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Ma vie n'est pas un continuum ! - Arno Schmidt




Ma vie ? ! : Ma vie n'est pas un continuum ! ( il n'est pas que le jour et la nuit pour la diviser en fragments alternativement blancs et noirs ! Car le jour aussi m'accompagne cet autre qui va à la gare, est assis derrière un bureau, bouquine, traîne dans les bois, copule, bavarde, écrit, pense à mille petits riens. Cet éventail qui se disloque. Qui court, fume, défèque, radiophone et télespecte, dit " Monsieur le sous-préfet " : That's me ! ) : Une succession d'instantanés scintillants, en vrac.
Non, pas un continuum, certainement pas un continuum ! : Ainsi court ma vie, ainsi mes souvenirs ( comme qui, pantelant, voit approcher la tempête
         nocturne ) :
Un éclair : une bicoque désolée qui grimace au mileu de taillis vert-de-gris. Puis : la nuit.
Un éclair : de blêmes faces de cauchemar, roulant des yeux vides, des langues, battants de cloches, à toute volée, des doigts qui se font dents : Nuit.
Un éclair : des arbres font la haie; des cerceaux jouent avec des gosses; des femmes s'accroupissent; des fillettes polissonent blouse au vent : Nuit !
Un éclair : moi : Hélas : Nuit !

Ma vie : La ressentir comme un ruban qui, majestueusement, se déroule, voilà précisément ce dont je ne suis pas capable. Pas moi ! (Dire pourquoi.) 



Arno Schmidt - Scènes de la Vie d'un Faune
 Traduction Jean-Claude Hémery & Martine Valette
Edition Christian Bourgois - 1991



Jour du faune - Arno Schmidt


71ème jour du Calendrier Armée Noire


Laurent Gorris : « l’ombre du faune »



Au fond, dans un coin, un cruchon en terre, clissé de paille, au contenu noirâtre et desséché, lémurique et opiacé : Devait vivre comme un vrai faune, le frère n'en faire qu'à sa tête. Et avoir les oreilles salement pointues.




Soir bordé d'or - deuxième jour // Arno Schmidt - Maurice Nadeau éditeur 1991




« Viens que je te lave » : un bain complet à partir d'une boîte de conserve. (D'abord les soins de pédicure. Ravie, elle remua sa cheville étroitement bandée : « Parfait ! » reconnaissante et rassurée.) Maintenant, un peu de crème pour les brûlures des côtes et des hanches. Et satisfaite, elle frotta son ventre humide et duveteux contre mon visage. (Ensuite, ce fut à son tour de m'examiner : elle creva trois cloques et m'inspecta de près le postérieur et les bourses. Après quoi, nos investigations se firent de plus en plus indiscrètes et nos indiscrétions de plus en plus exploratoires.)

Extraits : Arno Schmidt – Scènes de la vie d'un faune
Traduction Jean-Claude Hémery & Martine Vallette
Christian Bourgois éditeur - 1991

Lande - Arno Schmidt // Carlo Emilio Gadda



 le mur jaune=gris de roseaux et de vapeur d'eau




A 10 mètres du sol : (ce que je grimpe bien, quand c'est nécessaire !) Donc, à dix mètres d'altitude, reprenant mon souffle, j'inspecte les parages :

La surface des roseaux très étendue, peut-être 400 X 500 mètres (et l'arbre sur lequel j'étais perché avait certainement le même âge qu'eux). De longues lames de sagaies de 10 pieds de haut, couverte d'un enduit jaune, se dressaient immobiles et denses, véritable armée végétale. (C'était l'endroit le moins élevé de la région, point de ralliement des brouillards nocturnes et des filets d'eau brunâtres. - Tout à fait à droite, reconnaissable seulement à son toit vétuste : la ferme Söder.)


Arno Schmidt - Scènes de la vie d'un faune
Traduction Jean-Claude Hémery et Martine Valette
Christian Bourgois éditeur - 1991






Quelque soldat de la station-radio, sous le ciel germanique, sortait peut-être le dimanche vers les croix solitaires : de la lande de bruyère la draye menait à la forêt ; près du jardin des morts, avec une fleur, son amie l'attendait peut-être. Au-delà de tout sentier, au-delà de tout mal, sans qu'elle soit couronnée de cyprès, repose, en sa lumière opaque, immuable la mort*.


* Les cyprès sont propres à nos climat, aux cimetières de chez nous. Notre auteur part d'une vue concrète (un endroit déterminé, un cimetière donné, sis entre la brande et la forêt) et la dilate au point d'en faire un paysage symbole des royaumes de la mort. " ... sa lumière opaque... ", ambigu : lumière germanique ; lumière des mondes morts.




Carlo Emilio Gadda - Le château d'Udine
Traduction Giovanni Clerico
Les Cahiers Rouges - Grasset - 1991

Les Scènes battaient en poche - Dominique Poncet // Arno Schmidt









" un fil de fer de la clôture eut un bref cliquetis de semi-voyelle "
 
Arno Schmidt - Scènes de la vie d'un Faune 
Traduction Jean-Claude Hémery & Martine Vallette
Christian Bourgois éditions - 1991




[...] De retour de la librairie, la veille au soir, le livre jeté à la table fleurie avait déployé son accordéon de pages. La décision s'était imposée à moi, sans raison, sans défi, de gravir prés et bois jusqu'à la corniche et d'y rejoindre l'aube pour le lire. J'avais fait provision d'un peu de gruyère, d'un quignon de pain à la croûte brûlée, de mon couteau désormais (scarifié Produits Autonet: celui du mort), de Scaferlati et de feuilles à cigarettes (un cahier, comme toujours, de Job non gommé, sorte de Pléiade miniature du meilleur des auteurs: Nobodady!). J'avais pris tout le temps nécessaire pour remplir d'essence mon briquet Tempête, à la molette usée et rétive, mais le seul de tous mes briquets à me donner vraiment du feu tel que je l'entends. [...]




