, la leçon principale de la révolte fut de montrer à quel point les médias de l’Establishment et le comportement habituel des racistes déterminent les Américains blancs à nier ce qu’ils voient. Ainsi, un juré s’obstina à maintenir que King « dirigeait l’action et qu’il la contrôlait complètement » alors qu’il gisait accablé sous la volée de coups que lui assenait la police. Un gros titre du Chicago Tribune, dans un rare accès de lucidité, résuma le parfait illogisme du jury, : « Ce que nous pensions avoir vu dans la bande vidéo n’est pas arrivé. »
Les membres du jury qui acquittèrent les flics coupables de voies de fait sur Rodney King montrèrent une capacité terrifiante à construire un « simiotexte » blanc qui leur permit de nier la brutalité du pouvoir, malgré le nombre de fois où ils l’observèrent. Assurément, même maintenant, une petite armée d’universitaires s’efforce fiévreusement d’adapter les divers modes de la « déconstruction » aux réalités de Los Angeles. Dans la mesure où de tels intellectuels sont incapables de voir que l’oppression et la liberté (et non pas seulement des images manipulables à l’infini sont en jeu, ils ne peuvent, par l’usage débridé qu’ils font de la « déconstruction », sortir d’une apologétique honteuse semblable à la capitulation de H. de Man devant le fascisme ni se démarquer de la lâche décision des jurés de Simi Valley.
Ce ne fut pas seulement la conduite du jury, mais le spectacle entier donné par la presse et les commentateurs télé qui montra comment il est possible d’être littéralement aveuglé par le racisme. Étant donné les procès-verbaux d’arrestation et les images de la révolte, il ne peut y avoir de doute sur le fait que la réaction de la communauté au verdict de l’affaire King fut multiculturelle, pour employer un terme que les universités n’ont pas encore totalement vidé de sens.
La jeunesse latino se déversa dans les rues aux côtés des Afro-Américains et subit plus d’arrestations et de « déplacements » que n’importe quel autre groupe. Beaucoup de rebelles étaient fraîchement arrivés des pays d’Amérique centrale dont les récentes histoires de résistance garantissaient qu’ils ne s’en laisseraient pas imposer par la présence des tanks. Les Américains d’origine coréenne vinrent en grand nombre aux rassemblements du mouvement Justice for King et furent arrêtés par centaines. Quantité de Blancs firent partie des foules insurgées et figurèrent bien en vue sur nombre des photographies les plus frappantes du soulèvement. La police arrêta plus de mille Blancs.
Typiquement, néanmoins, en novembre 1992, quand le New York Times revisita les lieux de la révolte, ses journalistes réussirent à faire entièrement disparaître cette population blanche. « La population blanche de la cité, selon le Times, bien que largement épargnée par l’émeute, fut secouée par le soulèvement dont elle fut témoin. » Avant la révolte, et après qu’une jeune afro-américaine eut défié, dans un meeting de protestation, le maire Bradley - « On ne peut pas faire confiance à ces gens (Bradley et autres) pour agir. Vous (la foule), vous savez ce qu’il faut faire » - les femmes jouèrent un rôle de premier plan dans les rues. Une photo du New York Times, prise peu après mais à des kilomètres. de là, montrait, selon la légende, cinq personnes criant « des insultes et des menaces à la police » : quatre étaient des femmes. Trois des quatre pillards en train de rire représentés sur la première page du Chicago Tribune du 1er mai étaient des femmes. Quelques jeunes mères latinos portaient des bébés avec elles tandis qu’elles pillaient. Un reporter britannique remarqua une femme noire lançant méthodiquement des pierres dans les fenêtres de l’immeuble du L. A. Times. A Hollywood, une « bande de petites filles blanches » - comme le décrivit un journaliste radio - se servit à même le stock d’un grand magasin de lingerie. Suite passionnante à la plus grande manifestation de femmes de l’histoire des États-Unis - la marche pour le droit à la libre procréation à Washington DC, quelques semaines plus tôt -, la révolte de L. A. donna consistance à l’expression usée d’ « Année de la femme ».
Malgré tout cela, l’image dominante du soulèvement donnée par les médias fut de loin le tabassage de l’automobiliste blanc Reginald Denny par de jeunes Noirs. Armés d’un petit bout de bande vidéo, la presse et la télé imposèrent, en se focalisant sur Denny, leur Nouvel Ordre mondial à la place de l’activité variée, créatrice, vivante de la révolte.
