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pouvoir temporel & po&sie




la sɥœʁnwaʁə depɔʁ akuʃadɛ̃publɑ̃ ɡʁɑ viskø il
ɡʁɑ̃di kɔmiletɛtitaljɛ̃ ilɑ̃tʁəpʁi sa povʁəmaʁʃ
syʁʁɔm eœʒuʁaʁiva okysal dy vatikɑ̃ sənetɛply
kɛ̃mɔʁpjɔ̃ omiljø dəkʁistə puʁi edəvjɛʁʒəvjɔle
paʁsɛzɑ̃sɛtʁ devjɛʁʒə pytɛ̃ kisulaʒɛrəlœʁvɑ̃tʁə
dɑ̃latinɛtə dybenitje vunakit vjɑ̃ddeɡliz sɥif
dəkɔ̃fɛsjɔnal puʁityʁøkaʁistik edɑ̃ lənɔ̃bʁildə
ʃakɛ̃dəvu nwaʁ vjɔlɛ u ʁuʒ səɡɔ̃flə ləpublɑ̃ lə
fʁɛʁdəsəlɥiki ladəvomiʁ dɑ̃sɔ̃ vatikɑ̃ vø dezɔʁ
mɛ kɔ̃tamine levwazɛ̃ avɛklɑ̃sɑ̃ də sɔ̃vɑ̃tʁə ɡalø
elevwazɛ̃ sɔ̃satisfɛ ilsasɑ̃bl syʁsɔ̃ pasaʒ deʃɛ
dəleɡym dɑ̃ leal vid evwala litali faʃistBP





Macia désossé - Benjamin Péret



Le vieux piment mangé par les mites
est mort
comme une coquille d'escargot
dans la vase
en criant
La Catalogne est perdue
Perdue pour toi dépouille d'asticot
cendre de mite
vase sèche
limace imprimé dans le charbon

Mais la Catalogne qui rôtit
les curés et les nonnes
après les avoir mariés
comme Carrier
fera
des notes de musique avec tes os
des grains de sel à mettre sur la queue des oies
avec tes yeux
et de tes couilles
un attrape-mouche perfectionné

Tes paroles historiques feront tourner la mayonnaise
et avorter les femmes
qui auraient pu
malgré elles
accoucher de bébés la bombe à la main

Crève encore pourri dont les pissenlits ne veulent pas
crève
que ta poussière noie les écrits 
de ceux qui diront du mal de ce poème





Benjamin Péret – Je ne mange pas de ce pain là
Œuvres complètes t. 1 - Éric Losfeld - 1980


 


À Marcel Jean 
Barcelone, 1936

Capitaine Bordure, les Polonais se portent assez bien par ici, ils ont vidé les chariots à phynances et ont fait des bûchers à curés.

Bien à toi.

Benjamin Péret


P.S. Écris-moi chez Remedios et dis-le à Breton. C'est là mon adresse.

Muchos abrazos.
Remedios


Benjamin Péret – Correspondance
Œuvres complètes t. 7 - José Corti - 1995
 




La parole est à Péret...






                 Quelques vacheries sur Sartre & les poètes de la résistance...

Assassinat - Armée Noire // Benjamin Péret



44ème jour du Calendrier Armée Noire






Louis XVI s'en va à la guillotine
Pue pue pue
Qu’est-ce qui pue
C’est Louis XVI l’œuf mal couvé
et sa tête tombe dans le panier
sa tête pourrie
parce qu’il fait froid le 21 janvier
Il pleut du sang de la neige
et toutes sortes de saletés
qui jaillissent de sa vieille carcasse
de chien crevé au fond d’une lessiveuse
au milieu du linge sale
qui a eu le temps de pourrir
comme la fleur de lis des poubelles
que les vaches refusent de brouter
parce qu’elle répand une odeur de dieu
dieu le père des boues
qui a donné à Louis XVI
le droit divin de crever
comme un chien dans une lessiveuse

Benjamin Péret, Je ne mange pas de ce pain-là (1936) - Oeuvres complètes, tome 1, p. 238

La Parole est à Péret - Benjamin Péret





Le poète actuel n'a pas d'autre ressource que d’être révolutionnaire ou de ne pas être poète, car il doit sans cesse se lancer dans l’inconnu ; le pas qu'il a fait la veille ne le dispense pas du lendemain puisque tout est à recommencer tous les jours et que ce qu'il a acquis à l'heure du sommeil est tombé en poussière à son réveil. Pour lui, il n'y a aucun placement de père de famille mais le risque de l'aventure indéfiniment renouvelé. C’est à ce prix seulement qu’il peut se dire poète et prétendre prendre une place légitime à l'extrême pointe du mouvement culturel, là ou il n’y a à recevoir ni louanges ni lauriers, mais à frapper de toutes ses forces pour abattre les barrières sans cesse renaissantes de l'habitude et de la routine. 
Il ne peut être aujourd'hui que le maudit. Cette malédiction que lui lance la société actuelle indique sa position révolutionnaire ; mais il sortira de sa réserve obligée pour se voir placé à la tête de la société lorsque, bouleversée de fond en comble, elle aura reconnu la commune origine humaine de la poésie et de la science et que le poète, avec la collaboration active et passive de tous, créera les mythes exaltants et merveilleux qui enverront le monde entier à l'assaut de l'inconnu.

Préface à l'Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique.

