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Retour de promenade - Federico Garcia Lorca

Assassiné par le ciel,
entre les formes qui vont vers le serpent
et les formes qui cherchent le cristal,
je laisserai mes cheveux pousser.
Avec l’arbre à moignons qui ne chante pas
et l’enfant au blanc visage d’oeuf.
Avec les bestioles à la tête brisée
et l’eau haillonneuse aux pieds secs.
Avec tout ce qui est fatigue sourde-muette
et papillon noyé dans l’encrier.
Me heurtant à mon visage différent de chaque jour.
Assassiné par le ciel !



Un poète à New York  Trad. André Belamich

Assassinat - Federico Garcia Lorca



"Les Rives de l'Hudson" de Pierre-Henri Chauveau


Deux voix dans le petit matin sur Riverside Drive


« Comment est-ce arrivé ?
- Une égratignure à la joue.
C’est tout !
Un ongle qui serre la tige.
Une épingle qui fouille
jusqu’à trouver les radicelles du cri.
Et la mer cesse de bouger.
- Comment, comment est-ce arrivé ?
- Comme cela.
 - Allons ! De cette façon ?
- Oui.
Le coeur est sorti tout seul.
- Malheur, malheur à moi ! »

Poète à New-York. 1929-1930
Trad. André Belamich

Romance de la lune, lune. - Federico Garcia Lorca






La lune vint à la forge
avec ses volants de nards.
L'enfant, les yeux grands ouverts,
la regarde la regarde.
Dans la brise qui s'émeut
la lune bouge  les bras,
dévoilant, lascive et pure,
ses seins blancs de dur métal.
Va-t'en lune, lune, lune.
Si les gitans arrivaient,
ils feraient avec ton coeur
bagues blanches et colliers.
Enfant, laisse-moi danser
Quand viendront les cavaliers,
ils te verront sur l'enclume
étendu, les yeux fermés.
Va-t'en lune, lune, lune.
Je les entends chevaucher.
Enfant, laisse-moi, tu froisses
ma blancheur amidonnée.
Battant le tambour des plaines
approchait le cavalier.
A l'intérieur de la forge
gît l'enfant, les yeux fermés.
Par l'olivette venaient,
bronze et rêve, les gitans,
chevauchant la tête haute
les yeux à demi fermés.
Comme chante sur son arbre,
comme chante la chouette !
La lune à travers le ciel
mène un enfant par la main.
Dans la forge les gitans
à grands cris se lamentaient.
La brise veille, veille,
la brise fait la veillée.

In Romancero gitan, trad. André Belamich

 

Romance de la garde civile espagnole - Federico Garcia Lorca



W. Eugene Smith Guardia Civil, Spain 1950

A Juan Guerrero,
consul général de la Poésie.

Ils montent de noirs chevaux
dont les ferrures sont noires.
Des taches d'encre et de cire
luisent le long de leurs capes.
S'ils ne pleurent, c'est qu'ils ont
du plomb au lieu de cervelle.
Avec leur âme en cuir verni
par la chaussée ils s'en viennent.
Nocturnes et contrefaits
là où ils vont ils ordonnent
des silences de gomme obscure
et des pleurs de sable fin.
Ils passent, s'ils veulent passer,
cachant au creux de leur tête
une vague astronomie
de pistolets irréels.

Ô la ville de gitans !
Au coin des rues, des bannières.
La lune et la calebasse
et la cerise en conserve.
Ô la ville des gitans,
qui jamais peut t'oublier ?
Ville de douleur musquée
avec des tours de cannelle.

Comme descendait la nuit,
la nuit la nuit tout entière,
les gitans à leurs enclumes
forgeaient flèches et soleils.
Un cheval ensanglanté
frappait aux portes muettes.
Des coqs de verre chantaient
à Jerez de la Frontière.
A l'angle de la surprise
le vent nu tourne soudain
dans la nuit d'argent de nuit,
la nuit la nuit tout entière.

La Vierge et saint Joseph
ont perdu leurs castagnettes.
Ils vont prier les gitans
de se mettre à leur recherche.
La Vierge avance habillée
d'un costume d'alcaldesse
en papier de chocolat
et colliers d'amandes vertes.
Saint Joseph remue les bras
sous sa cape de satin
suivi de Pedro Domecq
avec trois sultans de Perse.
La demi-lune songeait
dans une extase d'aigrette.
Les terrasses s'emplissaient
d'étendards et de lanternes.
Et des danseuses sans hanches
à leurs miroirs sanglotaient.
L'eau et l'ombre, l'ombre et l'eau
à Jerez de la Frontière.

Ô la ville des gitans !
Aux coins des rues des bannières.
Voici la Garde civile.
Eteins tes vertes lumières.
Ô la ville des gitans !
Qui jamais peut t'oublier ?
Laissez-la loin de la mer
sans peigne à ses longues tresses.

Ils avancent deux par deux
vers la ville de la fête.
Une rumeur d'immortelles
envahit les cartouchières.
Ils avancent deux par deux.
Double nocturne de toile.
Le ciel pour leur fantaisie
n'est qu'un bazar d'éperons.