Ainsi ce furent les Afro-Américains de sexe masculin, censés en tant que tels constituer une menace, et non pas les violences policières, qui devinrent le problème central des médias. Prendre Denny pour victime, de ce point de vue, n’équilibrait pas simplement le cas de King, cela l’expliquait, ainsi que le verdict de Simi Valley. Les Noirs, comme d’habitude, étaient le problème. Ils étaient, comme le suggérèrent les glapissements soigneusement rodés de Bush et de Quayle, les produits pathologiques de l’effondrement de la famille noire, ils étaient des mercantis et des incendiaires hip-hop. La télé en vint à représenter les femmes noires de South Central comme dans un mélo, non pas comme des personnes agissant de leur propre chef, mais comme des spectatrices abusées, d’irresponsables enfants porteuses d’enfants incontrôlables, et même des fans de Murphy Brown sans cervelle poussées à la maternité hors mariage par l’exemple néfaste d’une héroïne de sitcom riche, blanche et à la quarantaine bien sonnée.
En réduisant l’émeute à une affaire de jeunes Noirs de sexe masculin, les informations ne permettaient guère d’en comprendre la participation multiraciale et multi-ethnique. Comme l’écrivit Mike Davis : « On entend les commentateurs parler à satiété des jeunes Noirs alors qu’en fait on voit d’autres groupes ethniques sur l’écran [1] ». Que faisaient par exemple tant de gosses blancs à envahir les rues, a s’exposer au danger ? Pourquoi les arrestations se firent-elles surtout chez les Latinos ? Ces questions furent ignorées la plupart du temps.
Occasionnellement, un magazine d’information a cité brièvement un « expert » quelconque pour dire que les événements de Los Angeles étaient une « émeute de classe », de pauvres, indifférents aux problèmes de race, et agissant sous l’effet d’une misère commune. Cette analyse, bien meilleure que tout autre disponible dans la presse populaire, souffre de la tendance des intellectuels américains à supposer que ce qui relève d’un problème de classe ne relève donc pas d’un problème de race. Le conflit de classes, évident dans la révolte de Los Angeles, ne devrait pas occulter le fait qu’elle a surgi à la suite d’une exigence claire de justice raciale. Les jeunes Afro-Américains de la « bourgeoisie » y compris les étudiants de l’université de Californie du Sud, de l’université de Californie-Los Angeles et des campus de l’État de Californie, participèrent énergiquement à la révolte. Les jeunes Blancs qui se joignirent à l’action faisaient plus qu’exprimer de simples griefs de classe, ils faisaient un pas décisif vers l’abolition de la suprématie blanche en se mêlant à une « émeute raciale » pour attaquer l’autorité plutôt que pour attaquer les Afro-Américains. Ce sont les « infos », mais vous ne le saurez jamais par les journaux.
Quand la presse sortit vraiment du cadre « jeunes Noirs contre société blanche », elle ne le fit que pour souligner les tensions entre Afro-Américains et commerçants coréens et, plus récemment, entre Noirs et Latinos. Ces deux zones de tension sont d’immense importance. Que les médias, apparemment, ne soient capables de repérer les préjugés anti-asiatiques et antilatinos (et anti-arabes et antisémites) que lorsque l’émergence de telles attitudes peut être imputée à la communauté noire, ne doit pas nous laisser ignorer les différends réels entre gens de couleur aux États-Unis. Mais la leçon du soulèvement de L. A. est tout sauf de conclure désespérément à l’unité impossible. Le scandale du verdict de l’affaire King fut multiracial, et le cri « Pas de justice, Pas de paix ! » a retenti hautement et en plusieurs langues.
Dans le cas des relations Noirs-Latinos, il y a peu de preuves que la tendance première à l’unité céda dramatiquement la place à des luttes intestines à mesure que la révolte progressait. Le pompeux exercice de chauvinisme de Jack Miles « Blacks vs. Browns », qui déshonora les pages du numéro d’octobre 1992 de The Atlantic, s’appliqua pesamment à faire correspondre les événements d’avril-mai 1992 à son titre. Peine perdue, même dans l’interprétation torturée qu’en donne Miles. Des sous-titres comme « A New Paradigm : Blacks vs. Latinos » sont suivis de manière détonnante dans l’essai de Miles par des discussions sur les divisions à l’intérieur de la population latino et par des preuves du but commun des Noirs et des Centre-Américains dans la révolte. Il est clair qu’il y a des conflits entre Noirs et Latinos à Los Angeles. Les récentes batailles pour les petits boulots dans le bâtiment le reflètent assez. Mais, comme dans les rivalités entre gangs, l’expérience de la révolte urbaine n’aggrava pas tant les divisions entre Noirs et Latinos qu’elle ne les atténua.