[...] Je pensais à la seule phrase des Scènes que j'avais lue comme si le livre me l'avait dite lui-même: et avec un cliquetis elle se resserra d'une demi-voyelle sur ma tête de gagman ahuri, costumé d'habits volés au mort qui m'avait appris à parler comme à arpenter la montagne [...]

Dominique Poncet – La nuit d'avant les Scènes 
Editions Comp'Act – 1992 – pp. 21/22 & 30

Au restaurant - Arno Schmidt






Le repas de midi ; à l'hôtel près de l'avenue du Port : A notre table, un tailleur gris clair, avec des poings rougeauds (et de grands souliers pointus ; « Miss Alabama », incontestablement ; 5 poignards roses à chaque main). / Elle me décoche, par-dessus ses moules marinières, un tir roulant d'oeillades. Ses lèvres fuchsia vermiformes se tortillent gracieusement sur un fond blanc. (« I'll have three whores a day, to keep love out of my head. » Otway, si mes souvenirs sont exacts ¹.)

L'orchestre de danse ? : Il change tous les mois. / « Y a-t-il beaucoup de végétariens parmi les artistes ? » - Ils ne peuvent réprimer un sourire : « Pour ainsi dire pas. » / Suit l'explication sociologique : ils ont tous tant souffert de la faim qu'ils bâfrent par principe comme l'Enfant prodigue. (Que ne dévorons-nous pas, en fin de compte ? : nous prenons leurs baies aux plantes ; leur peau aux animaux. Nous suçons tous les tétons ; nous aspirons tous les tuyaux, gobons par tous les trous ; comme les crustacés des Seven Seas : et tout cela pour pouvoir roter et péter 10 heures de plus !) / «  Je laisse mes bagages ici ? » Oui.

Un adolescent éthéré entre, frêle et le dos voûté ; il commande 40 onces de steak tartare ² ; puis il contemple avec apathie le mur d'en face ; 2 yeux bestiaux dans un visage d'intellectuel. Ne trouvant rien de mieux à faire, il saisit son beau grand couteau et s'en sert comme d'une baguette de tambour – la noble lame résonne et rebondit docilement (et, tandis qu'il entonne mezza voce une Internationale farcie de trilles et de roulades, c'est plus fort que moi : je me lève respectueusement et je m'incline bien bas, les yeux baissés, comme il convient à un pauvre être tout relatif qui est confronté avec l'absolu. Il me regarde d'un air décontenancé ; sa bouche profère en silence une grossièreté inouïe (identifiable à l'expression de tout le bas du visage) ; et je m'incline à nouveau : quelle volupté d'être invité, même à cela, par de grands hommes. Et par de Grandes Femmes, ce doit être encore plus voluptueux !)).

Car ce n'est autre que Stephen Graham Gregson ! : le poète de L'école des poulets, de Papa Luna et de l'incomparable Ceux du tissage (dont la publication a été suivie de 23 attentats dirigés contre sa personne par des magnats du textile ; et de 485 réquisitoires prononcés contre lui : il dut vivre 11 mois dans les bois, caché chez un ami courageux – jusqu'au moment où l'IRAS se décida à intervenir. Au cours d'une réunion plénière organisée dans la grande salle du théâtre (et retransmise par la télévision dans le monde entier) 800 génies se prononcèrent à l'unanimité en faveur de Gregson. Et séance tenante, un des avions de l'île, blanc comme neige et jouissant de l'immunité culturelle, partit pour les marécages de la Caroline où le malheureux se cachait, écrivant comme un possédé en maudissant sont sort – il crut tout d'abord à une nouvelle ruse de ses bourreaux et refusa de monter dans l'avion (soutenu par une poignée de partisans fanatiques ; il fut très difficile de s'emparer de lui sans lui faire de mal !). / Et l'indignation publique atteignait son paroxysme ! : Alors qu'une heure auparavant, il était cloué au pilori en tant qu'anarchiste, blasphémateur, pornografe et fou à lier – formidable, «  pornografe », on dirait une profession, comme fotografe ! - le manifeste solennel de l'île retourna l'opinion publique contre les auteurs de ces scandaleuses calomnies. On décida de boycotter l'industrie textile (et l'on tint promesse pendant quelques jours) ; tant et si bien que les fabricants affolés ne surent plus qu'inventer pour amadouer le client à grand renfort de cadeaux publicitaires. Ils y parvinrent sans peine, surtout chez les femmes (en leur permettant d'être en avance sur la mode) ; mais certains hommes furent plus difficiles à convaincre : des historiens de la littérature (qui ont une bonne mémoire des noms) refusèrent encore pendant des années d'acheter leurs habits de gala chez le fabricant incriminé par Gregson ! / Cette affaire eut une autre conséquence : aucun industriel n'engagea plus d'apprentis ayant fait des études secondaires ; rien que des gens relativement simples d'esprit (soumis auparavant à des tests raffinés sur leur aptitude à l'esclavage et sur la désespérante pauvreté de leur vocabulaire). Et on introduisit dans les contrats d'embauche une petite clause, discrètement élaborée par les juristes du pays : l'intéressé ne pourrait en aucun cas et sous quelque forme que ce soit, faire le récit de son temps d'apprentissage : « mesure préventive contre le sabotage économique ». - Ce qui revient à dire, pour parler net : le gouvernement se laissa acheter une fois de plus ³, pour couvrir les traficants d'esclaves blancs – vivant du travail des enfants, comme au-temps-de-Charles-Dickens !