La ville multipliait
ses portes, libre de crainte.
Quarante gardes civils
pour la piller y pénétrèrent.
Les horloges s'arrêtèrent
et le cognac des bouteilles
se camoufla en novembre
pour que nul ne le suspecte.
Une volée de longs cris
jaillit dans les girouettes.
Les sabres fendent les brises
que les lourds sabots renversent.
Par les chemin de pénombre
s'enfuient les gitanes vieilles
avec leurs chevaux dormants
et leurs jarres de piécettes.
Au haut des rues escarpées
grimpent les capes funèbres,
faisant reluire fugaces
des moulinets derrière elles.

Les gitans se réfugient
au portail de Bethléem.
Saint Joseph, couvert de plaies,
enterre une jouvencelle.
Des fusils perçants résonnent,
toute la nuit, obstinés.
La Vierge applique aux enfants
de la salive d'étoiles.
Pourtant la Garde civile
avance en semant des flammes
dans lesquelles, jeune et nue,
l'imagination s'embrase.
Rosa, fille des Camborios,
gémit, assise à sa porte,
devant ses deux seins coupés
et posés sur un plateau.
Et d'autres filles couraient,
poursuivies par leur tresses,
dans un air où éclataient
des roses de poudre noire.
Lorsque toutes les terrasses
furent des sillons en terre,
l'aube ondula des épaules
en un long profil de pierre.

Ô la ville des gitans !
La Garde civile se perd
dans un tunnel de silence
tandis que les flammes t'encerclent.

Ô la ville des gitans !
Comment perdre ta mémoire ?
Qu'on te cherche dans mon front.
Jeu de lune et jeu de sable.

In Romancero Gitan, trad. André Belamich

New-York ( Bureaux et Dénonciation ) - Federico Garcia Lorca





Sous les multiplications 
il y a une goutte de sang de canard. 
Sous les divisions 
il y a une goutte de sang de marin. 
Sous les additions, un fleuve de sang plein de tendresse. 
Un fleuve qui vient en chantant 
à travers les chambres à coucher des faubourgs, 
et qui devient argent, ciment ou brise 
dans l'aube mensongère de New York. 
Les montagnes existent, je le sais. 
Et les lunettes pour la sagesse. Mais je ne suis pas venu voir le ciel. 
Je suis venu voir le sang trouble. 
Le sang qui amène les machines aux cataractes 
et l'esprit à la langue du cobra. 
Tous les jours on tue à New York 
quatre millions de canards, 
cinq millions de porcs, 
deux mille pigeons pour le plaisir des agonisants, 
un million de vaches, 
un million d'agneaux, 
et deux millions de coqs 
qui laissent les cieux brisés en mille morceaux. 
Mieux vaut sangloter en affûtant son couteau 
ou assassiner les chiens dans les hallucinantes parties de chasse 
que de souffrir au petit matin
les interminables trains de lait, les interminables trains de sang,
et les trains de roses aux mains liées 
par les négociants en parfums. 
Les canards et les pigeons 
et les porcs et les agneaux 
mettent leurs gouttes de sang 
sous les multiplications ; 
et les terribles hurlements des vaches entassées 
emplissent de douleur la vallée 
où l'Hudson s'enivre d'huile. 
Je dénonce tous les hommes 
qui ignorent l'autre moitié, 
la moitié sans rachat possible 
qui dresse ses montagnes de ciment 
là où battent les coeurs 
des petits animaux qu'on oublie 
et où nous tomberons tous 
dans l'ultime fête des foreuses.

Je vous crache à la figure. 
L'autre moitié m'écoute, 
qui dévore, qui chante, qui vole dans sa pureté 
comme les enfants des concierges 
qui portent de fragiles bâtonnets
dans les trous où se rouillent
les antennes des insectes. 
Ce n'est pas l'enfer, c'est la rue. 
Ce n'est pas la mort, c'est la boutique de fruits. 
Il y a un monde de rivières brisées et de distances insaisissables 
dans la petite patte de ce chat, cassée par l'automobile, 
et j'entends le chant du ver de terre
dans le coeur de plus d'une enfant. 
Oxyde, ferment, terre frémissante. 
Terre qui nages toi-même dans les chiffres des bureaux.
Que vais-je faire ? Ordonner des paysages ? 
Ordonner les amours qui deviendront des photographies, 
qui deviendront des bouts de bois et bouffées de sang ? 
Non, non ; je dénonce. 
Je dénonce le complot 
de ces bureaux déserts 
qui ne diffusent pas les agonies, 
qui effacent d'un trait les programmes de la forêt vierge, 
et je m'offre en pâture aux vaches entassées 
lorsque leurs cris emplissent la vallée 
où l'Hudson se soûle d'huile.

Traduction André Belamich

Rixe - Federico Garcia Lorca



Bruegel l'Ancien, Rixe de paysans, XVIe siècle. (Musée Fabre, Montpellier.)
Ph. © Archives Larbor


Les canifs d'Albacete,
au milieu du précipice,
luisent comme les poissons
embellis de sang hostile.