Louis XVI s'en va a la guillotine - Benjamin Péret



http://guillotine.voila.net/zuckermeyer.jpg



Pue pue pue
Qu'est-ce qui pue
C'est Louis XVI l’œuf mal couvé
et sa tête tombe dans le panier
sa tête pourrie
parce qu'il fait froid le 21 janvier
Il pleut du sang de la neige
et toutes sortes de saletés
qui jaillissent de sa vieille carcasse
de chien crevé au fond d'une lessiveuse
au milieu du linge sale
qui a eu le temps de pourrir
comme la fleur de lis des poubelles
que les vaches refusent de brouter
parce qu'elle répand une odeur de dieu
dieu le père des boues
qui a donné à Louis XVI
le droit divin de crever
comme un chien dans une lessiveuse


Benjamin Péret – Je ne mange pas de ce pain-là
Œuvres complètes – Éditions Éric Losfeld - 1980


Bâbord pour tous - Benjamin Péret






Bâbord  détachez mon cerveau bleu 
Bâbord  éloignez mon  voisin de gauche 
Bâbord  donnez-moi de l'eau potable
 Bâbord  prenez garde aux montagnes 
Bâbord  songez à l'arsenic 
Bâbord  changez l'encre qui est jaune 
Bâbord  protégez-moi des courants d'air 
Bâbord  souvenez-vous de la chaleur 
Bâbord   souvenez-vous des promeneurs de cactus
car nous passons
nous passons et les hirondelles passent avec nous
mais nous crachons en l'air
et les hirondelles crachent sur nous

Mort aux vaches au champs d'honneur - Benjamin Péret

MES BELLES HISTOIRES SE SUIVENT MAIS NE SE RESSEMBLENT PAS 

 

LETTRE DE M. LE MINISTRE DES INSTRUMENTS DELICATS A MLLE LANTERNE

Ma chère amie,
Croyez que j’ai appris avec une bien sincère affliction la perte que vous avez faite : un urinoir à vapeur ne se retrouve pas aisément. Le vôtre, qui avait, entre autres particularités précieuses, celle de chanter La Marseillaise lorsqu’on l’utilisait, était bien digne de l’intérêt que vous lui portiez. Aussi m’est-il facile de comprendre le désespoir de mademoiselle votre soeur lorsqu’il fut évident que l’urinoir était définitivement perdu. De là cependant au suicide il y a loin ! et quoique je sache tous les souvenirs qui étaient attachés à sa possession, je ne puis que réprouver une aussi fatale détermination. Mais cette réprobation ne m’empêche pas de déplorer profondément sa triste fin. Un suicide est toujours pour les proches du défunt un événement tragique et angoissant, mais lorsqu’il est effectué au moyen de la confiture on ne peut qu’être épouvanté. Jamais je n’aurais cru que mademoiselle votre sœur se résolût à mourir enlisée dans un bac de confiture ! Et cependant, tous ceux qui avaient eu la joie de l’approcher connaissaient son attraction presque morbide pour la confiture, même en pot. Vous souvenez-vous qu’elle ne pouvait pas la voir, servie au dessert, sans la caresser avant d’en prendre ? De multiples incidents de ce genre auraient dû nous inciter à la méfiance, mais, aveugles que nous étions, nous n’avons jamais compris leur signification profonde. Son amour de la confiture n’était au fond qu’un amour de la mort par la confiture et il a fallu qu’elle accomplît son geste fatal pour que nous comprenions tout. N’empêche que je frémis à la pensée de ce qu’ont dû être ses derniers instants.
Croyez que je partage votre douleur et approuve votre décision de bannir désormais la confiture de votre vie. C’est là une réaction saine et je ne peux que l’approuver du fond du coeur. Elle montre toute votre énergie et votre courage pour surmonter votre douleur en même temps que la force de votre instinct de conservation. Sans confiture, vous ne risquez pas en effet de vous laisser entraîner à suivre l’exemple de votre sœur, et j’en suis fort heureux. 

LETTRE DE MLLE LANTERNE A LOHENGRIN

Cher ami,
Je n’ai confiance qu’en vous. Trop souvent vous m’avez démontré l’intérêt que vous me portez pour que j’en puisse douter et ne sois pas tenue de vous payer d’une confiance aveugle. Rappellerai-je l’affaire des arbres des squares de Paris qu’on trouva un matin fendus sur toute la hauteur de leur tronc et que vous avez si bien su recoller ? ou bien la cuisson des têtes de généraux que personne n’avait réussie jusqu’à ce que vous l’entrepreniez ? Tout cela, néanmoins, ressortit au passé, bien qu’appartenant au présent pour mon cœur, et je m’abstiendrai d’en parler de crainte d’offenser votre amitié si je n’étais en proie à une affreuse angoisse depuis deux jours à cause de mes ciseaux. Non, je ne les ai pas perdus ! Ils ne se sont pas enfuis non plus à la vue du chien basset dont vous m’avez fait présent, comme je l’avais craint un instant, mais ils ne cessent pas depuis lors de fonctionner et
c’est atroce, insupportable ce bruit de coiffeur qu’ils produisent sans arrêt et qui m’enlève toute quiétude et tout sommeil. Sans parler des dégâts immenses qu’ils font chez moi ! Je n’ai plus de bas, plus de rideaux, plus de cheveux et tous mes meubles ont été réduits en poussière. En outre, je n’ose même plus sortir de ma chambre que j’ai fermée et barricadée de crainte de leur fureur. J’ai dû jeter cette lettre par la fenêtre pour qu’elle vous parvienne. Cela vous montrera toute l’horreur de ma situation. Il n’y a que vous qui puissiez me sauver. Secourez-moi vite ou je périrai victime de mes ciseaux. 

LETTRE DE LOHENGRIN A M. LE MINISTRE DES INSTRUMENTS DELICATS

Monsieur le Ministre,
Je suis depuis hier en possession des quatre serrures et de la cervelle de veau pétrifiée que vous avez bien voulu m’adresser pour me démontrer l’efficacité de l’armée française. Laissez-moi vous dire tout d’abord ma reconnaissance et mon admiration pour la précision de votre démonstration. Quant à la rapidité, je dois avouer qu’elle ne pouvait pas être plus grande si l’on tient compte du petit nombre de divisions engagées dans l’affaire. Le chiffre minime de nos pertes prouve que l’ennemi a été épouvanté par le nombre de décorations qui ornent la poitrine de nos braves officiers et s’est rendu sans combat. Le courage légendaire de la troupe a fait le reste.
J’ai vu hier, au cinéma, l’entrée de nos troupes victorieuses dans la ville de Peplum. L’émotion m’a saisi à la gorge et un torrent de larmes a inondé mon visage lorsque s’est déroulée la cérémonie du transfert solennel des serrures de Clovis, volées par deux ou trois chiens, lors du sac de Fèves, pendant la guerre de Cent Ans. Depuis tant de siècles que nos ennemis héréditaires refusaient de nous les rendre ! Que nous en ayons profité pour nous emparer de la cervelle pétrifiée du dernier veau mangé par Charlemagne avant de mourir, n’était que la juste récompense des efforts et des souffrances démesurées de nos troupes et de leurs vaillants officiers.
Votre nom est désormais associé à ces exploits mémorables et la décision dont vous avez fait preuve en cette délicate affaire, m’a à jamais attaché à votre personne. Vous aviez un critique pointilleux, vous avez maintenant un ami sûr. 

LETTRE DE LOHENGRIN A MLLE DEMOLIE

Mademoiselle,
Nul n’est censé ignorer la loi. Je me vois obligé de vous le répéter après la conversation que nous avons eue hier.
Nul n’est censé ignorer la loi, vous pas plus que quiconque. Vous devez savoir en conséquence que les meurtres sont interdits en temps de paix et que celui qui commet des actes de cette nature s’expose à la prison où l’on vit en la société permanente de rats énormes, et parfois, à la guillotine.
En temps de guerre il en va tout autrement : l’assassinat est non seulement toléré, mais encouragé et glorifié sous le nom d’exploit héroïque. Mais nous sommes en temps de paix.
Il y a, savez-vous, de bien jolies expressions pendant la guerre pour dire que beaucoup d’hommes ont été assassinés : « les pertes de l’ennemi sont très lourdes », ou encore ce qui fait mieux : « l’ennemi a éprouvé des pertes considérables ». Heureusement, nous n’en sommes pas là et, en ce moment il n’est pas permis de tuer les gens qu’on déteste ou qui vous haïssent.
Je vous rappelle tout cela pour vous avertir une dernière fois des dangers que vous courez si vous mettiez votre projet à exécution. Quoi que vous en pensiez, vous n’avez aucun motif valable de tuer les mites. Elles ne sont pas vos ennemies, je le répète, et ne vous ont rien fait. Elles ne constituent pas non plus pour vous des adversaires politiques. Je ne vois par conséquent pas pourquoi vous voulez les tuer. Parce qu’elles volent, dites-vous. Mais alors, pourquoi pas les mouches, les hannetons, les pigeons, etc.
Je vous en conjure, réfléchissez avant de commettre un acte irréparable et, quoi qu’il arrive, croyez à ma sincère amitié. 

LETTRE DE M. CHARBON A MME ENDUIT

Ma belle,
Je viens de sortir d’une terrible épreuve. Un assassinat vient d’être commis par un simple personnage stationnant sur le bord du trottoir.
Enfin, ma tante Victorine m’apporte une excellente nouvelle : la marée fraîche arrive de Boulogne et les œufs seront expédiés franco de port et d’emballage.
Dans une agréable promenade que je fis autrefois dans le troublant pays qui avoisine le château, j’avais rencontré un chevreuil qui avait une singulière allure. Il levait la tête vers le ciel, implorant le secours des premières chauves-souris. Boulogne attendait patiemment le moment de leur inoculer la danse de Saint-Guy. J’ai le bonheur de jouir d’une vie meilleure et plus soucieuse des intérêts vitaux, économiques et symboliques de notre cher pays.
Il est blanc ? La soutane d’un curé serait capable de lui porter un préjudice considérable et je vous assure qu’un procès-verbal serait immédiatement dressé.
Eh bien ! Chameau ! Ce drapeau t’apportera la victoire.
Vaillantes mères de famille, redressez vos épées et que vos regards longent la foudre ! Que vos époux soient des tigres bondissant tels des zèbres russes à travers les pampas inexplorées !
Des pommes de terre sont déjà arrivées, mais pour les rendre à la terre, il ne faut, hélas ! qu’un instant.
Noblesse oblige : nous savons encore faire des ménages et je puis vous assurer que la purée ne sera verte que pour les goujats.
Enfin, un dernier croquis de mémoire que je présente à votre éminente personnalité.
Examinez. 

LETTRE DU VIN BLANC AU GARDE-BARRIERE

Cher monsieur et ami,
Les bons comptes font les bons amis. L’envoi de poussière que vous m’avez fait l’autre jour m’est bien arrivé et je l’ai immédiatement fait remettre à qui de droit. J’espère qu’il saura l’utiliser dans la prochaine guerre contre la France, pays où l’on ne sait faire que des parapluies. Vous direz à tous que Pasteur est mort dans les circonstances suivantes :
Ses dernières recherches n’ayant donné aucun résultat, Pasteur était tombé malade. Une de ses voisines s’intéressa à lui, le soigna et le guérit. Par reconnaissance autant que par sympathie, Pasteur l’épousa. Grâce à elle, il entra en relations avec le marchand de balais qui était devenu l’amant de sa femme. Les deux misérables, le trouvant gênant, résolurent de se débarrasser de lui et lui inoculèrent le shampooing dont il mourut en quelques jours.
Voilà, je crois, une nouvelle qui est susceptible d’intéresser le peuple. Demandez, par la même occasion, à votre patron de m’envoyer quelques arbres, même fruitiers, un ichtyosaure doré, une pince à sucre de sept mètres de long pour sucre géant, quatre robinets microscopiques, une porte cochère, un citron bien pressé à vol lent, une grosse pomme de terre traversée d’une balle de revolver et la photographie d’un homme décapité qui se trouve dans le bocal numéro 18 sur le bureau carré de son cabinet de travail numéro 25.
Assurez-le de mon plus complet dévouement et croyez-moi, cher Monsieur et ami, vôtre. 

LETTRE DU GARDE-BARRIERE A MLLE DEMOLIE

Ma chère enfant,
La saison des pluies est passée, voici que les organes vont fleurir. Qu’elle est belle la fleur de rate ! Et rien ne vaut le parfum des testicules s’ouvrant au crépuscule. C’est le moment pour vous de sarcler votre jardin, sinon les vésicules biliaires périront étouffées par les mauvaises herbes. N’oubliez pas surtout de lâcher, à la tombée de la nuit, les crétins magiques que vous avez engraissés de poussière pendant toute la saison sèche. Ils feront merveille dans la chasse au cervelas si nuisible au développement des encéphales en spirale que les autorités accordent jusqu’à vingt francs de prime par cervelas. Vous avez certainement là une ressource que vous auriez tort de négliger car votre jardin si fleuri doit en être infesté.
Je vous envoie l’arbalète que vous m’avez demandée pour la défense des miettes dorées. Je l’ai choisie assez grande pour qu’elle puisse vous servir à tuer les grains de sel qui attaquent les beaux cris d’orfraie de votre pièce d’eau. Bien que vous ne me l’ayez pas demandé, j’ai cru bon de vous envoyer une centaine de mouches octoédriques à bénédiction paternelle. Elles vous seront indispensables si vous avez – ce qui est probable – des arcs-en-ciel soupirants dans vos taillis. Et si, par hasard, vous n’en avez pas, elles vous seront très utiles par temps de vent pour protéger les murmures de mousseline des idées noires qui les rongeraient en un rien de temps.
Je garde à votre disposition une magnifique vague de fond qui fait merveille contre les rayons trop ardents du soleil d’été. Je l’ai déjà utilisée avec un plein succès. Je vous garantis que ces rayons de soleil sont effectivement arrêtés à quatre mètres du sol et restent là à gémir comme un jeune chien que ses maîtres ont laissé enfermé avant de sortir.
Je reste, ma chère enfant, votre adorateur de toujours qui souhaite seulement de baiser votre main de réséda.
 

LETTRE DE M. LE MINISTRE DES BATEAUX A LA DERIVE AU VIN BLANC

Mon cher collègue,
Ce n’est pas pour rien qu’on m’a surnommé la terreur du Sébasto. Lorsque je passe près du square des Arts-et-Métiers, il s’efface pour me laisser le chemin libre et les grands magasins baissent les rideaux de fer de leurs devantures. Vous ne pouvez donc pas douter que j’exerce par là une autorité souveraine que nul n’oserait contester.
Je ne vous ai pas écrit pour recevoir des conseils. J’attends tout autre chose de vous : de l’argent. Dans votre intérêt aussi bien que dans celui de la France et des autres pays, sinon, prenez garde ! Je ne reculerai devant rien. Je n’hésiterai pas à remplacer les ponts par des corbeilles à papier et à enraciner les flics. J’irai même, si votre obstination m’y oblige, jusqu’à faire fondre les églises qui se répandront en torrents de boue gluante à travers les villes que les habitants seront obligés d’évacuer par les toits de crainte de rester englués dans les rues. Je suis l’envoyé du bon dieu de bois et je peux faire votre bonheur aussi bien que votre malheur et celui de toute la terre en lâchant la solitude qui recouvrira tout comme un raz de marée.
Je vous attendrai à la porte Maillot demain à minuit. Je vous ordonne d’y venir seul, sinon je lâcherai la solitude et vous savez aussi bien que moi ce qu’on en peut attendre.
Faites que je n’aie pas à être mécontent car tous les fous sont de mon côté. Je les ai dans la main comme une poignée de poivre. Prenez garde que je ne vous les lance aux yeux.
A demain. 