Inglefield coupe court à ma révérence en me faisant retomber sur ma chaise ; il se met à parler ; il hoche la tête ; (et Miss Alabama, en fille bien élevée, plonge le nez dans son assiette) ; il semble songeur, morose, même. / « C'est un cas très curieux : il n'écrit plus une ligne ! - A son arrivée dans l'île, il produisait à la chaîne : des poèmes de plus en plus beaux et de plus en plus féroce. Puis - » (il se penche à mon oreille, chuchote d'un ton dramatique et confidentiel) : « - sa production s'est subitement tarie ! Et à la suite de l'incident que je vais vous raconter : » (il s'ébroue furieusement et mord frénétiquement ses lèvres de yankee (moi il faudrait me payer cher pour y passer la langue !) : « Au cours d'une rencontre sportive ʻʻ Bâbord contre Tribord ʼʼ, Gregson est tombé amoureux d'une Russe – type armoire à glace, capable de faire des tractions et des rétablissements d'une seule main à la barre fixe. » (Je le regarde : il a enfoui sa tête dans l'invraisemblable montagne de chair et l'engloutit avec une avidité bestiale) : «  Peut-être est-ce l'attirance des contraires ? » suggéré-je : « parce qu'il est si maigre ? C'est évident : transfert affectif ! : il se gave pour lui ressembler ! » Mais Inglefield hoche la tête, incrédule : « Vous ne savez pas encore tout ; attendez un peu avant d'échaffauder un roman. - Ils ont commencer par se rencontrer ̏ Hors les murs ˝. Mais cette maudite et impudente créature l'attira de plus en plus loin. Et elle finit par lui donner ses rendez-vous à la Bibliothèque de Gauche, où il se mit à fréquenter des Russes. And last but not least, il déclara un beau jour qu'il devait passer 6 ou 8 semaines de l'autre côté pour se livrer à des études préliminaires pour son prochain roman – et il n'y eut rien à objecter ; nous sommes officiellement impuissants. » / Silence ; il mâchonne rageusement.

« Et : officieusement ? » me risqué-je à demander. « Ah, officieusementficieusement ! » gueule-t-il, impatienté : «  bien sûr qu'officieusement nous avons tout essayé : conseils discrets d'amis. Invitation flatteuse pour une tournée de conférences à travers les States – qu'il esquivait sous l'arrogant prétexte que ce serait trop bon pour eux § / Toutes les WAACs reçurent l'ordre de s'occuper de lui : on promit un nouveau contrat avec salaire double à celle qui réussirait à lui faire oublier sa Russe. - Peine perdue ! : et il y a pourtant des filles étonnantes parmi elles... ! Il ferme la bouche (et pense visiblement à une scultrice nommée Berta Sutton, what a woman. Et je ne puis pas donner tout à fait tort à Gregson. (Ou bien si ; car Bertie est aussi ̏ étonnante ̋ dans son genre. Et même très. Bien qu'il lui manque à peu près tout ce qu'il faut pour faire une femme. Sauf une petite chose, et encore ?)).

« Il a donc passé de l'autre côté : 4 semaines ; 6 semaines : 8 semaines ! - Puis il est revenu : tel que vous le voyez maintenant. - / Il n'écrit plus ; il ne travaille plus. A chaque question, il répète invariablement le même slogan : toute la littérature occidentale est... Vous savez la suite. »

Il se penche à mon oreille ; sa voix est pâteuse comme une sauce de ragoût : « Nous l'avons interrogé sous hypnose, cela va de soi : il n'est plus le même !! Son vocabulaire s'est incroyablement appauvri ; mais les mots américains qu'il a oublié n'ont pas été remplacés par des mots russes ; non ! Il a le niveau mental d'un garçon d'écurie ! »

L'autre se redresse, l'air hébété ; il croise ses bras encombrants sur sa poitrine ; il me fixe d'un regard perçant :

« Voilà pourquoi, Mister Ouainer : je vous demande d'ouvrir bien les yeux, là-bas – de les ouvrir le plus grand possible : il s'est passé quelque chose ! / Et ce n'est pas la seule affaire de ce genre : Miss Jane Cappelman » (mon visage béant de respect lui montre que je connais la poétesse et il se dispense de commentaires) : « elle aussi, elle erre, comme si elle n'avait plus ̏ tous ses esprits ̋, dans Poet's Corner. Elle a succombé aux charmes glabres d'un Russe de Toula ; et elle aussi a éprouvé le besoin d'étudier les moeurs des Républiques Populaires – et elle aussi s'est tue : nous avons recensé son vocabulaire ; il ne comporte plus que 380 mots ! » / Nous nous levons de table (Miss Alabama me tend d'un air boudeur sa main ripolinée : parce que je n'ai pas capitulé sans conditions devant ses charmes). -




1. Thomas Otway, The Soldier's Fortune, acte I, scène 3.
2. Soit 1 134,52 grammes.
3. Voici de nouveau une diatribe qui vient mal à propos.Monsieur Gregson – la postérité en jugera - a incontestablement du talent, mais il se laisse putréfier dans les bourbiers d'appétits déréglés ! Son roman en question sur l'industrie textile américaine ne prouve rien sinon qu'il est de ces individus qui n'ont pu trouver leur place dans la société : l'apprentissage et le service militaire n'ont jamais fait de mal à personne.


