Vous ne savez pas, vous autres,
pourquoi ils ne dévorent pas les os de votre tête, et qu’ils se
contentent d’extraire, avec leur pompe, la quintessence de votre
sang. Attendez un instant, je vais vous le dire : c’est parce
qu’ils n’en ont pas la force. Soyez certains que, si leur
mâchoire était conforme à la mesure de leurs vœux infinis, la
cervelle, la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre
corps y passerait. Comme une goutte d’eau. Sur la tête d’un
jeune mendiant des rues, observez, avec un microscope, un pou qui
travaille ; vous m’en donnerez des nouvelles. Malheureusement
ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient
pas bons pour être conscrits ; car, ils n’ont pas la taille
nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent au monde
lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n’hésitent
pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au cachalot
qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin d’œil,
malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller annoncer
la nouvelle. L’éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne
vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si
votre main est poilue, ou que seulement elle soit composée d’os et
de chair. C’en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s’ils
étaient à la torture. La peau disparaît par un étrange
enchantement. Les poux sont incapables de commettre autant de mal que
leur imagination en médite. Si vous trouvez un pou dans votre route,
passez votre chemin, et ne lui léchez pas les papilles de la langue.
Il vous arriverait quelque accident. Cela s’est vu. N’importe, je
suis déjà content de la quantité de mal qu’il te fait, ô race
humaine ; seulement, je voudrais qu’il t’en fît davantage.
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En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres ; mais, cela,
étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame
avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se
réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai
dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté ! C’était une
erreur ! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures
empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des
autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que
mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-à-dire que je ne
riais pas.
Lautréamont
Chant deuxième - Comte de Lautréamont
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| MAN RAY. L'Énigme d'Isidore Ducasse, objet et photographie, 1920 |
Où est-il passé ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche, pleine des feuilles de la belladone, le laissa échapper, à travers les royaumes de la colère, dans un moment de réflexion ? Où est passé ce chant... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les vents qui l’ont gardé. Et la morale, qui passait dans cet endroit, ne présageant pas qu’elle avait, dans ces pages incandescentes, un défenseur énergique, l’a vu se diriger, d’un pas ferme et droit, vers les recoins obscurs et les fibres secrètes des consciences. Ce qui est du moins acquis à la science, c’est que, depuis ce temps, l’homme, à la figure de crapaud, ne se reconnaît plus lui-même, et tombe souvent dans des accès de fureur qui le font ressembler à une bête des bois. Ce n’est pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupières ployant sous les résédas de la modestie, qu’il n’était composé que de bien et d’une quantité minime de mal. Brusquement je lui ai appris, en découvrant au plein jour son coeur et ses trames, qu’au contraire il n’est composé que de mal, et d’une quantité minime de bien que les législateurs ont de la peine à ne pas laisser évaporer. Je voudrais qu’il ne ressente pas, moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte éternelle pour mes amères vérités ; mais, la réalisation de ce souhait ne serait pas conforme aux lois de la nature. En effet, j’arrache le masque à sa figure traîtresse et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme des boules d’ivoire sur un bassin d’argent, les mensonges sublimes avec lesquels il se trompe lui-même : il est alors compréhensible qu’il n’ordonne pas au calme d’imposer les mains sur son visage, même quand la raison disperse les ténèbres de l’orgueil. C’est pourquoi, le héros que je mets en scène s’est attiré une haine irréconciliable, en attaquant l’humanité, qui se croyait invulnérable, par la brèche d’absurdes tirades philanthropiques ; elles sont entassées, comme des grains de sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la raison m’abandonne, d’estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il l’avait prévu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonté sur le fronton des parchemins que contiennent les bibliothèques. O être humain ! te voilà maintenant, nu comme un ver, en présence de mon glaive de diamant ! Abandonne ta méthode ; il n’est plus temps de faire l’orgueilleux : j’élance vers toi ma prière, dans l’attitude de la prosternation. Il y a quelqu’un qui observe les moindres mouvements de ta coupable vie ; tu es enveloppé par les réseaux subtils de sa perspicacité acharnée. Ne te fie pas à lui, quand il tourne les reins ; car, il te regarde ; ne te fie pas à lui, quand il ferme les yeux ; car, il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les ruses et la méchanceté, ta redoutable résolution soit de surpasser l’enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des précautions, il est possible d’apprendre à celui qui croit l’ignorer que les loups et les brigands ne se dévorent pas entre eux : ce n’est peut-être pas leur coutume. Par conséquent, remets sans peur, entre ses mains, le soin de ton existence : il la conduira d’une manière qu’il connaît. Ne crois pas à l’intention qu’il fait reluire au soleil de te corriger ; car, tu l’intéresses médiocrement, pour ne pas dire moins ; encore n’approché-je pas, de la vérité totale, la bienveillante mesure de ma vérification. Mais, c’est qu’il aime à te faire du mal, dans la légitime persuasion que tu deviennes aussi méchant que lui, et que tu l’accompagnes dans le gouffre béant de l’enfer, quand cette heure sonnera. Sa place est depuis longtemps marquée, à l’endroit où l’on remarque une potence en fer, à laquelle sont suspendus des chaînes et des carcans. Quand la destinée l’y portera, le funèbre entonnoir n’aura jamais goûté de proie plus savoureuse, ni lui contemplé de demeure plus convenable. Il me semble que je parle d’une manière intentionnellement paternelle, et que l’humanité n’a pas le droit de se plaindre.
