Revue Maintenant n°3
(octobre-novembre 1913)
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize. Et si je
vais donner des détails minutieux sur l’état d’âme que j’avais en cette
soirée de fin d’hiver, c’est que ce furent les heures les plus
mémorables de ma vie. Je veux aussi montrer les étrangetés de mon
caractère, foyer de mes inconséquences ; ma détestable nature, que je ne
changerai pourtant contre aucune autre, bien qu’elle m’ait toujours
défendu d’avoir une ligne de conduite ; parce qu’elle me fait tantôt
honnête, tantôt fourbe, et vaniteux et modeste, grossier ou distingué.
Je veux vous les faire deviner afin que vous ne me détestiez point,
comme, tout à l’heure, vous seriez peut-être tenté de le faire en me
lisant.
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize.
Sans doute ne sommes-nous pas physiquement semblables : mes jambes
doivent être beaucoup plus longues que les vôtres, et ma tête haut
perchée, est par là, heureusement balancée : notre tour de poitrine
diffère aussi, ce qui, probablement, vous empêchera de pleurer et rire
avec moi.
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize. Il
pleuvait. Dix heures avaient déjà sonné. J’étais couché tout habillé sur
mon lit, et je n’avais pas pris soin d’allumer la lampe, car ce soir-là
je m’étais senti lâche devant un si grand effort. Je m’ennuyais
affreusement. Je me disais : « Ah Paris, que je te porte de haine ! Que
fais-tu dans cette ville ? Ah ! c’est du propre ! Sans doute, penses-tu y
réussir ! Mais il faut vingt ans pour le faire, mon pauvre, et si tu
atteins à la gloire tu seras alors laid comme un homme. Je ne
comprendrai jamais comment Victor Hugo a pu, quarante ans durant, faire
son métier. Toute la littérature, c’est : ta, ta, ta, ta, ta, ta. L’Art,
l’Art, ce que je m’en fiche de l’Art ! Merde, nom de Dieu ! — Je
deviens terriblement grossier à ces moments-là, — et pourtant je sens
que je ne dépasse aucune limite, puisque j’étouffe encore. — Malgré
tout, j’aspire au succès, car je sens que je saurais drôlement m’en
servir, et je trouverais amusant d’être célèbre ; mais comment ferais-je
pour me prendre au sérieux ? Dire que, tant que nous sommes, nous ne
rions pas sans discontinuer. Mais, nouvel embarras, je désire aussi la
vie merveilleuse du raté. Et comme la tristesse en moi se mêle toujours à
la plaisanterie, c’était des : « Oh, la la ! » suivis aussitôt de :
« Tra, la, la ! » Je pensais encore : Je mange mon capital, ça va être
gai ! et je puis deviner, ce que sera ma peine, quand, vers la
quarantaine, à tous les points de vue, je me verrai ruiné. « Ohé ! »
ajoutai-je immédiatement en manière de conclusion à ces petits vers ;
car il fallait que je riasse encore. Cherchant une diversion, je voulus
rimer, mais l’inspiration, qui se plaît à agacer la volonté par mille
détours, me fit complètement défaut. A force de me creuser la tête, je
trouvais ce quatrain d’une ironie connue qui me dégoûta bien vite :
J’étais couché sur mes draps,
Comme un lion sur le sable,
Et, pour effet admirable,
Je laissais pendre mon bras,
Incapable d’originalité, et ne renonçant pas à produire, je cherchai à
donner quelque lustre à d’anciennes poésies, oubliant que le vers est
un enfant incorrigible ! Naturellement, je n’eus pas plus de succès :
tout restait aussi médiocre. Enfin, dernière extravagance, j’imaginais
le
prosopoème, chose future, et dont je renvoyai, du reste,
l’exécution aux jours heureux — et combien lamentables — de
l’inspiration. Il s’agissait d’une pièce commencée en prose et qui
insensiblement par des rappels — la rime — d’abord lointains et de plus
en plus rapprochés, naissait à la poésie pure.
Puis je retombais dans mes tristes pensées.