Les conflits entre Noirs et Coréens soulèvent des problèmes bien plus inquiétants. Les commerçants américains d’origine Coréenne furent ceux qui, de la part des pillards, et en particulier des incendiaires, subirent proportionnellement les pertes les plus graves. La possession par les Coréens de débits d’alcool et de magasins des plus exposés au pillage accentua les tensions après la très légère condamnation du commerçant Suon Ja-du pour le meurtre de l’adolescente noire Latasha Harlins, et permet de comprendre Cet engrenage des violences. Les politiques de crédit, qui confinent les hommes d’affaires asiatiques dans les ghettos (d’où le capital blanc a fui pour l’essentiel) et qui empêchent les Afro-Américains d’ouvrir des commerces, jouent évidemment un rôle dans l’exacerbation des problèmes entre Noirs et Coréens. Les rencontres quotidiennes dans les magasins sont quasi programmées pour provoquer l’explosion entre les deux camps, chacun se sentant pris au piège et sous la menace.
Il est insensé de croire que, dans de telles situations, les problèmes entre commerçants et clients en resteront là et ne déteindront pas sur les relations entre Noirs et Coréens à plus grande échelle. Il n’est tout simplement pas vrai, par exemple, que les paroles anticoréennes des chansons hip-hop se cantonnent à l’expression d’une haine de classe.
Dès lors qu’il s’agit de conflits entre victimes du système, affronter une réalité si sinistre ne doit pas nous amener à penser, comme le font les médias, que toute réalité est fatalement destinée à rester telle. L’histoire plus large de la riposte de Los Angeles, de la riposte au niveau national et de celle des Américains d’origine coréenne au verdict de l’affaire King réfute un tel point de vue qui tend à répandre le désespoir, car il montre la formidable pression que des jeunes gens peuvent exercer pour briser les chaînes de ceux qui subissent à en mourir l’oppression de race et de classe.


APRÈS LA PLUIE


« Le monde en danger est notre vrai et serai voisinage. » Guillermo Gomez Peña
« Seuls les poètes, parce qu’ils doivent fouiller et recréer l’histoire, en ont jamais appris quelque chose. » James Baldwin
« Nous sommes toujours en train de chercher. Je pense que maintenant nous sommes sur le point de trouver. » John Coltrane

L’IMPORTANCE à long terme de la révolte de L. A. ne peut pas être appréciée en dehors de la crise écologique mondiale. Le fait que le plus grand soulèvement urbain du siècle aux États-Unis ait été ignoré par la presse environnementaliste est un signe de plus - et sans appel - que l’écologie bourgeoise est indissolublement liée à l’Establishment pollutocratique qu’elle prétend combattre.
Il est clair que la révolte et la riposte à l’échelle du pays qu’elle a engendrées abondent en implications écologiques. Extraordinaire exemple d’ « action locale », elle affectera inévitablement pour longtemps toute pensée globale.
La révolte a fourni, par exemple, un dramatique et éclairant prélude à l’orgie des Violeurs de la Terre connue quelques semaines plus tard sous le nom de « Sommet de la Terre » à Rio de Janeiro. Les délégués (pour la plupart des chefs d’État) déclarèrent sans broncher que le capitalisme - système social foncièrement écocidaire - était compatible avec une planète saine. Mais les mines brêlantes et les prisons surpeuplées de L. A. se joignirent à l’air pollué qui infeste toujours la cité pour donner le démenti à ces bureaucrates et montrèrent au monde entier que la patrie du capitalisme par excellence est une des sociétés les plus malades du globe.
