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à la lisière du débordement de ses propres immondices – Samuel Beckett



Neuf heures et demie. Il tombait une pluie cinglante lorsque Balacqua, ayant enfin rassemblé assez de cœur au ventre pour se réorienter, sortit et gagna l'univers inintelligible de Lincoln Place. Mais il avait acheté une bouteille, elle faisait saillie comme un sein dans la poche de sa vareuse. Il se mit en route d'un pas chancelant près de l'hôpital de chirurgie dentaire. Enfant, il avait redouté sa façade, ses panneaux de verre rouge sang. Aujourd'hui ils étaient noirs, ce qui était bien pire étant donné qu'il s'était défait de quelques puérilités. Se sentant soudain blêmir et saisi d'une sueur moite, il prit appui contre le portillon métallique pratiqué dans le mur de l'université et consulta les horloges de chez Johnston, Mooney et O'Brien. Dix heures moins quelque chose à la vieille girandole et lui si peu enclin à se tenir debout, encore moins à marcher. Et la pluie en hallebardes. Il leva les mains et les tint devant son visage si près que même dans l'obscurité il pouvait en distinguer les lignes. Elles sentaient mauvais. Il les leva à la hauteur de son front, les doigts se nichèrent dans ses cheveux mouillés, les talons des paumes, en écrasant ses globes oculaires, firent jaillir des torrents d'indigo, le creux de sa nuque percuta de plein fouet la corniche, celle-ci comprima le furoncle naissant qu'il arborait en permanence juste au-dessus de son col, il accrut la pression et les élancements : ils lui garantissaient une identité.
Il advint ensuite que ses mains furent brutalement détachées de ses yeux qu'il ouvrit sur l'énorme visage cramoisi d'un ogre. Pendant un moment celui-ci demeura immobile, gargouille en peluche, puis il bougea, pris de convulsions. Ce doit être, songea-t-il, le visage d'une personne qui parle. De fait. C'était bien cette portion d'agent de police qui déversait des insultes sur lui. Belacqua ferma les yeux, il n'y avait pas d'autre moyen de cesser de le voir. Réprimant une pressante envie de pisser sur le trottoir, il dégueula de façon abondante mais peu démonstrative en plein sur les brodequins et le bas du pantalon de l'agent, incontinence en échange de laquelle il reçut un tel coup de coude dans les côtes que, anéanti, il s'écroula à la lisière du débordement de ses propres immondices.



Samuel Beckett – More Pricks than Kicks – 1934
Bande et sarabande – traduction Édith Fournier
les Éditions de Minuit – 1994





Intimité - Samuel Beckett





Si l'on voulait qu'il fût réussi ou tout simplement même qu'il eût lieu, le déjeuner était une entreprise extrêmement minutieuse. Pour que son déjeuner fût agréable, et il arrivait qu'il fût infiniment agréable en vérité, il fallait qu'on lui laissât une paix royale tandis qu'il le préparait. Mais s'il était dérangé maintenant, si quelque jaseur disert déboulait à présent, porteur d'une pétition ou d'une idée géniale, alors autant ne pas manger du tout, car la nourriture n'aurait à son palais qu'un goût d'amertume ou, pis encore, pas le moindre goût. Il lui fallait être strictement seul, il lui fallait un calme et une intimité absolus, pour préparer la nourriture qui constituerait son déjeuner.
La première chose à faire était de verrouiller la porte à double tour.

In Dante et le homard - Samuel Beckett – Bande et sarabande –
Traduction Edith Fournier – p. 23 – Les éditions de Minuit - 1994