Je te salue vieil océan - Lautréamont
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| Portait de Lautréamont - Man Ray |
Je
me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe
sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à ce
qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression pénible qu'elle ne
manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations
troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne
suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collée à mon
front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne,
au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un
monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la figure;
mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis pas un
criminel... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai revu la
mer et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme
si je l'avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous le pouvez,
aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens déjà de vous
offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu'est le coeur humain. O
poulpe, au regard de soie! toi, dont l'âme est inséparable de la mienne;
toi, le plus beau des habitants du globe terrestre, et qui commandes à
un sérail de quatre cents ventouses; toi, en qui siégent noblement,
comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d'un lien
indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines,
pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine
d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour
contempler ce spectacle que j'adore!
Vieil
océan, tu es le symbole de l'identité: toujours égal à toi-même. Tu ne
varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque
part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le
calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête dans la
rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui ne
s'arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible et
ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je te
salue, vieil océan! Vieil
océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton sein
de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine. Tu ne
laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles
les mille secrets de ton intime organisation : tu es modeste. L'homme se
vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan.
Vieil
océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris n'ont pas
juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les
tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles,
expliquent, d'une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une
anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mêmes motifs
d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d'êtres
humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l'existence de
leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui
suit. En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage
dans sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable,
accroupi pareillement dans une autre tanière. La grande famille
universelle des humains est une utopie digne de la logique la plus
médiocre. En outre, du spectacle de tes mamelles fécondes, se dégage la
notion d'ingratitude; car, on pense aussitôt à ces parents nombreux,
assez ingrats envers le Créateur, pour abandonner le fruit de leur
misérable union. Je te salue, vieil océan!
Vieil
océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu'à la mesure qu'on
se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la
totalité de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour
te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement
continu, vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un
mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé
d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la
difficulté. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres
efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraître gras. Qu'elle se
gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille,
elle ne t'égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue,
vieil océan! Vieil océan, tes eaux sont amères. C'est exactement le
même goût que le fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur
les sciences, sur tout. Si quelqu'un a du génie, on le fait passer pour
un idiot; si quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux.
Certes, il faut que l'homme sente avec force son imperfection, dont les
trois quarts d'ailleurs ne sont dus qu'à lui-même, pour la critiquer
ainsi! Je te salue, vieil océan!
Vieil
océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs méthodes, ne sont pas
encore parvenus, aidés par les moyens d'investigation de la science, à
mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les
sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles.
Aux poissons... ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis
demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître : la profondeur
de l'océan ou la profondeur du coeur humain ! Souvent, la main portée au
front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre
les mâts d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant
abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je poursuivais,
m'efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus
profond, le plus impénétrable des deux : l'océan ou le coeur humain? Si
trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point
pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera
permis de dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se
mettre en ligne, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la
profondeur du coeur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont
été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas
de s'écrier : « Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire
qu'ils ont pratiqué la charité : voilà tout,
ce n'est pas malin, chacun peut en faire autant. » Qui comprendra
pourquoi deux amants qui s'idolâtraient la veille, pour un mot mal
interprété, s'écartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident,
avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du
remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté solitaire.
C'est un miracle qui se renouvelle chaque jour et qui n'en est pas moins
miraculeux. Qui comprendra pourquoi l'on savoure non seulement les
disgrâces générales de ses semblables, mais encore les particulières de
ses amis les plus chers, tandis que l'on en est affligé en même temps?
Un exemple incontestable pour clore la série : l'homme dit
hypocritement oui et pense non. C'est pour cela que les marcassins de
l'humanité ont tant de confiance les uns dans les autres et ne sont pas
égoïstes. Il reste à la psychologie beaucoup de progrès à faire. Je te
salue, vieil océan!
Vieil
océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris à leurs propres
dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur génie...
incapables de te dominer. Ils ont trouvé leur maître. Je dis qu'ils ont
trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose a un nom. Ce
nom est : l'océan! La peur que tu leur inspires est telle, qu'ils te
respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes machines avec
grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts gymnastiques
jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de tes domaines
: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils, quand tu ne
les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants, pour
aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques, comment
se portent les poissons, et surtout comment ils se portent eux-mêmes.
L'homme dit : « Je suis plus intelligent que l'océan. » C'est possible;
c'est même assez vrai; mais l'océan lui est plus redoutable que lui à
l'océan : c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Ce patriarche
observateur, contemporain des premières époques de notre globe suspendu,
sourit de pitié, quand il assiste aux combats navals des nations. Voilà
une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de l'humanité. Les
ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés, les coups de
canon, c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques secondes. Il
paraît que le drame est fini, et que l'océan a tout mis dans son ventre.
La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le bas, dans la
direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide comédie, qui
n'est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs, quelque
cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans arrêter
l'envergure de son vol : « Tiens! ... je la trouve mauvaise! Il y avait
en bas des points noirs; j'ai fermé les yeux : ils ont disparu. » Je te
salue, vieil océan!
Vieil
océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de
tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis à juste titre de ta
magnificence native, et des éloges vrais que je m'empresse de te donner.
Balancé voluptueusement par les molles effluves de ta lenteur
majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le
souverain pouvoir t'a gratifié, tu déroules, au milieu d'un sombre
mystère, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le
sentiment calme de ta puissance éternelle. Elles se suivent
parallèlement, séparées par de courts intervalles. A peine l'une
diminue, qu'une autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnées du
bruit mélancolique de l'écume qui se fond, pour nous avertir que tout
est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces vagues vivantes, meurent l'un
après l'autre, d'une manière monotone; mais, sans laisser de bruit
écumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles avec confiance, et se
laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d'une grâce fière, jusqu'à
ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur accoutumée pour
continuer le pèlerinage aérien. Je voudrais que la majesté humaine ne
fût que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce
souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de
l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l'amour de
la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les méditations du
poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon
frère? Remue-toi avec impétuosité... plus... plus encore, si tu veux
que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes griffes livides,
en te frayant un chemin sur ton propre sein... c'est bien. Déroule tes
vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et devant
lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est
empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la
crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d'une
cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les
autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des
profondeurs de ta poitrine, comme accablé d'un remords intense que je ne
puis pas découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes
redoutent tant, même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur
le rivage, alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne
de me dire ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je
te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que
contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais
douloureusement penser à mes semblables, qui forment avec toi le plus
ironique contraste, l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais
vue dans la création: je ne puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi
reviens-je à toi, pour la millième fois, vers tes bras amis, qui
s'entr'ouvrent, pour caresser mon front brûlant, qui voit disparaître la
fièvre à leur contact! Je ne connais pas ta destinée cachée; tout ce
qui te concerne m'intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince
des ténèbres. Dis-le moi... dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas
attrister ceux qui n'ont encore connu que les illusions), et si le
souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées
jusqu'aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais
de savoir l'enfer si près de l'homme. Je veux que celle-ci soit la
dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois
encore, je veux te saluer et te faire mes adieux ! Vieil océan, aux
vagues de cristal... Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je
n'ai pas la force de poursuivre; car, je sens que le moment venu de
revenir parmi les hommes, à l'aspect brutal; mais... courage! Faisons un
grand effort, et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre
destinée sur cette terre. Je te salue, vieil océan!