Arno Schmidt - La République des savants - 1957
 Traduction Martine Vallette, Jean-Claude Hémery 
Christian Bourgois éditeur - 2001 - pp 169-175

Naufrage - Armée Noire // Arno Schmidt



Explosion du Maine - 1898


« Ils attaquent l'Eibia !!! » le père Evers glapissait et tremblait comme une vieille loque noire. A tâtons, j'empoignai Käthe par où je pus et déjà nous galopions, côte à côte, à la poursuite du vent, dans la sinistre direction, < Secours d'urgence >. Nos semelles claquaient et nous franchissions les clôtures d'un seul bond, comme à la course d'obstacles. Deux corneilles passèrent au-dessus de nos têtes avec un bruit de ferraille rouillée. L'une d'elles se retourna pour m'insulter : Mac-Roh. Mac-Roh !
Un nouvel ébranlement sourd, suivi de chocs répétés, et, au loin, les maisons, de toutes leurs vitres brisées, éclatèrent d'un rire aigu et démentiel. La nuit applaudissait à tout rompre, frappant allégrement ses poings bourrés d'explosifs. D'innombrables détonations couraient à l'horizon (ce jour-là, les éclairs zébraient le ciel de bas en haut ; chacun tonnait comme un petit Jupiter, avant de disparaître dans un nuage épouvanté !)
La longue route était agitée de tremblements nerveux. Un arbre pointait vers nous un doigt monstrueux : il se mit à tanguer et referma derrière nous la cage de ses branches. Nous progressions à grand-peine sur cette terre quadrillée de rouge, à travers des ruines tapissées d'une doublure de flammes. Nous mastiquions laborieusement la gelée fuligineuse de l'air, repoussions de nos paumes tendues l'assaut des lumières tumultueuses, et nos pieds, presque confondus, frappaient en cadence le sol, dans nos souliers mal lacés. Des balafres lumineuses lacéraient nos visages, devenus méconnaissables. Le tonnerre exprimait le suc de tous nos pores et de toutes nos glandes, emplissait nos bouches ouvertes d'interminables avalanches de bâillons : puis, les lames brutales se remirent à nous hacher menu.
Tous les arbres déguisés en flammes (près de la dune) : la façade d'une maison se met en marche, mal assurée, une écume rouge au coin de la gueule. Ses fenêtres : des yeux qui flambloient. Des sphères ferrugineuses, hautes comme des maisons, roulaient leur tonnerre autour de nous : noirâtres, de celles dont le bruit à lui seul est mortel ! Je me jette sur Käthe, l'enserre dans mes bras crispés, la serre à lui faire mal, ma grande Louve. La nuit se fend en deux et nous nous écroulons sur le sol, morts, foudroyés (mais nous nous sommes redressés, pleins de défi, pour errer à nouveau, pantelants et perdus, entre les cratères).
Deux rails s'étaient détachés et volaient dans l'air, croisés en pinces de homard ; leur tenaille décrivit un cercle en vrombissant affectueusement au-dessus de nos têtes (et nous courions, courbés sous la lente menace de ce fouet d'acier). D'en bas, des chocs insistants venaient nous ébranler les os. La bouche d'une conduite souterraine surgit et éructa, désinvolte, des flots d'acide.
Toutes les filles portaient des bas rouges et de grands seaux pleins à ras bord de vermillon. Un haut silo à poudre se scalpa lui-même : sa cervelle se répandit en efflorescences bourgeonnantes. En bas, il fit hara-kiri et balança à plusieurs reprises son corps monumental au-dessus de la sanglante déchirure, avant que son corps monumental ne s'abatte. Des mains livides s'agitaient un peu partout au hasard. Beaucoup avait dix doigts gourds et sans phalanges, plus un onzième fait de nodosités et de bosses rougies (et, sous nos pieds, le martèlement fou du grand quadrille des galoches). Vrais loups-garous, de < Jeunes Hitlériens > rampaient aux alentours. Des pompiers se démenaient prestement. Des centaines de bras jaillissaient des cicatrices béantes de l'herbe pour distribuer des tracts de pierre : on y lisait, en caractères gigantesques, ce seul mot : MORT.
Des vautours de béton aux serres de fer incandescent passaient en vols compacts au-dessus de nos têtes en poussant des cris discordants (jusqu'au moment où, près des cités ouvrières, ils découvrirent une victime et fondirent sur elle). Une cathédrale d'un jaune frémissant hurlait dans la nuit aux franges violettes : c'est ainsi que la grosse tour sauta ! Des gerbes de boules lumineuses d'un rouge impudique se balançaient au-dessus de Bommelsen. Nous avions des visages bicolores : la moitié droite d'un beau vert, la gauche d'un brun nébuleux. Le sol dansait et se dérobait sous nos pas. Nous lancions nos jambes en cadence. Une corde de lumière décrivait d'affolants loopings dans le ciel : à droite, bonbon translucide, à gauche, d'un violet vertigineux.
Le ciel se découpait en dents de scie. La terre était un étang rouge et agité.
Et des hommes-poissons noirs, qui se contorsionnaient : Poussant des cris stridents, une fille, torse nu, s'avançait vers nous en sautillant ; la peau pendait autour de ses seins mutilés, comme un jabot de dentelle. Ses bras désarticulés flottaient derrière elle comme deux bandes de lin blanc. Les serpillières rouges du ciel épongeaient le sang avec un bruit flasque. Un long camion à plateau chargé d'hommes bouillis et rôtis passa, silencieux, sur ses roues de caoutchouc. Sans répit, les gigantesques mains de l'air nous saisissaient, nous soulevaient et nous plaquaient au sol. D'autres, invisibles, nous cognaient l'un contre l'autre, à nous faire frissonner de sueur et d'épuisement (ma belle grande fille puante de sueur : viens, partons !)
Une soute à essence se libéra d'une secousse, se recroquevilla comme un grain de mica sur une main brûlante et fondit instantanément en un magma informe (qui se mit à répandre des torrents de feu. Sidéré, un agent essaya de barrer le chemin à l'un d'eux et se volatilisa en service commandé). Une grosse nébuleuse se dressa contre les entrepôts, gonfla son ventre replet et sa tête à claques émit un rot bruyant avant de partir d'un rire de gorge : Qu'est-ce que vous en dites ! Ensuite, écumante de rage, elle se mit à se nouer bras et jambes en un écheveau inextricable. Enfin, elle se tourna vers nous, stéatopyge et lâcha en guise de pet des gerbes de tubes d'acier incandescent, avec un savoir-faire consommé. Autour de nous, les buissons en grésillaient.
Un cadavre embrasé vint finir de se consumer à mes pieds : à genoux, comme pour une dernière sérénade, une déclaration enflammée, au milieu des tourbillons de fumée ; un de ses bras brûlait encore et les chairs graillonnaient doucement. Tombé du ciel « du plus haut des cieux », comme une apparition de la Vierge. (Décidément, le monde en était plein à craquer. Chaque fois qu'un toit se soulevait comme un couvercle, il en jaillissait de toutes les corniches éclatées, de ces plongeurs casqués ou les cheveux au vent, qui planaient un instant puis, en bas, crevaient comme des cornets de papier. Ecrasés par la main d'un dieu retombé en enfance !)
Une actinie de feu, gélatine de rubis, se mit à palpiter dans un sous-bois à la Döblin, oscillant gracieusement, avec des centaines de bras adventices (au bout de chacun d'eux ondoyait une ventouse venimeuse). Elle plongea comme à regret dans les profondeurs de la mer nocturne et n'eut plus que quelques éclats spasmodiques. Un bunker de trois étages se mit à tanguer ; il eut un grognement endormi et agita les omoplates ; puis il se débarrassa en un hoquet de son toit et de ses murs et son aurore verticale nous fit en un clin d'oeil des vêtements de taffetas rouge feu et des visages de roses empourprées, (jusqu'au moment où une explosion sourde retira le sol sous nos pieds comme une toile de sauvetage brusquement tirée : Une voiture de pompiers tomba du ciel en décrivant une longue spirale et fit plusieurs tonneaux avant d'aller expirer dans les gravats en dodelinant du capot. Les cadavres étaient tassés les uns contre les autres, dans des poses criantes de vérité).
(Pendant un moment, de larges et silencieux flocons de feu tombèrent autour de nous, come di neve in Alpe senza vento : du revers de la main, et à grands coups de casquette, je les éloignais de ma déesse Käthe. Je sautillais autour d'elle en l'implorant. Elle en ôta un de mes cheveux gris qui commençaient déjà à sentir le roussi, puis se remit à suivre des yeux les trajectoires invisibles des ombres sifflantes.)
Un géant apparu dans le ciel, hiératique : dans chaque main il brandissait un haut fourneau. Il ne cessait de prophétiser la mort, la mort et toujours la mort : impressionné, je portai la main devant mes yeux et je vis alors mes os sombres à travers la chair rouge et translucide. Un immense compas aux branches de feu dansait le charleston sur les murs qui s'émiettaient en cadence. La route en blêmissait et se liquéfiait à mesure. On vit passer sur des civières beaucoup de caisses noires et graisseuses : les ouvriers de l'équipe de nuit, nous expliqua le chef de convoi, puis, la langue pâteuse, il reprit sa place à la tête du silencieux cortège. Des météores filaient en klaxonnant dans les couches supérieures de l'air. Des fermes se tordaient de rire, à s'en faire sauter les bardeaux du toit. De fabuleuse pyrotechnies se livraient un peu partout à des ébats sacrilèges, des jets d'étincelles fusaient en geysers.
Dans le groupe éploré et jacassant qui gesticulait au bord de la route, une femme devint brusquement folle : de ses poings convulsivement serrés, elle retroussa ses jupes jusqu'à la ceinture, ouvrit la bouche à s'en décrocher la mâchoire, et figée, sa tignasse en délire, elle bascula dans le jazz-band endiablé des ruines croulantes. Tout à coup, devant nous, le sol se mit à rougeoyer. Une large veine s'y enfla, se ramifia en pâlissant, palpita, s'empustula et bouillonna comme une soupe montée, puis creva avec un gémissement déchirant (l'air chauffé à blanc manqua nous étouffer. En vomissant, nous reculâmes à tâtons dans l'ombre. Un sapin prit feu avec un grand cri : sa robe et ses cheveux, tout flamba instantanément ; mais ce n'était rien à côté des orgues barytonnantes qui tonnaient leurs ordres du haut d'immenses chars de lumière et entrechoquaient leurs dents de flammes, hautes comme des palissades).
Et : voilà que la grosse femme de tout à l'heure passait juste au-dessus de nos têtes, incandescente, à califourchon sur une poutre déchiquetée. Ses mamelles d'amadou, éclatées, projetaient des flammèches. Par-derrière, le vent nous sifflait méchamment entre les jambes, roulant des tourbillons de poussière asthmatique et compatissante : quand ça lui chantait, il dressait sans crier gare d'instables tabernacles d'étincelles. Un pénis de lumière, long comme une cheminée, se mit à éperonner la toison de la nuit (mais il fléchit prématurément ; à droite, par contre, une colonne de flammes la barbe roussie s'amenait en dansant une allègre bourrée, faisant gronder et sangloter les gravats sous nos pieds).
Une voix sifflante sortait d'un homme qui, le feu au derrière, semblait brûler de dire : On en grille une ? Il se retrouva collé par le front à une souche contre laquelle il frétilla encore un moment, agité de longs soubresauts. Les déflagrations irrégulières nous assommaient à coups de massue. Les morsures de la lumière nous arrachaient la peau autour des yeux. A côté de nous, des ombres tombaient à genoux. Le bunker B 1107 meuglait comme un taureau : il finit par projeter dans les airs son crâne de béton délabré : ensuite sa panse éclata et une fournaise aveuglante nous coupa le souffle (je n'arrêtais pas d'appliquer des mouchoirs mouillés sur la bouche béante et les narines frémissantes de Käthe).
Les pans déchiquetés de la nuit volaient, jaunes et noirs ! (même, un moment, cette drôlesse n'arbora plus que des oripeaux rouges et flottants !) : Quatre hommes couraient à la poursuite d'un gigantesque serpent qui sauta par-dessus le talus de la voie ferrée : sa gueule écumait et sifflait. Ils y plantèrent leurs cognées, sans doute en hurlant, (mais on n'entendait rien, on ne voyait que leurs bouches ouvertes et les ridicules casques de ces héroïques imbéciles). D'immenses panneaux lumineux surgissaient de toutes parts, mais si vite qu'on ne pouvait déchiffrer tous leurs grondants messages (nos yeux éblouis par leurs couleurs corrosives s'entrouvraient douloureusement, par une sorte d'automatisme, à intervalles réguliers. « Viens donc ! Käthe ! » claquant la langue, des flammes, vraies putains tout en rouge, au visage pointu et bariolé de fard mal appliqué, poussèrent une pointe de notre côté, bombèrent leurs ventres lisses avec un rire éraillé, puis se rapprochèrent davantage, dans une lumière tapageuse et faisandée de bordel : « Viens donc, Käthe ! »).
De ses multiples lèvres et langues tentaculaires, lisses et luisantes, la nuit faisait des bruits mouillés de baisers lascifs : elle se livra aussi à de stupéfiants numéros de strip-tease, nous entourant du ruissellement multicolore de ses crissants oripeaux. Des rafales d'applaudissements crépitèrent, (accompagnés de trépignements d'enthousiasme à nous fendre le crâne). Des camions pleins de SS gesticulants s'aventurèrent un peu trop loin : les garçons en jaillirent, craquèrent comme des allumettes et s'éteignirent un à un (tandis que leurs véhicules poursuivaient leur course cahotante en se désagrégeant). Un jeune gars s'approcha de nous en pleurnichant, tendant ses bras en croix d'où la peau pendouillait en tremblotant comme une loque. Il montrait toutes ses dents de cuivre et gémissait au rythme des détonnations, chaque fois que le monstrueux gorille se frappait bruyamment la poitrine.
Dans les entrailles de la terre, un grondement ininterrompu, comme d'interminables métros : c'étaient les soutes à obus ! : Bon ! : ça vaut toujours mieux que les lâcher au hasard sur coupables et innocents confondus ! Chaque jet de flammes venait lécher indiscrètement un groupe de < Jeunes Filles Allemandes >. Elles respiraient encore lorsque nous les tirâmes dans l'herbe par leurs jambes raides.
« Käthe !! »
« Couche-toi !! »
Tout près de nous, un bunker se mit à piauler : il redressait si insolemment sa crête rouge que nous n'eûmes que le temps de nous plaquer au sol et que nous n'avons cessé de trembler tout le temps qu'il passait au-dessus de nos têtes avec un souffle à renverser les murs. A sa place apparurent successivement :
Un champignon de feu (30 hommes n'auraient pu en faire le tour),
puis la Giralda de Séville,
ensuite, de l'apocalyptique en veux-tu en voilà (et des montagnes de fagots ignifiés).
Et c'est seulement après que la détonation nous aplatit sur l'herbe, étreignant de la terre, collés à elle, et qu'en face, les maisons de la cité ouvrière jetèrent en guise de casquette toutes leurs batteries de cuisine dans l'air grondant d'assourdissants vivats : - « Käthe !! »
« Kä-thä !!! »

Arno Schmidt - Scènes de la vie d'un faune - 1953
Traduction Jean-Claude Hémery et Martine Vallette - pp. 177/187
Christian Bourgois éditeur - 1991


30ème jour du Calendrier Armée Noire

La nuit, avec son feu rouge au derrière - Arno Schmidt





La nuit, avec son feu rouge au derrière : la lune (seule manque la plaque d'immatriculation ; autrement, tout à fait réglementaire).
Les leviers de commande d'aiguillage, larbins empressés : Votre tout dévoué, Düring ! Des signaux brandissaient des moignons implorants et desséchés (des paumes de mains amputées de leurs doigts). Des pieuvres ocellées de regards fixes, rouges et verts, soulevaient leurs monstrueuses paupières de tôle anguleuse ; en contrebas, un ruban d'acier séparait inexorablement la gauche de la droite : Une petite gare.
Etrangement agitée, ce soir, la forêt. < Les brouillards traînent au ras du sol. Le gibier n'a vent de rien et ne voit rien venir. > Ou bien : < Les branches bruissent. La neige danse et tourbillonne. Pas un souffle d'air pourtant. > Ou mieux encore : < Des hurlements dans les grands bois. > (Donc, enfonçons-nous au plus profond des halliers et hurlons avec les loups !)
Une corneille décrit un long arc de cercle noir et bruissant dans le ciel sans écho. La lune apparaît et me considère, glaciale, par la fente de ses paupières argentées de nuages. Les buissons décharnés se serrent plus étroitement dans la terrifiante lueur blafarde. Je suis resté longtemps prisonnier des lacs ténus qui tendaient le jardin. L'éclat de la lune se fit plus incisif et plus emphatique : comme un prophète annonçant le prochain attroupement des astres. Le vent me coupait le visage. Au bout d'un moment, quelques flocons ; venus de l'est (puis à nouveau un froid banal). Quand je me dirigeai vers la maison, mes pas décrivirent une danse balourde et feutée, le chemin dense et gelé ne voulait pas lâcher mes semelles et je dus le secouer à grand fracas contre le portail engourdi de froid.


Arno Schmidt - In Scènes de la vie d'un faune
Traduction Jean-Claude Hémery, Martine Vallette
Editions Christian Bourgois - 1991 - pp 70/71

Cosmonaute - Loïc Lantoine // Arno Schmidt // Georges Méliès



Le voyage dans la lune - Georges Méliès


Mon père m'a dit un jour, un jour que j'étais en légère errance : " Ecoutes-moi bien fils. Aujourd'hui quand on veut la lune, on n'est pas poète, on est cosmonaute." *



J'ai dû m'assoupir pour de bon; car lorsqu'il me donne un coup de coude en chuchotant : " Serrez la boucle ", tout baigne au-dessous de nous dans une lumière jaune narcotique, et une lune pleine aux deux tiers se tient sur la gauche, à notre hauteur. Nous avons basculé de tout notre long, et avons les pieds un peu surélevés et la tête en bas ; tandis que je glisse mon bras dans la boucle, il m'explique qu'ayant déduit de l'oservation des nuages nocturnes qu'une forte brise soufflait plus haut vers l'ouest, il a aussitôt jeté du lest et est parvenu à cette altitude. Maintenant, " nous avons le vent en poupe " (comme le prouvent les saccades des cordes et les frémissements occasionnels à la surface du globe de soie au-dessus  de nous).

A droite, quelques constellations ébréchées : " Est-ce que les radiations sont encore très actives, en bas ? " " Hum ; insignifiantes. - Sans doute moins actives que sur le reste de la terre : dans la zone, il n'y a ni réacteurs, ni centrales, ni machines, rien : donc pas de déchets atomiques... " et il hausse les épaules (ou plutôt les élonge en avant).

" La " Tache Rouge " est étonnamment nette ! " - A son tour, il fait tourner sa tête sur son menton-pivot, marmonne quelque chose comme " libration considérable ", et contemple longuement la lune avec moi. (Les USA et l'URSS ont soi-disant projeté " toutes leurs matières fissiles " - soit 2 000 bombes chacun - dans le cratère de Wargentin, au sud ; ce qui a provoqué un véritable Krakatau dans cette enceinte fortifiée, visible même à la nouvelle lune. Elle est " sous contrôle ", qu'on nous assure à longueur d'éructations (en principe, les expériences nucléaires n'ont lieu que dans les espaces inter-planétaires : un esquimau en ferait des gorges chaudes : d'où viendraient autrement ces nombreux astéroïdes d'une pâleur inquiétante?! (la plupart passent inaperçues, parce qu'elles ont lieu derrière l'écran de la lune.)))

" J'y suis monté une fois ", dit-il, songeur, " comme courrier " :???

" Oh! On ne voit rien du voyage : on vous endort - et vous vous y retrouvez sans savoir comment! " / Mais, ça, c'est un scoop : il a vu des cartes indiquant les " sphères d'intérêt " et les " lignes de démarcation " : les Russes occupent la limite nord de " Mare Serenitatis " ; les Américains sont établis dans Bianchini, près de " Sea of Rainbow ° ". Les Chinois, toujours prudents, se cantonnent entre les récifs de Picard, au centre de l'anneau de " Mare Crisium ". / " Non : on ne voit absolument rien, on se croirait dans une bouteille : atrocement décevant, tout ça. "

Tandis qu'il parle, son occiput se met à blondir ; à jaunir. Il regarde aussi en arrière d'un air contrarié ; il sifflote pour cacher son malaise : " Le soleil se lève dans 50 minutes. Il faut descendre doucement. " **

° Sinus Iridum dans la nomenclature habituelle. - Ce thème a été repris dans " Kaff  " (N.d.T.)


* Loïc Lantoine - Cosmonaute, in Tout est calme - Mon Slip - Warner Music - 2006
** Arno Schmidt - La République des savants - 1957
 Traduction Martine Vallette, Jean-Claude Hémery - Christian Bourgois éditeur - 2001 - pp 19-21

Joseph Vissarionovitch Djougachvili - Arno Schmidt





« Joseph Vissarionovitch Djougachvili enfourcha son fringant alezan ; il enfla sa voix sous son casque étincelant au fier panache ; il brandit dans sa main droite son glaive de géant — au bout de 1200 jours, l'Allemagne s'appela R.D.A...» / (Je suis retombé sur un "carré allemand", le fatum quoi ; et celle-ci) « De Konrad à Adenauer, les Allemands ont entrepris 10 campagnes contre la Russie : 4 contre les chaumières ; 2 pour la galerie ; 2 à reculons ; 2 conquérantes… aucune victorieuse ; la dernière sans retour.» / (Lapidaire, c'est le cas de le dire ? Et une troisième) : « Stalingrad : Ils vinrent ; virent ; fuirent.» / (Et des nuages éléphantins, toutes tripes dehors, se bousculaient dans le ciel : s'il y avait encore des Allemands, ils regarderaient la pointe de leurs souliers !)


Arno Schmidt - La République des savants - 1957
Traduction Martine Vallette, Jean-Claude Hémery - Christian Bourgois éditeur - pp. 178/179 - 2001

Première traduction (Martine Vallette, Jean-Claude Hémery)
 publiée en 1964 par Maurice Nadeau - collection Lettres Nouvelles - Ed. Julliard

La République des savants - Arno Schmidt


Carte de la république des savants

(Traduction allemande de l'original américain de Henry Winer (Licence Interworld n°46) conformément à la Loi Interworld n°187 du 4/4/1996 sur les " Ecrits scabreux ", dont le par. 11 a) prévoit la possibilité de concilier la Raison d'Etat avec les prétendues exigences de la littérature en autorisant la publication de libelles considérés, pour des raisons politiques ou autres, comme subversifs, à condition qu'ils aient été préalablement traduits dans une langue morte.)


Coordonnées
Au 1/1/2009 ...............................
Auteur
Traducteur
Age .............................................
30,8
67,3
Taille (M.) ..................................
1,84
1,65.5
Poids (L.) ...................................
175
175
Coefficient sanitaire ...................
+ 3,0
- 1,6
" Erotic drive "...........................
8,1
0,04
Tempérament .............................
sanguin
mélancolico-colérique
Profession ..................................
reporter
Professeur (honoraire)
Revenu annuel (dollars, or) .......
45 000
2 487,37
Vocabulaire
américain ...............................
allemand ................................

8 600
1 400

3 200
8 580 (dont 3 000 en moyen-haut-allemand)






Préface du traducteur


« Si la « Commission » a jugé bon d’accorder l’imprimatur à cet ouvrage, c’est principalement en raison des matériaux dont il permet enfin la « vulgarisation », si j’ose dire. Depuis qu’Au­dubon a publié en 1982 ses Esquisses sur les hominides (en s’entourant de quelles précautions, les spécialistes s’en souvien­nent ! Alors qu’il n’y avait pas de législation restrictive Inter- world, et qu’il aurait pu dire ce qu’il voulait) depuis lors, donc, nous ignorons pratiquement tout des mutations biologiques sur­venues dans l’Europe atomisée d’une part, et dans le corridor américain, de l’autre; d’autant plus qu’il semble qu’une apprécia­ble stabilisation se soit produite dans le domaine de l’hexapodie.

En ce qui concerne plus précisément la République des Sa­vants, la description qui en est donnée dans la seconde partie de ce livre fera comprendre au lecteur le moins averti que l’on ne nous donne à son sujet que des informations « choisies », à la radio comme à la télévision. Ce que l’on nous présente de­puis trente ans comme un « Parnasse flottant », un « Helicon de la Mer des Sargasses », ne semble déjà plus tout à fait aussi idyllique à certains, surtout depuis la lettre ouverte de l’Algé­rien Abd el Fadl, Prix Nobel de la Paix, qui ne ménageait pas certaines instances. Malgré sa forme tendancieuse et son ton frivole, cette relation apporte quelques nouvelles pièces au dos­sier.

Je prie le lecteur de ne pas sous-estimer les difficultés qu’a représentées la traduction de l’américain dans une langue morte. Depuis la catastrophe atomique qui a si prématurément anéanti sa patrie, l’allemand n’a pu s’adapter à l’évolution technique et sociale du monde; par conséquent, certains engins, appa­reils, procédés, même certaines intentions ou tours de pensée, n’ont pu être rendus que par des périphrases.

Ne parlons pas de la description très libre et inutilement circonstanciée, pour employer un euphémisme, des « sexual inter-courses » de l’auteur; Dieu merci, la langue allemande n’a plus pu forger d’expressions qui soient à la fois assez courantes et assez fortes pour rendre jusque dans leurs ultimes consé­quences des procédés tels que celui de l’« urtication ». On a tenté de suppléer à ces lacunes par des notes en bas de page.

En ce qui concerne l’aversion, transparente à chaque ligne, que l’auteur, bien qu’il soit d’origine allemande, nourrit à l’égard de tout ce qui est allemand, ainsi que sa mentalité, disons excentrique, pour être indulgent, je ne puis qu’affirmer que je me suis astreint à tout traduire avec la même conscience professionnelle.            

L’original de la République des Savants se trouve au département des manuscrits de la bibliothèque municipale de Douglas/Kalamazoo; les huit microfilms qui en ont été tirés sont répartis entre les divers lieux fixés par décision interna­tionale. La traduction allemande a été faite d’après l’exemplaire N° 5 (Valparaiso). »
 Chubut Argentine le 24/12/2008
Chr. M. Stadion


Arno Schmidt - La République des savants - 1957
Traduction Martine Vallette, Jean-Claude Hémery - Christian Bourgois éditeur - pp. 7/10 - 2001

Première traduction (Martine Vallette, Jean-Claude Hémery)
 publiée en 1964 par Maurice Nadeau - collection Lettres Nouvelles - Ed. Julliard

Scènes de la vie d'un faune - Arno Schmidt




















Haut comme une tour,
Le vent, le géant Vent
dévalait au galop la laie :
Les pieds de verre, lourds et laids, labouraient l'herbe à longues foulées
Cheveux épars, sifflant, fendant la couronne des pins,
Il se ruait sur moi, tonnant, large et têtu :
!!! -
( Puis, il m'eut dépassé,
et je le vis, dans les cohortes déployées de ses compagnons d'air,
s'abattre sur les champs. Enfin,
la dure orée de la forêt les engloutit de son bleu froid.)
La contrée fourmillait de ces géants de verre ;
ça bougeait de partout ;
ça rampait dans les lourdes frondaisons rouillées ;
giflait à toute volée les chênes replets ;
valsait dans la poussière qui volait.
Ils fourrageaient dans les sous-bois ( et, là-haut, folâtraient dans les literies du ciel ).
L'un d'eux, caché dans un sorbier, me bombarda
de rouges baies : c'était une femelle.
En un éclair, j'imaginai
des biceps transparents, des rondeurs, et tignasse diaphane,
mille félicités de cellophane.
Elle, sans crier gare, m'arrosa d'un jet gris et dru :
je me couvris la tête
et fermélézieu.
( Captif de tant de titanesque et cristalline nudité ;
sous Ton athlétique et vitreuse garde ; d'immenses sylphes -
- et je me dressai d'un bond :
les sylphes, c'était donc ça ? - Tiens, tiens !
: On en apprend tous les jours ! )

( par 35.40205 de latitude droite et 58.65535 d'altitude sud -
couché à l'orée du bois. Pour Alfred Andersch ).


Arno Schmidt in Scèmes de la vie d'un faune - Traduction Jean-Claude Hémery & Martine Vallette - Christian Bourgois éditeur - 1991