L'innomable (extrait) - Samuel Beckett





(…) je n’ai pas bougé, j’ai écouté, j’ai dû parler, pourquoi vouloir que non, après tout, je ne veux rien, je dis ce que j’entends, j’entends ce que je dis, je ne sais pas, l’un ou l’autre, ou les deux, ça fait trois possibilités, toutes ces histoires de voyageurs, ces histoires de coincés, elles sont de moi, je dois être extrêmement vieux, ou c’est la mémoire qui est mauvaise, si je savais si j’ai vécu, si je vis, si je vivrai, ça simplifierait tout , impossible de savoir, c’est là l’astuce, je n’ai pas bougé, c’est tout ce que je sais, non, je sais autre chose, ce n’est pas moi, je l’oublie toujours, je reprends, il faut reprendre, pas bougé d’ici, pas cessé de me raconter des histoires, les écoutant à peine, écoutant autre chose, me demandant de temps en temps d’où je les tiens, ai-je été chez les vivants, ou sont-ils venus chez moi, et où, où est-ce que je les tiens, dans ma tête, je ne me sens pas une tête, et avec quoi est-ce que je les dis, avec ma bouche, même remarque, et avec quoi est-ce que je les entends, et tatata et tatata, ça ne peut pas être moi, ou c’est que je ne fais pas attention, j’ai tellement l’habitude, je fais ça sans faire attention, ou étant comme ailleurs, me voilà loin, me voilà l’absent, c’est son tour, celui qui ne parle ni n’écoute, qui n’a ni corps ni âme, c’est autre chose qu’il a, il doit avoir quelque chose, il doit être quelque part, il est fait de silence, voilà une jolie analyse, il est dans le silence, c’est lui qu’il faut chercher, lui qu’il faut être, de lui qu’il faut parler, mais il ne peut pas parler, alors je pourrai m’arrêter, je serai lui, je serai le silence, je serai dans le silence, nous serons réunis, son histoire qu’il faut raconter, mais il n’a pas d’histoire, il n’a pas été dans l’histoire, ce n’est pas sûr, il est dans son histoire à lui, inimaginable, indicible, ça ne fait rien, il faut essayer, dans mes vieilles histoires venues je ne sais d’où, de trouver la sienne, elle doit y être, elle a dû être la mienne, avant d’être la sienne, je la reconnaîtrai, je finirai par la reconnaître, l’histoire du silence qu’il n’a jamais quitté, que je n’aurais jamais dû quitter, que je ne retrouverai peut-être jamais, que je retrouverai peut-être, alors ce sera lui, ce sera moi, ce sera l’endroit, le silence, la fin, le commencement, le recommencement, comment dire, ce sont des mots, je n’ai que ça, et encore, ils se font rares, la voix s’altère, à la bonne heure, je connais ça, je dois connaître ça, ce sera le silence, faute de mots, plein de murmures, de cris lointains, celui prévu, celui de l’écoute, celui de l’attente, l’attente de la voix, les cris s’apaisent, comme tous les cris, c’est-à-dire qu’ils se taisent, les murmures cessent, ils abandonnent, la voix reprend, elle se reprend à essayer, il ne faut pas attendre qu’il n’y en ait plus, plus de voix, qu’il n’en reste plus que le noyau de murmures, de cris lointains, il faut vite essayer, avec les mots qui restent, essayer quoi, je ne sais plus, ça ne fait rien, je ne l’ai jamais su, essayer qu’ils me portent dans mon histoire, les mots qui restent, ma vieille histoire, que j’ai oubliée, loin d’ici, à travers le bruit, à travers la porte, dans le silence, ça doit être ça, c’est trop tard, c’est peut-être trop tard, c’est peut-être déjà fait, comment le savoir, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, c’est peut-être la porte, je suis peut-être devant la porte, ça m’étonnerait, c’est peut-être moi, ça a été moi, quelque part ça a été moi, je veux partir, tout ce temps j’ai voyagé, sans le savoir, c’est moi devant la porte, quelle porte, ce n’est plus un autre, que vient faire une porte ici, ce sont les derniers mots, les vrais derniers, ou ce sont les murmures, ça va être les murmures, je connais ça, même pas, on parle de murmures, de cris lointains, tant qu’on peut parler, on en parle avant, on en parle après, ce sont des mensonges, ce sera le silence, mais qui ne dure pas, où l’on écoute, où l’on attend, qu’il se rompe, que la voix le rompe, c’est peut-être le seul, je ne sais pas, il ne vaut rien, c’est tout ce que je sais, ce n’est pas moi, c’est tout ce que je sais, ce n’est pas le mien, c’est le seul que j’ai eu, ce n’est pas vrai, j’ai dû avoir l’autre, celui qui dure, mais il n’a pas duré, je ne comprends pas, c’est-à-dire que si, il dure toujours, j’y suis toujours, je m’y suis laissé, je m’y attends, non, on n’y attend pas, on n’y écoute pas, je ne sais pas, c’est un rêve, c’est peut-être un rêve, ça m’étonnerait, je vais me réveiller, dans le silence, ne plus m’endormir, ce sera moi, ou rêver encore, rêver un silence, un silence de rêve, plein de murmures, je ne sais pas, ce sont des mots, ne jamais me réveiller, ce sont des mots, il n’y a que ça, il faut continuer, c’est tout ce que je sais, ils vont s’arrêter, je connais ça, je les sens qui me lâchent, ce sera le silence, un petit moment, un bon moment, ou ce sera le mien, celui qui dure, qui n’a pas duré, qui dure toujours, ce sera moi, il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer.