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en pleine figure - Haïkus de la guerre 14-18


Putain de guerre ! - Jean-Pierre Verney / Jacques Tardi



Septentrion plein d'éclairs roses,
Pourpre répons de l'est,
Quel des deux, ce matin, est l'aurore ?

Cette corne de bois est pareille
Au sourcil arqué de mon amie.
Oserai-je la bouleverser d'obus ?

Un trou d'obus
Dans son eau
A gardé tout le ciel.

Lueur – Départ – Éclair – Éclatement,
Noire se reclôt la nuit.
Un galop s'est tu sur la route.

Maurice Betz


Côte à côte l'hiver
Deux buissons de fils barbelés ;
En mai, l'un fleurit d'aubépine.

Henri Druart


En pleine figure,
La balle mortelle.
On a dit : au cœur – à sa mère.

René Maublanc


Ma tête à peine rentrée,
Un moustique siffle et soudain
La crête de terre s'éboule.

Une canonnade, vue de haut,
Avec la brusque splendeur de ses halos,
Et ses grondements dans la nuit noire.

Dans les vertèbres
Du cheval mal enfoui
Mon pied fait : floche…

Retenu par le poids du sac, à la renverse
Sur la pente gluante,
Il gigote, hanneton comique et pitoyable.

Dans un trou du sol, la nuit,
En face d'une armée immense,
Deux hommes.

Hier sifflant aux oreilles,
Aujourd'hui dans le képi,
Demain dans la tête.

Cla, cla, cla, cla, cla…
Ton bruit sinistre, mitrailleuse,
Squelette comptant ses doigts sur ses dents.

À leur table frugale
Un saucisson noir s'est invité…
Il a défoncé trois poitrines.

Des chiens lointains hurlent à la mort…
Ils se rapprochent…
Ils sont passés.

Ces corps remplis d'acier, de cuivre,
On les a ligotés, garrottés…
Comme s'ils pouvaient fuir !

Je l'ai reçu dans la fesse
Toi dans l’œil
Tu es un héros, moi guère.

Ils ont des yeux luisants
De santé, de jeunesse, d'espoir…
Ils ont des yeux en verre.

Julien Vocance


Tu maudis la guerre ;
Mais que sonnent les clairons
Et tu suis au pas.

Jean Baucomont



En pleine figure – Haïkus de la guerre de 14-18
Anthologie établie par Dominique Chipot
Préface Jean Rouaud
Éditions Bruno Doucey - 2013





apparitions des pantins brisables - Jacques Vaché


manuscrit et dessin - Jacques Vaché


  X. le 16-6-17


Mon cher ami,
J'ai reçu hier au soir votre mot. Je me permets d'inclure y cette sorte de lettre une sorte de dessin. Car décidément je ne peins plus qu'à l'aide d'encres de couleur.
Ainsi que je l'annonce à M. J. Cocteau je fais du plaisir de vous voir presque bientôt. Croyant qu'on me laissera débarquer le 23 après-midi à Paris. Et de la sorte je pourrais fort bien aller voir « les Mamell de Tirésias » de Guillaume A. – sur lequel – et ceci est une autre Histoire – je maintiens cet après-midi mon jugement – Vous ai-je dit vraiment que Gide était froid ?
Troisième reprise de ce mot – ÇA COMMENCE À M'AGACER – Apparitions des pantins brisables qui s'enquièrent ou vous font plaisir ! – J'abats le quatrième. Well.
Avez-vous reçu, il y a bientôt un mois, il me semble, – un individu souriant, très énervant, avec des figures alentour qui m'ont fait bien des fois – de colère – éclater de rire un peu ? – Il avait présidé, je crois, un certain temps à mes ébats guerriers et je serai, je l'avoue, déçu d'une perte – casse – Et il fait une chaleur pleine de mouches et d'odeurs de boîtes de conserves entr'ouvertes.
Je suis votre serviteur.

Jacques Tristan Hylar


Jacques Vaché – lettre à André Breton
in soixante-dix-neuf lettres de guerre
jeanmichelplace - 1989





l'aimable « ...WHAT ? » brutal – Jacques Vaché



X . le 29.12.16

Amie Jeannette,

– Je reviens d'une longue promenade à cheval – (pas drôle : de l'eau jusqu'au ventre les trois-quarts de la route) – C'était un peu pour aller jusqu'à A* chercher une correspondance possible – Aussi je vais vous attraper un peu à cause que je n'ai pas trouvé de lettre de vous – À moins que la Poste – ce bouddha tout-puissant…
– Où est ma chambre d'A*  ? ici je suis maintenant dans une chaumière écœurante d'odeurs et de crasse – Il règne dans le réduit minuscule où je loge un parfum puissant de souris et de lard rance – Et, aussitôt bougies éteintes, c'est un chahut épouvantable d'animaux qui grouillent et de petites pattes griffues sur les carreaux – Se battent-ils – tiennent-ils sabbat ? ou jouent-ils à des jeux de société  ? mais ce qu'il y a de certain est que c'est fort inquiétant – C'est une vieille maison qui tient un peu de celles des Histoires – avec une multitude peu croyable d'enfants sculptés dans la crasse – Et il bout toujours sur le feu des ragoûts innommables dans leur vieille graisse – Et le relent qui monte de toute cette crasse ! et les chats qui rôdent et qui font craquer quelqu'os séculaire sous le buffet ! Et le petit dernier qui bougeasse vaguement dans un coin sombre, humide et larmoyant un peu !
J'ai chaque soir l'appréhension de traverser cette mer d'excréments – et l’inondation, qui monte, risque d'entrer dans la maison – ce qui est arrivé une fois – Cela lave un peu… mais Dieu sait les horribles débris qui flottent !.
Déjà deux mois que j'ai été en permission – Cela a passé un peu plus vite que je ne croyais – D'ici un mois je pourrais en espérer une – Je suppose que la tenue australienne sera d'un gros effet sur la masse des populations urbaines –
A part cela – m'entendant toujours à peu près avec mes bonshommes – C'est affaire de manières communes à prendre : parler toujours sans aucun enveloppement, lentement et fort, en mâchant ses mots – Je ne suis tout de même pas encore entièrement accoutumé à l'aimable « ...WHAT ? » brutal qu'ils vous lancent quand ils ne vous entendent pas
Enfin ils ne font pas trop mauvais ménage avec les populations restées – et l'autre jour j'ai été témoin – au mariage d'un Australien Néo-Zélandais avec une petite d'A* -
Et maintenant, peut-on vous demander un petit mot quand vos «  Business » ne vous presseront pas trop ? –
Le meilleur souvenir de
           JACK

* Armentières

Jacques Vaché – lettre à Jeanne Derrien
in soixante-dix-neuf lettres de guerre
jeanmichelplace - 1989