LETTRE DU VIN BLANC AU BEAU DANUBE BLEU

Monsieur,
Je vous ai aperçu la nuit dernière à l’angle de la place des Victoires et de la rue Etienne-Marcel. Il était plus de deux heures du matin. Tapi dans l’ombre, vous guettiez quelqu’un qu’il m’est aisé d’imaginer. Vous attendiez M. Charbon pour lui arracher les moustaches. Heureusement, à cette heure-là, M. Charbon mangeait tranquillement en famille sa soupe de pas de vis, mais que serait-il arrivé si vous aviez réussi ? Le cri qu’aurait poussé la victime au moment où vous l’auriez dépouillée de ses moustaches – et je ne doute pas que votre crochet à bottines vous permette de le faire – aurait été le signe de ralliement, d’une part, de tous les pigeons de Paris qui se seraient assemblés au-dessus du quartier de l’Opéra et, d’autre part, de tous les rats de la capitale qui auraient envahi le même quartier, le détruisant en un clin d’oeil. Le quartier de l’Opéra détruit, les pigeons se seraient abattus sur les rats qu’ils auraient massacrés jusqu’au dernier en peu de temps. Et, je vous le demande, qu’auraient mangé les Parisiens en cas de siège de la ville ?
Je comprends sans la partager votre haine de M. Charbon qui s’est permis, abusivement je vous l’accorde, de transformer vos îles en manèges de chevaux de bois, ce qui a attiré sur elles des neiges perpétuelles avec les épais nuages de ciment qui les,accompagnent. Vengez-vous de lui puisque vous y tenez. Supprimez-le si sa mort doit vous apporter le calme, mais ne lui coupez pas les moustaches, je vous en conjure. Les conséquences de la perte de ses moustaches seraient trop graves pour des dizaines de milliers de personnes qui sont étrangères à votre hostilité réciproque.
Si vous le tuez, je vous assure d’avance de mon silence mais si vous persistez dans vos projets actuels vous me trouverez contre vous, le violon à la main, et vous savez que je serai sans pitié. 

LETTRE DE M. BROUTILLE A M. LE MINISTRE DES BAINS TROP CHAUDS

M. le Ministre,
J’ai pris connaissance avec le plus grand intérêt de la lettre adressée par la pluie au beau temps, que vous avez bien voulu me communiquer. Certes, je ne peux qu’approuver la pluie lorsqu’elle affirme que le beau temps « excite les chiens qui errent alors par bandes par les routes, chemins et sentiers en aboyant jour et nuit, si bien que les populations privées de sommeil sont incapables de vaquer à leurs occupations habituelles ». J’ai trop connu ce fléau dans la circonscription que je représente pour ne pas souhaiter que tout soit mis en oeuvre pour en éviter le retour. J’ai déjà suggéré à cet effet, la création de chicanes en pain de maïs sur toutes les voies de communication des régions infestées. Ces chicanes doivent, au terme de diverses circonvolutions, former le cercle, en sorte que les guetteurs n’auront plus qu’à fermer l’orifice d’entrée pour que les chiens périssent étouffés par le maïs. Cependant, la proposition de la pluie de canaliser tous les chiens vers des centres épilatoires me paraît dangereuse, car chacun sait que le chien épilé s’attaque aux animaux de basse-cour, particulièrement à la volaille qu’il décapite, sans que sa rapidité de mouvements – accélérée par l’épilation – permette la moindre défense. Cette hécatombe certaine représente des pertes incalculables pour notre agriculture que ne compense nullement le bénéfice attendu de la vente du poil de chien à l’industrie chapelière. J’estime qu’il serait nécessaire de faire passer les chiens, au sortir du centre épilatoire, par un bain d’huile de lin pour essayer de calmer leur irritabilité.
Par ailleurs, la pluie donne des signes très nets de sectarisme en accusant le beau temps de provoquer la multiplication des carrières de granit qui enlaidissent nos paysages et détournent les touristes de notre pays. Non ! le mal vient d’ailleurs. Il vient de l’accroissement de la circulation fluviale. L’augmentation du nombre des péniches entraîne la nécessité de leur trouver un chargement. Or le granit constitue le chargement d’élection des péniches. La production des carrières anciennes ne suffisant plus au chargement des péniches, il a fallu en ouvrir d’autres pour satisfaire ces nouveaux besoins. Le remède est donc simple et il n’est nullement nécessaire de contraindre le beau temps à manger la ferraille qu’on a coutume de jeter dans les carrières pour amener leur fermeture. On risquerait trop ainsi de voir le beau temps s’attaquer aux forêts qu’il peut pétrifier à son aise.
Croyez M. le Ministre à mon respect mouvementé.

Le déshonneur des poètes - Benjamin Péret

Si l’on recherche la signification originelle de la poésie, aujourd’hui dissimulée sous les mille oripeaux de la société, on constate qu’elle est le véritable souffle de l’homme, la source de toute con-naissance et cette connaissance elle-même sous son aspect le plus immaculé. En elle se condense toute la vie spirituelle de l’humanité depuis qu’elle a com-mencé de prendre conscience de sa nature ; en elle palpitent maintenant ses plus hautes créations et, terre à jamais féconde, elle garde perpétuellement en réserve les cristaux incolores et les moissons de demain. Divinité tutélaire aux mille visages, on l’appelle ici amour, là liberté, ailleurs science. Elle demeure omnipotente, bouillonne dans le récit mythique de l’Esquimau, éclate dans la lettre d’amour, mitraille le peloton d’exécution qui fusille l’ouvrier exhalant un dernier soupir de révolution sociale, donc de liberté, étincelle dans la découverte du savant, défaille, exsangue, jusque dans les plus stupides productions se réclamant d’elle et son souvenir, éloge qui voudrait être funèbre, perce encore dans les paroles momifiées du prêtre, son assassin, qu’écoute le fidèle la cherchant, aveugle et sourd, dans le tombeau du dogme où elle n’est plus que fallacieuse poussière.
Ses innombrables détracteurs, vrais et faux prêtres, plus hypocrites que les sacerdoces de toutes les églises, faux témoins de tous les temps, l’accusent d’être un moyen d’évasion, de fuite devant la réalité, comme si elle n’était pas la réalité elle-même, son essence et son exaltation. Mais, incapables de concevoir la réalité dans son ensemble et ses complexes relations, ils ne la veulent voir que sous son aspect le plus immédiat et le plus sordide. Ils n’aperçoivent que l’adultère sans jamais éprouver l’amour, l’avion de bombardement sans se souvenir d’Icare, le roman d’aventures sans comprendre l’aspiration poétique permanente, élémentaire et profonde qu’il a la vaine ambition de satisfaire. Ils méprisent le rêve au profit de leur réalité comme si le rêve n’était pas un de ses aspects et le plus bouleversant, exaltent l’action aux dépens de la méditation comme si la première sans la seconde n’était pas un sport aussi insignifiant que tout sport. Jadis, ils opposaient l’esprit à la matière, leur dieu à l’homme ; aujourd’hui ils défendent la matière contre l’esprit. En fait, c’est à l’intuition qu’ils en ont au profit de la raison sans se souvenir d’où jaillit cette raison.
Les ennemis de la poésie ont eu de tout temps l’obsession de la soumettre à leurs fins immédiates, de l’écraser sous leur dieu ou, maintenant, de l’enchaîner au ban de la nouvelle divinité brune ou « rouge » - rouge-brun de sang séché – plus sanglante encore que l’ancienne. Pour eux, la vie et la culture se résument en utile et inutile, étant sous-entendu que l’utile prend la forme d’une pioche maniée à leur bénéfice. Pour eux, la poésie n’est que le luxe du riche, aristocrate ou banquier, et si elle veut se rendre « utile » à la masse, elle doit se résigner au sort des arts « appliqués », « décoratifs », « ménagers », etc. D’instinct, ils sentent cependant qu’elle est le point d’appui réclamé par Archimède, et craignent que, soulevé, le monde ne leur retombe sur la tête. De là, l’ambition de l’avilir, de lui retirer tout efficacité, toute valeur d’exaltation pour lui donner le rôle hypocritement consolant d’une sœur de charité.
Mais le poète n’a pas à entretenir chez autrui une illusoire espérance humaine ou céleste, ni à désarmer les esprits en leur insufflant une confiance sans limite en un père ou un chef contre qui toute critique devient sacrilège. Tout au contraire, c’est à lui de prononcer les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents. Le poète doit d’abord prendre conscience de sa nature et de sa place dans le monde. Inventeur pour qui la découverte n’est que le moyen d’atteindre une nouvelle découverte, il doit combattre sans relâche les dieux paralysants acharnés à maintenir l’homme dans sa servitude à l’égard des puissances sociales et de la divinité qui se complètent mutuellement. Il sera donc révolutionnaire, mais non de ceux qui s’opposent au tyran d’aujourd’hui, néfaste à leurs yeux parce qu’il dessert leurs intérêts, pour vanter l’excellence de l’oppresseur de demain dont ils se sont déjà constitués les serviteurs. Non, le poète lutte contre toute oppression : celle de l’homme par l’homme d’abord et l’oppression de sa pensée par les dogmes religieux, philosophiques ou sociaux. Il combat pour que l’homme atteigne une connaissance à jamais perfectible de lui-même et de l’univers. Il ne s’ensuit pas qu’il désire mettre la poésie au service d’une action politique, même révolutionnaire. Mais sa qualité de poète en fait un révolu-tionnaire qui doit combattre sur tous les terrains : celui de la poésie par les moyens propres à celle-ci et sur le terrain de l’action sociale sans jamais confondre les deux champs d’action sous peine de rétablir la confusion qu’il s’agit de dissiper et, par suite, de cesser d’être poète, c’est-à-dire révolutionnaire.