Lautréamont - Les chants de Maldoror - Chant 1, strophe 9 - 1869
Mon cher ami Isidore Ducasse - Philippe Soupault
| Isidore Ducasse. Ces quelques syllabes suffisent à me
réconcilier pendant une heure avec moi-même. Il m'importe peu de
découvrir ici ou là d'autres intercesseurs. Cette joie que tout à coup
je recueille pour mes sens endormis est une joie sans qualificatif, une
joie enfin que je désire et que j'attends. Lautréamont. O désespoir de
ma vie, ma chère frontière, borne miraculeuse. J'apprends grâce à lui à
me décider à vivre comme le dernier des crabes. Tout ce qui, autrefois,
pinçait mon cœur et fouillait mon cerveau se fane et achève de mourir
sans même que j'y prenne garde. Ce n'est pas de moi que je parle
uniquement. Une rumeur, semblable peut-être à celle de l'ivresse et à
celle du sang, tourne autour de la terre. Merci de l'accueillir et de la
réchauffer pour un éclat. J e songe à toi, Isidore, à toi qui te croyais vaniteux, et qui avais simplement conscience de ta supériorité, tandis qu'assis devant ton piano, les cheveux à la mélodie, de tout ton miroir aux alouettes, tu exécutais une dernière fois le concerto pour toi-même. Lorsque tu élevas tes mains que la fièvre maligne faisait trembler, cette fièvre qui quelques jours plus tard allait t'étrangler décidément, dans le silence de la nuit, un infâme chiffonnier écoutait encore, écoutait déjà les dernières mesures. L'infâme, le chiffonnier à la figure de frangipane, c'était moi Philippe Soupault, qui allait naître quelque vingt-sept années plus tard. Ô mon Dieu ! Quelle honte je transpire ! J'ai écouté d'autres musiques, et les vénériennes et les motifs pour tapis de table. Est-ce donc nécessaire qu'à la fin je découvre entre mes doigts les petites taches jaunes de la compromission qui annoncent les gros boutons du désespoir? Toi, Isidore, tu n'as rien oublié et je veux tout à coup me confondre en excuses, en palinodies. Je veux être ton humble pédicure, celui qui regarde briller la dernière bouffée de ton cigare. Je m'approche de la rue N. D. des Victoires, je traverse à la hâte la rue Vivienne, en passant devant une pissotière je lache un gros juron : « Nom de Dieu ». Attends moi quelques minutes encore, un quart d'heure peut-être et je te rejoins. Je te rejoins pour te soigner, pour détruire le plus tôt possible cette gloire dont tu n'as que faire, pour rompre ce qui t'attache encore à ce tam-tam, pour gonfler à bloc le silence, la seule dignité que tu mérites. Je ne veux pas m'incliner devant toi comme devant le premier roi venu, comme le dernier Dieu, mais simplement m'étendre près de toi dans ce petit lit de bois et baiser notre mort. Je sais que c'est elle qui flous présentera : «Monsieur Philippe Soupault .. . . Monsieur Ducasse. » Je rougis de plaisir. J'ai tellement attendu ce jour. 0 nuit, que je te désire ! Ma gorge sèche s'étonne de cette volubilité. Tous nos meilleurs amis, tu te souviens, les crapauds, les parapluies, les machines à coudre, ont voulu m'accompagner. Et Paul Eluard nous attend de l'autre côté de la terre, à la lisière de la vie, vêtu de son merveilleux costume bleu ciel et or dans toute sa splendeur. Je suis faible. Le sommeil ronge mon nez et égratigne mes épaules. Ma chair est forte. Je suis ton ami, n'est-ce pas? Oui? dis un seul mot, je te rejoins. |
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| Il est indiscutable que l'auteur des Chants de Maldoror, né à
Montevideo et mort à Paris, a refusé la part du pauvre. Ici, en Europe,
on joue au tric.trac et au jacquet, la vérité des lieux communs.