En ce temps de destruction massive des forêts tropicales et autres endroits sauvages, la contradiction entre la cité et la « campagne » est devenue cruciale dans toutes les luttes pour le changement social. Quiconque connaît le b a ba de l’écologie sait que la restauration massive de la nature sauvage est aujourd’hui une priorité, qui ne le cède à aucune autre - en fait, la condition préalable à la continuation de la vie sur cette planète - et qu’une telle restauration exige, à son tour, le démantèlement massif des cités mortifères de la société industrielle. Sous ce jour, l’incendie des centres commerciaux de L. A., peppétré collectivement et dans la liesse, peut être considéré non seulement comme une réponse sensée aux conditions de vie intenables du ghetto, mais aussi comme un pas écologiquement sain vers la destruction de ces désastres urbains que sont les villes empoisonnées de l’Amérique. Objectivement, dans la guerre du gouvernement nord-américain contre la vie et la nature sauvages, les rebelles de L. A. furent du côté sauvage.
Subjectivement, cependant, la dimension écologique de la révolte apparaît avec un relief encore plus accusé. Que des adolescents noirs se reconnaissent de plus en plus comme une espèce en danger - ce fit en fait le thème d’un rap local très populaire juste avant et pendant la révolte -, c’est certainement une des principales révolutions de la conscience de notre temps. Que la plantation de nouveaux arbres - pour apporter de la beauté dans les communautés minoritaires de L. A. - soit une exigence majeure du programme avancé en commun par les Bloods et les Crips pour la reconstruction de la cité, cela aussi donne à penser.
Le point de départ des rebelles, en outre, était à des années-lumière de l’antinomie bidon « travail contre environnement », que les démagogues misérabilistes de tous bords emploient pour paralyser les étourdis. En demandant non pas du travail mais la vie, et toute la liberté et la plénitude qu’elle renferme, les rebelles de L. A. - parmi lesquels les votants inscrits étaient à n’en pas douter une rareté - ont révélé de fortes affinités avec l’aile la plus radicale, « sans compromis », du mouvement écologiste.
L’environnementalisme dominant continue d’être aux mains de cadres corporatistes et racistes qui par définition rechignent à mettre en question les intérêts de la suprématie blanche, du Capital et de l’État capitaliste. Dans les vingt années passées, la prolifération d’associations comme la National Wildlife Federation, la société Audubon, le Sierra Club, etc., a coïncidé avec la destruction d’une plus grande étendue que celle qui fut détruite d’espaces verts dans le demi-siècle précédent. Ces groupes, qui sont dirigés comme des entreprises par des bureaucrates qui pensent et agissent en hommes d’affaires, sont à l’éco-activiste de base ce que la bureaucratie de l’AFL-CIO est à la classe ouvrière : une élite privilégiée dont la principale fonction est de maîtriser la fureur - c.-à-d. la créativité révolutionnaire - de ceux qui n’ont rien.
Les rebelles de L. A. ont montré exactement ce qu’il allait faire pour transformer l’environnementalisme en un mouvement réel et efficace : le désespoir, le défi, l’énergie, le sentiment de l’ennui et de la misère insupportables de la vie américaine d’aujourd’hui, le sens de l’improvisation, la volonté de prendre des risques et une belle détermination a s’affranchir de la misère. Avec la perspective de ces parias pour inspirer et orienter les actions d’un nouveau mouvement, une planète écologiquement saine pourrait devenir une réalité au lieu de n’être qu’un slogan.
Ceux qui sont le plus loin des rênes du pouvoir se sentent souvent ô combien impuissants, mais ils détiennent toujours le pouvoir de rompre et donc, potentiellement, de renverser l’ordre répressif en son entier.
C’est dans la solidarité de tous ceux qui sont exclus des relations sociales existantes que repose notre seule chance de vaincre la méga-machine écocidaire. Surgissant à un moment où les infrastructures des villes américaines sont au bord de l’effondrement, la révolte de L. A. a ouvert de passionnantes possibilités au développement d’alliances de combat inimaginables auparavant, qui pourraient battre en brèche et même détruire les barrières sectaires qui ne cessent de nous affaiblir et que multiplient à l’envi d’éphémères chapelles à courte vue.
C’est maintenant le temps de nouveaux commencements, et donc le temps de nouveaux regroupements. Il n’est aucun activiste nulle part qui ne tirerait profit de la lecture de Malcolm x - l’auteur préféré des rebelles de L. A. -, et les écologistes radicaux comme les biologistes de la conservation des espèces feraient bien non seulement de rendre leur savoir plus accessible à ceux qui en ont le plus besoin, mais aussi de trouver les moyens de lier leurs luttes à celles des opprimés qui peuvent vraiment améliorer les choses. Dans la cité qui nous a donné le mot smog et qui est aujourd’hui une décharge principale pour les déchets toxiques et les commentaires radio de Daryl Gates [2] de tels liens semblent possibles - et ils auraient même dû être tissés depuis longtemps.
