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Laisse-moi prendre du champ - Claude Cahun





Laisse-moi prendre du champ. Tu m’as fait mal. Tu ne peux pas comprendre ça. Mesurons-nous. À distance. Qu’y a-t-il de commun entre ta logique absurde et ma sensibilité souveraine. (Je te hais ! je me méprise — avec tous les changements de pronoms que notre déclinaison personnelle du silence et notre conjugaison du verbe aimer comportent.) Que veux-tu, nous ne nous ressemblons pas.
Oui, mais…
Nous ne nous ressemblons pas : tant mieux. C’est assez d’un dans la maison. “One smoking in the house is plenty”, disait Bob."

Claude Cahun - Aveux non avenus
Éditions Jean-Michel Place - 2002 

 



Claude Cahun - Jedd Cooney




L'Autre Hidalgo // Claude Cahun








                                                ” Je vais jusqu’où je suis, je n’y suis pas encore.” 
                                                              
                                                                                                    Claude Cahun


Aveux non avenus - Claude Cahun




Je sens comme si je les voyais, mes cuisses maigrir d'une sueur de fièvre, douche parfois brulante, parfois glacée, toujours inattendue. Mes genoux vidés, les os dissous, vêtu d'un parchemin lucide, se gonflent, flottante vessies de porc. Mon cœur alenti sonne un glas funèbre, puis bat bruyamment comme un tocsin. Il devient mobile, se promène dans mon ventre, y éclate en coliques profondes. À chaque secousse, une conscience tombe, pulvérisée. Peu à peu, je m'allège. Bref répit ! Mon cœur se gonfle outrageusement et s'emplit d'hydrogène. Gros ballon rouge et bleu, il monte au bout d'un fil.
À l'autre bout, c'est une guêpe enfermée, qui frappe à coups venimeux aux parois de ma poitrine. Si je l'aidais à sortir ? Et mes ongles sans hésiter pratiqueraient un jour qui guide l'échappée de ce cœur s'il ne faisait dehors désespérément noir.
Ô nocturne sans issue qui se joue dans les cercles de la nuit musicale, infernal serpent qui s'est décapité en avalant sa queue, bracelet aux sept chaînes hermétiques... 

Le ballon rouge et bleu est très fort : il me soulève de mon lit, fasciné. Je sens la fatigue d'une lévitation dont je serais le médium, et les affres d'un spectateur qui croirait au danger. Une sorte de jouissance vague me balance ; et - me rappelant l'abîme du sommeil, vertige souterrain qu'interrompt la secousse périodique, rude comme une chute - je répète obscurément :
J'aime encore mieux monter que descendre. Ca ira bien - jusqu'au plafond. 

La rencontre - Claude Cahun




Le Croisic. - Deux chaloupes voguent l'une vers l'autre, toutes voiles dehors. Le ciel blanc, la mer blanche, en plein soleil.
L'une est verte, toute pâle, avec sa coque pâle comme l'ivoire jauni ; sa grand'vergue d'un blond pâle semble un rayon de l'aurore. Elle plie, toute frêle, sous le fardeau trop lourd de ses mâts dorés ; inerte, elle obéit au souffle du vent qui la domine.
Tandis qu'lle s'éloigne du port, trop vite à mon gré, l'autre chaloupe s'en rapproche et je la distingue mieux. Elle est rousse, très sombre, avec ses filets bruns. Sa coque sombre, un peu ternie, décolorée par le soleil brûlant, est, au soleil, parsemées de points d'or. Sa grand'vergue d'un roux vif semble un rayon du couchant. Longue et mince, elle porte sans effort ses voiles étalées, elle se livre toute entière au souffle du vent qu'elle asservit à ses caprices.
Toutes voiles dehors, elles s'approchent l'une de l'autre, et, malgré l'immensité de la mer déserte, elles s'effleurent en passant ; leurs reflets dans l'eau calme qe confondent un instant, un instant elles ralentissent leur course, puis la brise les sépare et chacune reprend son reflet propre...
Mais mon oeil, séduit par cette vision trop brève, les unit sans les confondre.

Vues et Visions - Mercure de France - Mai 1914

Ne protestez pas contre les mots innocents de la langue française - Claude Cahun


Dôme abritant les cendres de ceux qui ont péri dans le camp d'extermination nazi de Majdanek.