Un dur éclat de poker
coupe dans le vert acide
des chevaux pris de fureur,
des cavaliers de profil

Aux branches d'un olivier
deux vieilles femmes gémissent.
Voilà que grimpe aux rideaux
le grand taureau de la rixe.

Les mouchoirs et l'eau glacée
des anges noirs tes fournissent.
Des anges aux ailes comme
à Albacete les canifs.

Juan Antonio de Montilla
mort le long du ravin glisse,
une grenade à ses tempes
et le corps semé de lys.
La croix de feu qu'il chevauche
dès lors à la mort le hisse.

Par l'olivaie vient le juge
avec un garde civil.
Le sang qui s'est enfui pleure
un refrain muet de reptile.

Ça s'est fait comme toujours,
- Messieurs les gardes civils:
cinq Carthaginois sont morts
et quatre Romains périrent.

Le soir fou de ses figuiers
et de ses chaleurs qui bruissent,
défaille sur les blessures
des cavaliers à la cuisse.

Et des anges noirs volaient
dans l'air du jour qui décline.
Des anges aux longues tresses
et dont le cœur est fait d'huile.


Mort d'Antoñito el Camborio - Federico Garcia Lorca



Vue du CañoTravieso.  Phot. Louis Bertrand


On entendit des cris de mort
près du fleuve Guadalquivir.
D'anciennes voix qui crient autour
d'une voix d'œillet masculine.
Il mordit comme un sanglier
marquant aux bottes des canines.

Il faisait des bonds savonneux
de dauphin pris dans cette rixe.
Le sang ennemi fit des taches
sur sa cravate cramoisie,
mais ils avaient quatre poignards
et il a bien dû défaillir.

Quand l'estocade des étoiles
plonge ses piques dans l'eau grise,
quand les taurillons voient en rêve
des capes tournant en iris,
on entendit des cris de mort
près du fleuve Guadalquivir

Antonio Torres Heredia
Camborio aux crins durs et vifs,
jeune homme brun de verte lune,
à la voix d'œillet masculine,
dis-moi, qui donc a pris ta vie
près du fleuve Guadalquivir ?


Mes quatre cousins
Qui viennent de Benameji,
Ce qu'ils n'enviaient pas sur d'autres,
sur moi, ils en avaient envie.
Mes chaussures couleur corinthe,
l'ivoire de mes pendentifs,
l'huile d'olive et le jasmin
qui pétrissent ma peau très fine.

Oh. Antoñito el Camborio,
toi, digne d'une impératrice !
Il te faut penser à la Vierge
car maintenant tu vas mourir.

- Oh, Federico Garcia,

appelle la garde civile !
J'ai déjà la taille brisée
comme une tige de mais.

Trois coups de son sang le frappèrent
et puis il mourut de profil.
Vivante pièce de monnaie
dont jamais on n'aura copie.

Et lorsque les quatre cousins
arrivent à Benameji,
s'éteignirent les cris de mort
près du fleuve Guadalquivir.


traduction Line Amselem, « Complaintes gitanes ».  Editions Allia, Paris, 2003.

La femme adultère - Federico Garcia Lorca

 




 



Je la pris près de la rivière
Car je la croyais sans mari
Tandis qu’elle était adultère
Ce fut la Saint-Jacques la nuit
Par rendez-vous et compromis
Quand s’éteignirent les lumières
Et s’allumèrent les cri-cri
Au coin des dernières enceintes
Je touchai ses seins endormis
Sa poitrine pour moi s’ouvrit
Comme des branches de jacinthes
Et dans mes oreilles l’empois
De ses jupes amidonnées
Crissait comme soie arrachée
Par douze couteaux à la fois
Les cimes d’arbres sans lumière
Grandissaient au bord du chemin
Et tout un horizon de chiens
Aboyait loin de la rivière

Quand nous avons franchi les ronces
Les épines et les ajoncs
Sous elle son chignon s’enfonce
Et fait un trou dans le limon
Quand ma cravate fût ôtée
Elle retira son jupon
Puis quand j’ôtai mon ceinturon
Quatre corsages d’affilée
Ni le nard ni les escargots
N’eurent jamais la peau si fine
Ni sous la lune les cristaux
N’ont de lueur plus cristalline
Ses cuisses s’enfuyaient sous moi
Comme des truites effrayées
L’une moitié toute embrasée
L’autre moitié pleine de froid
Cette nuit me vit galoper
De ma plus belle chevauchée
Sur une pouliche nacrée
Sans bride et sans étriers

Je suis homme et ne peux redire
Les choses qu’elle me disait
Le clair entendement m’inspire
De me montrer fort circonspect
Sale de baisers et de sable
Du bord de l’eau je la sortis
Les iris balançaient leur sabre
Contre les brises de la nuit
Pour agir en pleine droiture
Comme fait un loyal gitan
Je lui fis don en la quittant
D’un beau grand panier à couture
Mais sans vouloir en être épris
Parce qu’elle était adultère
Et se prétendait sans mari
Quand nous allions vers la rivière



El Romancero Gitano
Traduction Jean Prévost