Ce qui me faisait le plus de mal c’était de me dire que je me
trouvais encore à Paris, trop faible pour en sortir ; que j’avais un
appartement et même des meubles — à ce moment-là, j’aurais bien mis le
feu à la maison — que j’étais à Paris quand il y avait des lions et des
girafes ; et je pensais que la science elle-même avait enfanté ses
mammouths, et que nous ne voyions déjà plus que des éléphants ; et que
dans mille ans la réunion de toutes les machines du monde ne ferait pas
plus de bruit que : « scs, scs, scs ». Ce ; « scs, scs, scs » m’égaya
faiblement. Je suis ici, sur ce lit, comme un fainéant ; non point qu’il
me déplaise d’être un terrible paresseux ; mais je hais de rester
longtemps
que ça, quand notre époque est la plus favorable aux trafiquants et aux
filous ; moi, à qui il suffit d’un air de violon pour me donner la rage
de vivre ; moi qui pourrais me tuer de plaisir ; mourir d’amour pour
toutes les femmes ; qui pleure toutes les villes, je suis ici,
parce que la vie n’a pas de solution.
Je puis faire la fête à Montmartre et mille excentricités, puisque j’en
ai besoin ; je puis être pensif, physique ; me muer tour à tour en
marin, jardinier ou coiffeur ; mais, si je veux goûter aux voluptés du
prêtre, je dois donner un lustre sur mes quarantes années d’existence,
et perdre d’incalculables jouissances, durant que je serai uniquement
sage. Moi, qui me rêve même dans les catastrophes, je dis que l’homme
n’est si infortuné que parce que mille âmes habitent un seul corps.
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize. Par
instant, j’entendais siffler un remorqueur, et je me disais : « Pourquoi
es-tu si poétique, puisque tu ne vas pas plus loin que Rouen, et que tu
ne cours aucun danger ? Ah ! laisse-moi rire, rire, mais rire comme
Jack Johnson ! »
Sans doute, avais-je, ce soir-là, l’âme d’un déchu, car, j’en suis
sûr, personne — puisque je n’ai jamais trouvé un ami — n’a aimé autant
que moi : chaque fleur me transforme en papillon ; mieux qu’une brebis,
je foule l’herbe avec ravissement ; l’air, ô l’air ! des après-midis
entières ne m’occupai-je pas à respirer ? à l’approche de la mer, mon
cœur ne danse-t-il pas ainsi qu’une bouée ? et dès que je fends la vague
mon organisme est celui d’un poisson. Dans la nature, je me sens
feuillu ; mes cheveux sont verts et mon sang charrie du vert ; souvent,
j’adore un caillou ; l’angélus m’est cher ; et j’aime à écouter le
souvenir lorsqu’il se plaint comme un sifflet.
J’étais descendu dans mon ventre, et je devais commencer à être dans
un état féerique ; car mon tube digestif était suggestif ; ma cellule
folle dansait ; et mes souliers me paraissaient miraculeux. Ce qui
m’incite encore à penser de la sorte, c’est qu’à cette minute je perçus
un faible bruit de sonnette, de quoi le timbre ordinaire, en apparence,
se répandit dans tous mes membres, comme un liquide merveilleux. Je me
levais lentement et, précipitamment, j’allais ouvrir, joyeux d’une
diversion aussi inattendue. Je tirai la porte : un homme immense se
tenait devant moi.
— Monsieur Lloyd.
— C’est moi-même, fis-je ; voulez-vous vous donner la peine d’entrer.
Et l’étranger foula mon seuil avec des airs magiques de reine ou de pigeon.
— Je vais faire la lumière... pardonnez-moi de vous recevoir ainsi... j’étais seul, et...
— Non, non, non ; de grâce, ne vous dérangez en aucune façon. J’insistai.
— Une dernière fois, je vous prie, me dit l’inconnu, recevez-moi dans l’ombre.
Amusé, je lui offris un fauteuil, et lui fis vis-à-vis. Aussitôt il commença :
— Vos oreilles peuvent-elles entendre des choses inouïes ?
— Pardon, balbutiai-je, un peu interloqué, pardon, je n’ai pas très bien compris.
— J’ai dit : « Vos oreilles peuvent-elles entendre des choses inouïes ? » Cette fois, je dis simplement : oui.
Alors, prenant un temps, celui que je croyais un étranger prononça : « Je suis Sébastien Melmoth. »
Jamais je ne pourrai rendre ce qui se passa en moi : dans une
abnégation subite et totale de moi-même, je voulais lui sauter au cou,
l’embrasser comme une maîtresse, lui donner à manger et à boire, le
coucher, le vêtir, lui procurer des femmes, enfin, sortir tout mon
argent de la banque pour lui en remplir les poches. Les seules paroles
que j’arrivais à articuler afin de résumer mes sentiments innombrables,
furent : « Oscar Wilde ! Oscar Wilde ! » Celui-ci comprit mon trouble et
mon amour, et murmura : « Dear Fabian. » De m’entendre nommer ainsi
familièrement et tendrement me toucha jusqu’aux larmes. Puis, changeant
d’âme, comme une boisson exquise, j’aspirai les délices d’être l’un des
acteurs d’une situation unique.
