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Avis de tirs - Aimé Césaire


photo Dominique Leblon (http://2mainomur.blogspot.fr/)


J'attends au bord du monde les-voyageurs-qui-ne-viendront-pas
donnez-m'en
du lait d'enfance des pains de pluie des farines de mi-nuit et de baobab
mes mains piquées aux buissons d'astres mais cueillies d'écume
délacent avant temps
le corsage des verrous
et la foudroyante géométrie du trigonocéphale
pour mon rêve aux jambes de montre en retard
pour ma haine de cargaison coulée
pour mes 6 arbres géants de Tasmanie
pour mon château de têtes en Papouasie
pour mes aurores boréales mes soeurs mes bonnes amies
pour mon amie ma femme mon otarie
ô vous toutes mes amitiés merveilleuses, mon amie, mon amour
ma mort, mon accalmie, mes choléras
mes lévriers
mes tempes maudites
et les mines de radium enfouies dans l'abysse de mes innocences
sauteront en grains
dans la mangeoire des oiseaux
(et le stère d'étoiles
sera le nom commun du bois de chauffage
recueilli aux alluvions des veines chanteuses de nuit)
à la 61e minute de la dernière heure
la ballerine invisible exécutera des tirs au coeur
à boulets rouges d'enfer et de fleurs pour la première fois
à droite les jours sans viande sans yeux sans méfiance sans lacs
à gauche les feux de position des jours tout court et des avalanches
le pavillon noir à dents blanches du Vomito-Negro
sera hissé pendant la durée illimitée
du feu de brousse de la fraternité.
In : Les armes miraculeuses - Poésie / Gallimard.

Bleu Pétrole - Nadège Trebal



Comme un légo



C'est un grand terrain de nulle part 
Avec de belles poignées d'argent 
La lunette d'un microscope 
Et tous ces petits êtres qui courent

Car chacun vaque à son destin 
Petits ou grands 
Comme durant des siècles égyptiens 
Péniblement

A porter mille fois son point sur le "i" 
Sous la chaleur et sous le vent 
Dans le soleil ou dans la nuit 
Voyez-vous ces êtres vivants ?

Quelqu'un a inventé ce jeu 
Terrible, cruel, captivant 
Les maisons, les lacs, les continents 
Comme un légo avec du vent

La faiblesse des tout-puissants 
Comme un légo avec du sang 
La force décuplée des perdants 
Comme un légo avec des dents 
 Comme un légo avec des mains 
Comme un légo

Voyez-vous tous ces humains 
Danser ensemble à se donner la main 
S'embrasser dans le noir à cheveux blonds 
A ne pas voir demain comme ils seront ?

Car si la Terre est ronde 
Et qu'ils s'y agrippent 
Au-delà, c'est le vide 
Assis devant le restant d'une portion de frites 
Noir sidéral et quelques plats d'amibes

Les capitales sont toutes les mêmes devenues 
Aux facettes d'un même miroir 
Vêtues d'acier, vêtues de noir 
Comme un légo mais sans mémoire

Pourquoi ne me réponds-tu jamais 
Sous ce manguier de plus de dix mille pages 
A te balancer dans cette cage ?

A voir le monde de si haut 
Comme un damier, comme un légo 
Comme un imputrescible légo 
Comme un insecte mais sur le dos

C'est un grand terrain de nulle part 
Avec de belles poignées d'argent 
La lunette d'un microscope 
On regarde, on regarde, on regarde dedans

On voit de toutes petites choses qui luisent 
Ce sont des gens dans des chemises 
Comme durant ces siècles de la longue nuit 
Dans le silence ou dans le bruit 
Paroles et Musique: Gérard Manset   2008  "Bleu pétrole" © Barclay