Ne préférez-vous pas les " domestiques " à ceux qui les engagent, à ceux qui ne s'engagent qu'à les déshonorer, les voler et les assassiner au besoin ?
11 novembre 1947

4000 tonnes de cendres ne sauraient m'engager parmi les pourvoyeurs de chair expiatoire. L'ogre au masque d'effroi me désigne en vain la pourpre fourmilière, la pourpre de mon sang, l'admirable douceur d'ébène de ma robe. L'ogre au masque vengeur me désigne en vain l'ignoble pâleur de la graisse... Les signes distinctifs sont des abstractions que l'empirisme de la vie, que sa réalité intègre incessamment rejettent. Les signes distinctifs sont des gouttes de poison versées sur la tranche poreuse de mon pain. Je ne mange pas de ce pain-là. Que fera l'ogre de ma maigreur, de mon sang anémique, de la douceur grise de ma peau ? L'ogre tonne que l'esclave est à sa merci, qu'il est au plus bas, qu'il s'évade... Et moi qui sait toute évasion matérielle et morale impossible, j'ôte à Dalila ses ciseaux et rêve en paix à l'ombre de son sein. Je peux boire dans le verre du sergent recruteur, j'ai la tête solide. Mais quand c'est ma tournée, nous buvons de l'eau pure. Alors les "ouisounons", les "poursoucontres" sont chants de rossignol et roucoulement de pigeon dans nos gorges calmées. Où sont-ils les gageurs, pigeons et rossignols évadés dans quelle trahison, quand souffle la tempête ? Et, les mains pleines d'or, que font-ils de leurs gages ? Les ogres tonnants et trébuchants dont le sergent recruteur est le porte-parole refusent de s'engager à lui tenir parole. Qu'il fasse un peu la sourde oreille et l'école buissonnière en trinquant avec moi. C'est par là qu'on commence à se dégriser de la bonne conscience.
Mais qui s'en tiendrait là tombe dans le piège ; il glissera sur la mauvaise pente. On peut mobiliser l'objecteur de conscience.
Un pas de plus, il se met hors-la-loi. Le franc-tireur qui prend la responsabilité des fins et des moyens, des ordres qu'il se donne, des actes qu'il accomplit sans entraves ni excuses, voilà la ride au front du brouillard des guerres nationales étrangères à l'homme, voilà dans la guerre civile le citoyen de la république humanisant la guerre même, voilà l'homme encore libre.
Qui s'est donné une mission ne peut plus s'engager.

Claude Cahun - Ecrits, p. 169. Ed. jean michel place.

Les gentilles petites filles vont au paradis... Les autres, là où elles veulent ! Avec un extrait d'Héroïnes de Claude Cahun





À force d’insister j’obtins qu’elle me promît un an
– ce qu’elle ne consentit pourtant qu’à regret. Elle me
mit à la porte ce jour-là, s’enferma dans sa chambre
– seule – pour méditer une décision si grave. Elle sortit.
Je revins : Eh bien ? dis-je (car j’y pensais toujours. Elle
aussi d’ailleurs). Mais elle répondit : « Eh bien ! quoi ?…
Je vais au jardin : maman réclame ses fleurs. Tu restes
ici ? » On ne se débarrasse pas de moi si facilement. Je
m’entête : Toujours, dis, toujours ? – Je marchande ;
et, voyant qu’elle va se fâcher, je rabaisse mes prétentions
: Un an, dis, un an ? Promets-moi un an, ce n’est
pas grand-chose… Alors, ne pouvant plus se dérober,
elle me regarde durement, réfléchie, sérieuse : « Un an,
soit » – et cela, comme une aumône à un pauvre qu’on
sait simulateur, pour qu’enfin je la laisse en repos.