L’instant d’après, une curiosité folle me poussait à vouloir le
distinguer dans la nuit. Et, emporté par la passion, je n’éprouvais
aucune gêne à dire : « Oscar Wilde, je voudrais vous voir ; laissez-moi
éclairer cette chambre. »
— Faites, me répondit-il d’une voix très douce.
J’allais donc, dans une pièce voisine, chercher la lampe ; mais, à
son poids, je me rendis compte qu’elle était vide ; et c’est avec un
flambeau que je retournais auprès de mon oncle.
Tout de suite, j’envisageai Wilde : un vieillard à barbe et cheveux blancs, c’était lui !
Une indicible peine m’étranglait. Bien que j’eusse souvent, par jeu,
calculé l’âge que Wilde aurait aujourd’hui, la seule image qui
m’enchantât, répudiant jusqu’à celle de l’homme mûr, était celle-là qui
le montrait jeune et triomphant. Quoi ! Avoir été poète et adolescent,
noble et riche, et n’être plus que vieux et triste. Destins ! était-ce
possible ? Mordant mes pleurs et m’approchant de lui, je l’étreignis !
Je baisais ardemment sa joue ; puis j’appuyais mes cheveux blonds sur sa
neige, et longtemps, longtemps, je sanglotai.
Le pauvre Wilde ne me repoussait point ; au contraire, ma tête de son
bras fut même doucement environnée ; et il me pressait contre lui. Il
ne disait rien, seulement, une ou deux fois, je l’entendis murmurer :
« Oh mon Dieu ! oh mon Dieu ! », aussi : « Dieu a été terrible ! » Par
une étrange aberration du cœur, ce dernier mot prononcé avec un fort
accent anglais, encore que je fusse abîmé dans mon atroce douleur, me
donna une diabolique envie de rire ; et ce, d’autant plus, qu’à la même
seconde, une larme chaude de Wilde roula sur mon poignet ; ce qui me fit
avoir cette horrible saillie ; « La larme du capitaine ! » Ce mot me
rasséréna, et me détachant hypocritement de Wilde, j’allai me rasseoir
en face de lui.
Je commençais alors de l’étudier. J’examinais d’abord la tête qui
était basanée avec des rides profondes et presque chauve. La pensée qui
dominait en moi était que Wilde semblait plus musical que plastique,
sans songer à donner un sens très précis à cette définition ; en vérité,
plus musical que plastique. Je le regardai surtout en son ensemble. II
était beau. Dans son fauteuil il avait l’air d’un éléphant ; le cul
écrasait le siège où il était à l’étroit ; devant les bras et les jambes
énormes j’essayais avec admiration d’imaginer les sentiments divins qui
devaient habiter de pareils membres. Je considérai la grosseur de sa
chaussure ; le pied était relativement petit, un peu plat, ce qui devait
donner à son possesseur l’allure rêveuse et cadencée des pachydermes,
et, bâti de la sorte, en faire mystérieusement un poète. Je l’adorais
parce qu’il ressemblait à une grosse bête ; je me le figurais chier
simplement comme un hippopotame ; et le tableau me ravissait à cause de
sa candeur et sa justesse ; car, sans amis avec une mauvaise influence,
il avait dû tout attendre des climats néfastes, et revenait soit des
Indes ou de Sumatra, ou d’ailleurs. Très certainement, il avait voulu
finir au soleil — peut-être dans l’Obock — et c’est quelque part là que
poétiquement je me le représentais, dans la folie du vert de l’Afrique
et parmi la musique des mouches, faire des montagnes d’excréments.
Ce qui me fortifiait dans cette idée, c’est que le nouveau Wilde
était silencieux, et que j’avais connu un facteur, également muet, qui
aurait été un imbécile, mais qui semblait sauvé, parce qu’il avait
séjourné à Saïgon.