Les guerres comme celle que nous subissons ne sont possibles qu’à la faveur d’une conjonction de toutes les forces de régression et signifient, entre autre choses, un arrêt de l’essor culturel mis en échec par ces forces de régression que la culture menaçait. Ceci est trop évident pour qu’il soit nécessaire d’insister. De cette défaite momentanée de la culture découle fatalement un triomphe de l’esprit de réaction, et, d’abord, de l’obscurantisme religieux, couronnement nécessaire de toutes les réac-tions. Il faudrait remonter très loin dans l’histoire pour trouver une époque où Dieu, le Tout-Puissant, la Provi-dence, etc., ont été aussi fréquemment invoqués par les chefs d’Etat ou à leur bénéfice. Churchill ne prononce presque aucun discours sans s’assurer de sa protection, Roosevelt en fait autant, de Gaulle se place sous l’égide de la croix de Lorraine, Hitler invoque chaque jour la Providence et les métropolites de toute espèce remercient, matin et soir, le Seigneur du bienfait stalinien. Loin d’être de leur part une manifestation insolite, leur attitude consacre un mouvement général de régression en même temps qu’elle montre leur panique. Pendant la guerre précédente, les curés de France déclaraient solennellement que Dieu n’était pas allemand, cependant que, de l’autre côté du Rhin, leurs congénères réclamaient pour lui la nationalité germanique et jamais les églises de France, par exemple, n’ont connu autant de fidèles que depuis le début des présentes hostilités.
D’où vient cette renaissance du fidéisme ? D’abord du désespoir engendré par la guerre et de la misère générale : l’homme ne voit plus aucune issue sur la terre à son horrible situation ou ne la voit pas encore et cherche dans un ciel fabuleux une consolation de ses maux matériels que la guerre a aggravés dans des proportions inouïes. Cependant, à l’époque instable appelée paix, les condi-tions matérielles de l’humanité, qui avaient suscité la consolante illusion religieuse, subsistaient bien qu’atté-nuées et réclamaient impérieusement une satisfaction. La société présidait à la lente dissolution du mythe religieux sans rien pouvoir lui substituer hormis des saccharines civiques : patrie ou chef.
Les uns, devant ces ersatz, à la faveur de la guerre et des conditions de son développement, restent désemparés, sans autre ressource qu’un retour à la foi religieuse pure et simple. Les autres, les estimant insuffisants ou désuets, ont cherché soit à leur substituer de nouveaux produits mythiques, soit à régénérer les anciens mythes. D’où l’apothéose générale dans le monde, d’une part du christianisme, de la patrie et du chef d’autre part. Mais la patrie et le chef comme la religion, dont ils sont à la fois frères et rivaux, n’ont plus de nos jours de moyens de régner sur les esprits que par la contrainte. Leur triomphe présent, fruit d’un réflexe d’autruche, loin de signifier leur éclatante renaissance, présage leur fin imminente.
Cette résurrection de Dieu, de la patrie et du chef a été aussi le résultat de l’extrême confusion des esprits engendrée par la guerre et entretenue par ses bénéficiaires. Par suite, la fermentation intellectuelle engendrée par cette situation, dans la mesure où l’on s’abandonne au courant, reste entièrement régressive, affectée d’un coefficient négatif. Ses produits demeurent réactionnaires, qu’ils soient « poésie » de propagande fasciste ou anti-fasciste ou exaltation religieuse. Aphrodisiaques de vieillard, ils ne rendent une vigueur fugitive à la société que pour mieux la foudroyer. Ces « poètes » ne participent en rien à la pensée créatrice des révolutionnaires de l’An II ou de la Russie de 1917, par exemple, ni de celle de mystiques ou hérétiques du Moyen Age, puisqu’ils sont destinés à provoquer une exaltation factice dans la masse, tandis que ces révolutionnaires et mystiques étaient le produit d’une exaltation collective réelle et profonde que traduisaient leurs paroles. Ils exprimaient donc la pensée et l’espoir de tout un peuple imbu du même mythe ou animé du même élan, tandis que la « poésie » de propa-gande tend à rendre un peu de vie à un mythe agonisant. Cantiques civiques, ils ont la même vertu soporifique que leurs patrons religieux dont ils héritent directement la fonction conservatrice, car si la poésie mythique puis mystique crée la divinité, le cantique exploite cette même divinité. De même, le révolutionnaire de l’An II ou de 1917 créait la société nouvelle tandis que le patriote et le stalinien d’aujourd’hui en profitent.
Confronter les révolutionnaires de l’An II et de 1917 avec les mystiques du Moyen Age n’équivaut nullement à les situer sur le même plan, mais, en essayant de faire descendre sur terre le paradis illusoire de la religion, les premiers ne sont pas sans faire montre de processus psychologiques similaires à ceux qu’on découvre chez les seconds. Encore faut-il distinguer entre les mystiques qui tendent malgré eux à la consolidation du mythe et préparent involontairement les conditions qui amèneront sa réduction au dogme religieux et les hérétiques dont le rôle intellectuel et social est toujours révolutionnaire puisqu’il remet en question les principes sur lesquels s’appuie le mythe pour se momifier dans le dogme. En effet, si le mystique orthodoxe (mais peut-on parler de mystique orthodoxe ?) traduit un certain conformisme relatif, l’hérétique en échange exprime une opposition à la société où il vit. Seuls les prêtres sont donc à considérer du même œil que les tenants actuels de la patrie et du chef, car ils ont la même fonction parasitaire au regard du mythe.
Je ne veux pour exemple de ce qui précède qu’une petite brochure parue récemment à Rio de Janeiro : L’Honneur des poètes, qui comporte un choix de poèmes publiés clandes-tinement à Paris pendant l’occupation nazie. Pas un de ces « poèmes » ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique et ce n’est pas un hasard si leurs auteurs ont cru devoir, en leur immense majorité, revenir à la rime et à l’alexandrin classiques. La forme et le contenu gardent nécessairement entre eux un rapport des plus étroits et, dans ces « vers », réagissent l’un sur l’autre dans une course éperdue à la pire réaction. Il est en effet significatif que la plupart de ces textes associent étroitement le christianisme et le nationalisme comme s’ils voulaient démontrer que dogme religieux et dogme nationaliste ont une commune origine et une fonction sociale identique. Le titre même de la brochure, L’Honneur des poètes, considéré en regard de son contenu, prend un sens étranger à toute poésie. En définitive, l’honneur de ces « poètes » consiste à cesser d’être des poètes pour devenir des agents de publicité.
Chez Loÿs Masson l’alliage religion-nationalisme comporte une proportion plus grande de fidéisme que de patriotisme. En fait, il se limite à broder sur le catéchisme :

Christ, donne à ma prière de puiser force

aux racines profondes
Donne-moi de mériter cette lumière
de ma femme à mes côtés
Que j’aille sans faiblir vers ce peuple
des geôles
Qu’elle baigne comme Marie de ses
cheveux.
Je sais que derrière les collines ton pas
large avance.

J’entends Joseph d’Arimathie froisser

les blés pâmés sur le Tombeau
et la vigne chanter entre les bras rompus
du larron en croix.

Je te vois : Comme il a touché le saule
et la pervenche
le printemps se pose sur les épines de la
couronne.
Elles flambent :
Brandons de délivrance, brandons
voyageurs
ah ! qu’ils passent à travers nous et qu’ils
nous consument
si c’est sur le chemin vers les prisons.

Le dosage est plus égal chez Pierre Emmanuel :

O France robe sans couture de la foi

souillée par les pieds transfuges et les
crachats
O robe de suave haleine que déchire
la voix tendre férocement des insulteurs
O robe du plus pur lin de l’espérance
Tu es toujours l’unique vêtement de ceux
qui connaissent le prix d’être nus devant
Dieu…

Habitué aux amens et à l’encensoir stalinien, Aragon ne réussit cependant pas aussi bien que les précédents à allier Dieu et la patrie. Il ne retrouve le premier, si j’ose dire, que par la tangente et n’obtient qu’un texte à faire pâlir d’envie l’auteur de la rengaine radiophonique française : « Un meuble signé Lévitan est garanti pour longtemps. »

Il est un temps pour la souffrance

Quand Jeanne vint à Vaucouleurs
Ah ! Coupez en morceaux la France
Le jour avait cette pâleur
Je reste roi de mes douleurs.

Mais c’est à Paul Eluard qui, de tous les auteurs de cette brochure, seul fut poète, qu’on doit la litanie civique la plus achevée :

Sur mon chien gourmand et tendre

Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom…

Il y a lieu de remarquer incidemment ici que la forme litanique affleure dans la majorité de ces « poèmes », sans doute à cause de l’idée de poésie et de lamentation qu’elle implique et du goût pervers du malheur que la litanie chrétienne tend à exalter en vue de mériter les félicités célestes. Même Aragon et Eluard, jadis athées, se croient tenus, l’un, d’évoquer dans ses productions les « saints et les prophètes », le « tombeau de Lazare » et l’autre de recourir à la litanie, sans doute pour obéir au fameux mot d’ordre « les curés avec nous ».
En réalité, tous les auteurs de cette brochure partent sans l’avouer ni se l’avouer d’une erreur de Guillaume Apollinaire et l’aggravent encore. Apollinaire avait voulu considérer la guerre comme un sujet poétique. Mais si la guerre, en tant que combat et dégagée de tout esprit nationaliste, peut à la rigueur demeurer un sujet poétique, il n’en est pas de même d’un mot d’ordre nationaliste, la nation en question fût-elle, comme la France, sauvagement opprimée par les nazis. L’expulsion de l’oppresseur et la propagande en ce sens sont du ressort de l’action politique, sociale ou militaire, selon qu’on envisage cette expulsion d’une manière ou d’une autre. En tout cas, la poésie n’a pas à intervenir dans le débat autrement que par son action propre, par sa signification culturelle même, quitte aux poètes à participer en tant que révolutionnaires à la déroute de l’adversaire nazi par des méthodes révolutionnaires, sans jamais oublier que cette oppression correspondait au vœu, avoué ou non, de tous les ennemis – nationaux d’abord, étrangers ensuite – de la poésie com-prise comme libération totale de l’esprit humain car, pour paraphraser Marx, la poésie n’a pas de patrie puisqu’elle est de tous les temps et de tous les lieux.
Il y aurait encore beaucoup à dire de la liberté si souvent évoquée dans ces pages. D’abord, de quelle liberté s’agit-il ? De la liberté pour un petit nombre de pressurer l’ensemble de la population ou de la liberté pour cette population de mettre à la raison ce petit nombre de privi-légiés ? De la liberté pour les croyants d’imposer leur dieu et leur morale à la société tout entière ou de la liberté pour cette société de rejeter Dieu, sa philosophie et sa morale ? La liberté est comme « un appel d’air », disait André Breton, et, pour remplir son rôle, cet appel d’air doit d’abord emporter tous les miasmes du passé qui infestent cette brochure. Tant que les fantômes malveillants de la religion et de la patrie heurteront l’aire sociale et intellectuelle sous quelque déguisement qu’ils emprun-tent, aucune liberté ne sera concevable : leur expulsion préalable est une des conditions capitales de l’avènement de la liberté. Tout « poème » qui exalte une « liberté » volontairement indéfinie, quand elle n’est pas décorée d’attributs religieux ou nationalistes, cesse d’abord d’être un poème et, par suite, constitue un obstacle à la libération totale de l’homme, car il le trompe en lui montrant une « liberté » qui dissimule de nouvelles chaînes. Par contre, de tout poème authentique s’échappe un souffle de liberté entière et agissante, même si cette liberté n’est pas évoquée sous son aspect politique ou social, et, par là, contribue à la libération effective de l’homme.

Mexico, février 1945