De telles liaisons nouvelles, impensables pour les dogmatiques, sont le fruit obligé de l’imagination révolutionnaire. Si les rebelles de L. A. tiraient leur inspiration de la poésie du rap, la révolte, elle, reste un facteur vital pour renouveler partout la pratique de la poésie en tant qu’activité révolutionnaire. Les rêves les plus hardis des poètes ont toujours exprimé les aspirations les plus profondes de l’humanité, et tout « programme » qui les nie est un aller simple pour la misère et pour plus de misère. Toute prétendue « révolution » qui accepte de s’en tenir à moins que la réalisation de la poésie dans la vie de chaque jour est une révolution dans l’impasse avant de démarrer.
Dès que les éco-activiste s, les féministes radicales, les travailleurs rebelles au productivisme et les combattants de rue des ghettos-barrios commenceront à se comprendre entre eux, à trouver leur terrain commun et à grouper leurs ressources pour des luttes unitaires et pour l’entraide, nous commencerons à voir un mouvement qui pourra tout bonnement être capable de jeter à bas les structures inhumaines qui sont en train de nous tuer tous.
Pétri d’humour, ouvert à la poésie, visant à une réintégration fondamentale de l’humanité et de la planète sur laquelle nous vivons avec les créatures qui la partagent avec nous, ce nouveau mouvement révolutionnaire mondial sera naturellement le plus enjoué et le plus aventureux de tous les temps. Comment pourrait-il en être autrement ?
La lutte pour la nature sauvage est inséparable de la lutte pour une société libre, qui est inséparable de la lutte contre le racisme, la suprématie blanche et l’impérialisme, qui est inséparable de la lutte pour la libération des femmes, qui est inséparable de la lutte pour la liberté sexuelle, qui est inséparable de la lutte pour l’émancipation des travailleurs et l’abolition du travail, qui est inséparable de la lutte contre la guerre, qui est inséparable de la lutte pour vivre une vie poétique et, plus généralement, pour faire ce qui nous plaît.
Les ennemis, aujourd’hui, sont ceux qui essaient de séparer ces luttes.
En avril-mai 1992 le monde fut témoin d’un des premiers ébranlements traumatiques de cette révolution qui doit aller plus loin qu’aucune autre révolution.
Exclus du monde entier, unissez-vous ! La liberté maintenant ! La Terre d’abord ! [3] Ces trois mots d’ordre pour nous n’en font qu’un.

Le Groupe surréaliste
Chicago mars 1993


A propos du surréalisme aux États-Unis aujourd’hui

À la fin des années soixante, peu après la mort d’André Breton, est fondé par les poètes Franklin et Pénélope Rosemont, Paul Garon, Robert Green et quelques autres lucides rêveurs, le Mouvement surréaliste aux États-Unis. Tornade lente puisqu’elle bouillonne toujours dans notre désir, et poulpe dont figurent, depuis Chicago, les imprévisibles réflexes, cette poésie à coups de marteau qui seule peut-être maintenant défend la pensée contre l’aberrant fonctionnement de ce monde. Le premier numéro de la revue Arsenal, surréalist subversion, paraît en 1970, le quatrième en 1988. Un rythme plus frénétique est donné à ces activités où la quête poétique ne se dissocie pas de la critique comme de la lutte révolutionnaire, par la parution d’innombrables tracts, plaquettes et recueils de poèmes, essais, affiches et déclarations collectives diverses. En 1976, à Chicago toujours, le Mouvement organise par ses propres soins, c’est-à-dire sans une quelconque aide de l’industrie culturelle, une exposition mondiale du surréalisme, vouée à l’exaltation de « la liberté merveilleuse, vigilance du désir ». En de tels rendez-vous, vers où toujours s’achemine l’improbable, se croisent des poètes tels Philip Lamantia ou Jayne Cortez, des jazzmen et des wobblies, Herbert Marcuse et Bugs Bunny... C’est ainsi ; il y a, de l’autre côté de la coutume océane, « quelque chose de nouveau dans le surréalisme : les nombreux textes portant sur la dialectique de la culture populaire, sur les relations changeantes entre le surréalisme et la musique, sur la critique contemporaine du misérabilisme, sur le dépassement de la politique par l’humour et sur les liens entre la pratique de la poésie et une conscience écologique radicale [4] »
Guy Girard