A la longue, je le pénétrai mieux en voyant ses yeux lourds, aux cils
rares et malades ; aux prunelles qui m’ont parues marron, bien que je
ne saurai, sans mentir, témoigner de leur véritable couleur ; au regard
qui ne fixait point et se répandait en une large nappe. Le comprenant
davantage, je ne pouvais me défendre de la réflexion : qu’il était plus
musical que plastique ; qu’avec une telle apparence, il ne pouvait être
ni moral, ni immoral ; et je m’étonnais que le monde ne se soit pas fait
plus tôt l’opinion qu’il avait devant lui un homme perdu.
La figure bouffie était malsaine ; les lèvres épaisses, exsangues,
découvraient parfois les dents pourries et scrofuleuses, réparées avec
de l’or ; une grande barbe blanche et brune — je percevais presque
toujours cette dernière couleur, ne pouvant admettre le blanc — masquait
son menton. J’ai prétendu que les poils étaient d’argent, sans l’être,
parce qu’il y avait quelque chose de grillé en eux, que la touffe qu’ils
formaient semblait pygmentée par la teinte ardente de la peau. Elle
avait poussé indifféremment, de la même façon que s’allonge le temps ou
l’ennui oriental.
C’est seulement plus tard qu’il me fut sensible que mon hôte riait
continuellement, non pas avec la contraction nerveuse des Européens,
mais dans l’absolu. En dernier lieu, je m’intéressais à l’habillement ;
je m’aperçus qu’il portait un complet noir et passablement vieux, et je
sentis son indifférence pour la toilette.
Un solitaire radieux, que je ne pouvais m’empêcher de convoiter,
miroitait à son auriculaire gauche, et Wilde en prenait un grand
prestige.
J’avais été chercher une bouteille de
cherry-brandy à la
cuisine, et j’en avais versé déjà plusieurs verres. Nous fumions
également à outrance. Je commençais à perdre de ma retenue et devenir
bruyant ; c’est alors que je me permis de lui poser cette question
vulgaire : « Ne vous a-t-on jamais reconnu ? »
— Si, plusieurs fois, surtout au début, en Italie. Un jour même, dans
le train, un homme qui me faisait vis-à-vis me regardait tellement que
je crus devoir déployer mon journal pour m’en masquer, afin d’échapper à
sa curiosité ; car je n’ignorais point que cet homme savait que j’étais
Sébastien Melmoth. — Wilde persistait à s’appeler ainsi. — Et, ce qui
est plus affreux, c’est que l’homme me suivit, quand je descendis du
train, — je crois que c’était à Padoue, — s’attabla en face de moi au
restaurant ; et, ayant recruté, je ne sais par quels moyens, des
connaissances ; car, comme moi, l’homme paraissait un étranger, il eut
l’horrible plaisanterie de citer mon nom de poète à haute voix, feignant
de s’entretenir de mon œuvre. Et tous me perçaient de leurs yeux, pour
voir si je me troublerai. Je n’eus d’autre ressource que de quitter
nuitamment la ville.
J’ai rencontré aussi des hommes qui avaient des yeux plus profonds
que les yeux des autres hommes, et qui me disaient clairement de leurs
regards : « Je vous salue, Sébastien Melmoth ! »
J’étais prodigieusement intéressé, et j’ajoutai : « Vous êtes vivant,
quand tout le monde vous croit défunt ; M. Davray, par exemple, m’a
affirmé qu’il vous avait touché et que vous étiez mort.
— Je crois bien que j’étais mort, répondit mon visiteur, avec un naturel atroce, qui me fit craindre pour sa raison.
— Pour ma part, mon imagination vous a toujours vu dans le tombeau, entre deux voleurs, comme le Christ !
Je demandais alors quelques détails sur une breloque, fixée à sa
chaîne de montre, qui n’était autre, m’apprit-il, que la clé en or de
Marie-Antoinette, qui servait à ouvrir la porte secrète du
Petit-Trianon.
Nous buvions de plus en plus, et remarquant que Wilde s’animait
singulièrement, je me mis en tête de l’enivrer ; car il avait maintenant
de grands éclats de rire, et se renversait dans son fauteuil.
Je repris : « Avez-vous lu la brochure qu’André Gide — quel abruti — a
publié sur vous ? Il n’a pas compris que vous vous moquiez de lui dans
la parabole qui doit se terminer ainsi : « Et, ceci s’appelle le
disciple. » Le pauvre, il ne l’a pas pris pour lui !
Et, plus loin, quand il vous montre réunis à la terrasse d’un café,
avez-vous pris connaissance du passage où ce vieux grippe-sou laisse
entendre qu’il vous a fait la charité ? Combien vous a-t-il donné ? un
louis ?
— Cent sous, articula mon oncle, avec un comique irrésistible.
Je poursuivis : « Avez-vous complètement renoncé à produire ? »
— Oh, non ! J’ai terminé des Mémoires. — Mon Dieu ! que c’est drôle !
— J’ai encore un volume de vers en préparation, et j’ai écrit quatre
pièces de théâtre... pour Sarah-Bernhardt ! s’exclama-t-il, en riant
très fort.
— J’aime beaucoup le théâtre, mais je ne suis vraiment à l’aise que
lorsque tous mes personnages sont assis et qu’ils vont causer.
— Écoutez-moi, mon vieux, — je devenais très familier, — je vais vous
faire une petite proposition et, du même coup, me montrer un directeur
avisé. Voilà, je publie une petite revue littéraire, où je vous ai déjà
exploité, — c’est beau une revue
littéraire ! — et je vous
demanderai un de vos livres que je publierai comme une œuvre posthume ;
mais, si vous préférez, je m’improvise votre imprésario ; je vous signe
immédiatement un contrat vous liant à moi pour une tournée de
conférences sur la scène des music-halls. Si parler vous ennuie, je vous
produirai dans une danse exotique ou une pantomime, avec des petites
femmes.
Wilde s’amusait de plus en plus. Puis, soudain, mélancolique, il
fit : « Et Nelly ? » — C’est ma mère.— Cette question me causa un
bizarre effet physique, car, à plusieurs reprises, ne m’avait-on pas
instruit à demi sur ma naissance mystérieuse ; éclairé très vaguement,
en me laissant supposer qu’Oscar Wilde pouvait être mon père. Je lui
racontai tout ce que je savais d’elle ; j’ajoutais même que M
me
Wilde, avant de mourir, lui avait rendu visite, en Suisse. Je lui
parlais de M. Lloyd — mon père ? — lui rappelant le mot qu’il avait eu
sur lui : « C’est l’homme le plus
plat que je n’ai jamais rencontré. » Trompant mes prévisions, Wilde, à ce souvenir, sembla chagriné.
J’accommodais, sur son fils Vivian et ma famille, ce qui était
susceptible de l’intéresser ; mais je m’aperçus bientôt que je ne le
tenais plus en haleine.
II ne m’avait interrompu qu’une fois, durant mon long discours, pour
surenchérir quand je lui avais fait part de ma haine du paysage suisse.
« Oui, avait-il ponctué, comment peut-on aimer les Alpes ? Pour moi, les
Alpes ne sont que de grandes photographies en blanc et noir. Lorsque je
suis dans le voisinage des hautes montagnes, je me sens écrasé ; je
perds tout mon sens de la personnalité ; je ne suis plus moi-même ; mon
seul désir est de m’en éloigner. Quand je descends en Italie, petit à
petit, je rentre en possession de moi-même : je suis redevenu un homme.
Comme nous avions laissé tomber la conversation, il reprit : « Parlez-moi de vous. »
Je lui fis alors un tableau des vicissitudes de ma vie ; je donnai
mille détails sur mon enfance de garçon terrible, dans tous les lycées,
écoles et instituts d’Europe ; sur ma vie hasardeuse d’Amérique ; les
anecdotes foisonnaient ; et Wilde ne cessait de rire gaiement que pour
jouir en des convulsions à tous les passages où mes instincts charmants
se montraient au grand jour. Et c’était des : « Oh, dear ! oh, dear ! »
continuels.
La bouteille de cherry-brandy était vide, et le voyou naissait en moi.
J’apportai trois litres de vin ordinaire, la seule boisson qui
restât ; mais, comme j’en offrais à mon nouvel ami, celui-ci, fort
congestionné, me fit de la main un geste de refus.
—
Come on ! have a bloody drink ! m’exclamai-je avec l’accent d’un boxeur américain, duquel il parut un peu choqué ; « Nom de Dieu ! j’ai tué votre dignité. »
II accepta, toutefois, vida son verre d’un trait et soupira : « De toute ma vie, je n’ai bu autant. »
— Ta gueule, vieux soulard ! hurlai-je, en reversant à boire. Alors,
dépassant toutes les bornes, je me mis à l’interroger de la sorte :
« Vieille charogne ! veux-tu me dire tout de suite d’où tu viens ;
comment as-tu fait pour savoir l’étage que j’habitais ? » Et je criai :
« Veux-tu, veux-tu te dépêcher de répondre ; tu n’as pas fini de faire
ton chiqué. Ah, non ! mais, des fois ! j’ suis pas ton père ! » Et
l’insultant entre des rots abominables : « Eh ! va donc ! figure de coin
de rue, propre à rien, face moche, raclure de pelle à crottin, cresson
de pissottière, feignasse, vieille tante, immense vache ! »
J’ignore si Wilde goûta cette énorme plaisanterie, où l’esprit avait
bouclé la boucle, tour facile, lorsqu’on est intoxiqué, et qui permet de
garder, au milieu des plus apparentes trivialités, toute sa noblesse.