Chanson Sauvage, Refrain réfréné - Claude Cahun







Vers la mer redoutable encore et vaguement rebelle comme un fauve dompté, vers la mer qui se cabre à chaque vague, je te porterais, petit ami, afin que tu achèves d’apaiser sa tempête.
Tu ne craindras ni son corps ramassé, ni sa crinière hirsute de lion sage - malgré qu’elle te frappe d’un fouet aux lanières mouillées et te crache au visage son écume de flamme. Tes yeux cuisants feront du rire avec les larmes mêlées aux siennes - un rire qui déferle de ta bouche, retentisse et couvre le grondement mal contenu des flots - flots qui tournent dans leur immense cage aux barreaux de sable doré...
Et ta confiance puérile, absolue, désarmante, dans le cirque de la nature te protégera des bêtes funestes et dans le monde, des monstres cruels.
Vers la mer redoutable encore et vaguement rebelle comme un fauve dompté, vers la mer qui se cabre à chaque vague, je te porterais, petit ami, afin que tu achèves d’apaiser sa tempête.
Vers l’étouffante forêt aux lianes grosses comme des serpents boas, vers la brousse rampante, je te porterais, petit ami, afin que tu la charmes d’un chant hors de saison. Tu ne redouteras ni les pièges cachés sous les feuilles en deuil, ni l’odeur malsaine de leur pourriture violette, ni les reptiles somnolents aux venimeux réveils, ni les belles fleurs vénéneuses, ni les arbres dressés et sifflants qui changent d’écorce et tordent au coucher du soleil un corps échorché vif...
Car ta confiance désarmante, dans le cirque de la nature, te protégera des bêtes funestes et, dans le monde, des monstres cruels.
Vers l’étouffante forêt aux lianes grosses comme des serpents boas, vers la brousse rampante, je te porterais, petit ami, afin que tu la charmes d’un chant hors de saison.
Vers la Ville qui déploie les vastes ailes de ses usines noires, vers la ville de proie, je te porterai, petit ami, afin que tu mates les hommes, et que tu apprivoises ces rapaces par le simple et souverain pouvoir de ton pur sourire.
Tu ne trembleras pas devant les regards flamboyants de la cité, devant ses serres superbes - quoiqu’elles puissent emporter dans un ciel infernal des troupeaux de petits enfants, et les déchirer sur son ventre fumeux. Aigle, faucon, hibou, tu confondras l’orgueilleux diurne et le nocturne vorace. Innocent, tu sauras mépriser jusqu’à leur noblesse hautaine...
Et ta confiance désarmante, dans le cirque de la nature, te protégera des bêtes funestes et, dans le monde, des monstres cruels.
Vers la Ville qui déploie les vastes ailes de ses usines noires, vers la ville de proie, je te porterai, petit ami, afin que tu mates les hommes, et que tu apprivoises ces rapaces par le simple et souverain pouvoir de ton pur sourire.
Vers mon Verbe de révolte, à chaque mot rétif, vers le désordre défensif de mon esprit, pour que tu ordonnes ses gestes barbares, pour que tu adoucisses sa voix rauque, je te conduirai, afin que ma phrase asservie se laisse caresser par toi, mon enfant.

Nous autres - Henri Michaux

 
Henri Michaux par Claude Cahun - 1925

 
Dans notre vie, rien n’a jamais été droit.
Droit comme pour nous.
Dans notre vie, rien ne s’est consommé à fond. 
A fond comme pour nous.
Le triomphe, le parachèvement,
Non, non, ça n’est pas pour nous. 

Mais prendre le vide dans ses mains,
Chasser la lièvre, rencontrer l’ours.
Courageusement frapper l’ours, toucher le rhinocéros.
Etre dépouillé de tout, mis à suer son propre coeur. 
Rejeté au désert, obligé d’y refaire son cheptel,
Un os par-ci, une dent par-là, plus loin une corne.
Ça, c’est pour nous. 
 
Dire que les sept vaches grasses naissent en ce moment.
Elles naissent, mais ce n’est pas nous qui les trairons.
Les quatre chevaux ailés viennent de naître. 
Ils sont nés. Ils ne rêvent que de voler.
On a peine à les retenir. Ça ira presque aux astres, ces bêtes-là.
Mais ce n’est pas nous qui y serons portés.
Pour nous les chemins de taupe, de courtilière.
De plus, nous sommes arrivés aux portes de la Ville. 
De la Ville-qui-compte.
Nous y sommes, il n’y a pas de doute. C’est elle. C’est bien elle.
Ce que nous avons souffert pour arriver... et pour partir. 
Se désenlacer lentement, en fraude, des bras de l’arrière...

Mais ce n’est pas pour nous qui entrerons.
Ce sont des jeunes m’as-tu-vu, tout verts, tout fiers qui entreront. 
Mais nous, nous n’entrerons pas.
Nous n’irons pas plus loin. Stop ! Pas plus loin.
Entrer, chanter, triompher, non, non, ça n’est pas pour nous.
 
        
1932


Portrait de l’Androgyne - Claude Cahun ( extrait de Héroïnes )



– Des seins superflus ; les dents lourdes et contradictoires ; les yeux et les cheveux du ton le plus banal ; des mains assez fines, mais qu’un démon – le démon de l’hérédité – a tordues, déformées… La tête ovale de l’esclave, le front trop haut… ou trop bas ; un nez bien réussi dans son genre – hélas ! un genre qui donne de vilaines associations d’images ; la bouche trop sensuelle : cela peut plaire tant qu’on a faim, mais dès qu’on a mangé ça vous écoeure ; le menton à peine assez saillant ; et par tout le corps des muscles seulement
esquissés…
Victorieuse !… parfois victorieuse des plus atroces gênes, une adresse tardive corrige une ombre, un geste imprudent – et la beauté renaît ! Car devant son miroir Narcisse est touché de la grâce. Il consent à se reconnaître. Et l’illusion qu’il crée pour lui-même s’étend à quelques autres.

Claude Cahun





Brouiller les cartes. Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours. S'il existait dans notre langue on n'observerait pas ce flottement de ma pensée. Je serais pour de bon l'abeille ouvrière.

 
Claude Cahun, Aveux non avenus, ch. VII " H.U.M. (Fear) "
Paris, Éditions du Carrefour, 1930, p. 176.