Ce soir, sans doute, ne voulais-je pas me départir d’une certaine
coquetterie ; car, en de pareils cas, l’élégance que j’ai décrite ne
tient qu’à l’intention, chose si légère qu’elle tentera toujours un
jongleur, quand bien même il connaîtrait tout le prix de la simple
vulgarité.
Toujours est-il que Wilde me dit en riant : « Que vous êtes drôle !
Mais, Aristide Bruant, qu’est-il devenu ? » Ce qui, sur le champ, me fit
imaginer des : « Tu parles, Charles ! Tu l’as dit, bouffi ! »
A un moment donné, mon visiteur osa même : «
I am dry. » Ce
qui peut se traduire ainsi : « Je suis sec. » Et moi de lui remplir à
nouveau son verre. Alors, en un immense effort, il se leva ; mais, avec
promptitude et d’une poussée de l’avant-bras, je l’aplatis — c’est le
terme le plus juste — sur son fauteuil. Sans révolte, il tira sa
montre : il était trois heures moins le quart. Oubliant de prendre son
avis, je crie : « A Montmartre ! nous allons faire la noce. » Wilde ne
semble pas pouvoir résister, et sa figure brille de joie ; pourtant il
me dit, avec faiblesse : « Je ne peux pas, je ne peux pas. »
— Je vais vous raser et vous mener dans les bars ; là, je ferai
semblant de vous perdre, et je crierai très fort : « Oscar Wilde ! viens
prendre un whisky. » Vous verrez que nous serons étonnants ! et vous
prouverez ainsi que la société n’a rien pu contre votre bel organisme.
Et je dis encore, comme Satan : « Du reste, n’êtes-vous pas le Roi de la
Vie ? »
— Vous êtes un garçon terrible, murmura Wilde, en anglais. Mon Dieu !
je voudrais bien ; mais je ne peux pas ; en vérité, je ne peux pas. Je
vous en supplie, n’éprouvez plus un cœur tenté. Je vais vous quitter,
Fabian, et je vous dis adieu.
Je ne m’opposai plus à son départ ; et, debout, il me serra les
mains, prit son chapeau qu’il avait posé sur la table, et se dirigea
vers la porte. Je l’accompagnai dans l’escalier, et, un peu plus lucide,
je demandai. « Au fait, ne veniez-vous pas avec une mission ? »
— Non aucune, gardez le silence sur tout ce que vous avez entendu et
vu... ou, plutôt, dites tout ce que vous voudrez dans six mois.
Sur le trottoir, il me pressa les doigts, et, m’embrassant, me chuchota encore : «
You are a terrible boy. »
Je le regardais s’éloigner dans la nuit, et, comme la vie, à cette
minute-là, me forçait à rire, de loin, je lui tirai la langue, et je fis
le geste de lui donner un grand coup de pied. Il ne pleuvait plus ;
mais l’air était froid. Je me souvins que Wilde n’avait pas de
pardessus, et je me disais qu’il devait être pauvre. Un flot de
sentimentalité inonda mon cœur ; j’étais triste et plein d’amour ;
cherchant une consolation, je levais les yeux : la lune était trop belle
et gonflait ma douleur. Je pensais maintenant que Wilde avait peut-être
mal interprété mes paroles ; qu’il n’avait pas compris que je ne
pouvais pas être sérieux ; que je lui avais fait de la peine. Et, comme
un fou, je me mis à courir après lui ; à chaque carrefour, je le
cherchai de toute la force de mes yeux et je criai : « Sébastien !
Sébastien ! » De toutes mes jambes, je dévalai les boulevards jusqu’à ce
que j’eusse compris que je l’avais perdu.
Errant dans les rues, je rentrai lentement, et je ne quittai point des yeux la lune secourable comme un con.
A consulter : http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=1029
Espagne 1916