Qu'importe ! Ici la jeune parque est une prostituée en tailleur caca
d'oie, les jeunes filles, des fleurs de pissenlits. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, en vérité, je vous le dis, bienheureux les riches car ils verront la lumière, bienheureux ceux qui boivent parce qu'ils ont soif. J e ne rougis pas d'oublier mon nom et de jeter les dés dans un désert de papier mâché et remâché. La méditation in extremis est une escroquerie dont je suis friand comme de croquignolles. Qu'on se méfie. Je renie aujourd'hui et solennellement (avec toute la solennité désirable) mon dernier hoquet et mon secret espoir. La lutte sera chaude. |
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| Ce n'est pas à moi, ni à personne (Entendez-vous, messieurs? qui veut mes témoins?) de juger M. le Comte. On ne juge pas M. de Lautréamont. On le reconnaît au passage et on salue jusqu'à terre. Je donne ma vie à celui ou à celle qui me le fera oublier à jamais. | |||||
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| J'étais couché dans un lit d'hôpital lorsque je lus pour la première fois les Chants de Maldoror. C'était le 7,8 juin. Depuis ce jour là personne ne m'a reconnu. Je ne sais plus moi-même si j'ai du cœur. | |||||
Le Disque Vert.
4ème Série, N°4. 1925 |
Libellés :
Comte de Lautréamont
,
Isidore Ducasse
,
Lautréamont
,
Philippe Soupault
Les Chants de Maldoror - Chant Premier - Lautréamont
| Salvador Dali |
Les chants de Maldoror (Extraits du chant 3) - Lautréamont
![]() |
| Les Chants de Maldoror - Jacques Houplain (1947) |
Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu'elle se rappelle
vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent à coups de pierres,
comme si c'était un merle. Elle brandit un bâton et fait mine de les
poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laissé un soulier en chemin,
et ne s'en aperçoit pas. De longues pattes d'araignée circulent sur sa
nuque; ce ne sont autre chose que ses
cheveux. Son visage ne ressemble plus au visage humain, et elle lance
des éclats de rire comme l'hyène. Elle laisse échapper des lambeaux de
phrase dans lesquels, en les recousant, très-peu trouveraient une
signification claire. Sa robe, percée en plus d'un endroit, exécute des
mouvements saccadés autour de ses jambes osseuses et pleines de boue.
Elle va devant soi, comme la feuille du peuplier, emportée, elle, sa
jeunesse, ses illusions et son bonheur passé, qu'elle revoit à travers
les brumes d'une intelligence détruite, par le tourbillon des facultés
inconscientes. Elle a perdu sa grâce et sa beauté primitives; sa
démarche est ignoble, et son haleine respire l'eau-de-vie. Si les hommes
étaient heureux sur cette terre, c'est alors qu'il faudrait s'étonner.
La folle ne fait aucun reproche, elle est trop fière pour se plaindre,
et mourra, sans avoir révélé son secret à ceux qui s'intéressent à elle,
mais auxquels elle a défendu de ne jamais lui adresser la parole. Les
enfants la poursuivent, à coups de pierres, comme si c'était un merle.
Elle a laissé tomber de son sein un rouleau de papier. Un inconnu le
ramasse, s'enferme chez lui toute la nuit, et lit le manuscrit, qui
contenait ce qui suit: "Après bien des années stériles, la providence
m'envoya une fille. Pendant trois jours, je m'agenouillai dans les
églises, et ne cessai de remercier le grand nom de Celui qui avait enfin
exaucé mes voeux. Je nourrissais de mon propre lait celle qui était
plus que ma vie, et que je voyais grandir rapidement, douée de toutes
les qualités de l'âme et du corps. Elle me disait: "Je voudrais avoir
une petite soeur pour m'amuser avec elle; recommande au bon Dieu de m'en
envoyer une; et, pour le récompenser, j'entrelacerai, pour lui, une
guirlande de violettes, de menthes et de géraniums." Pour toute réponse,
je l'enlevais sur mon sein et l'embrassais avec amour. Elle savait déjà
s'intéresser aux animaux, et me demandait pourquoi l'hirondelle se
contente de raser de l'aile les chaumières humaines, sans oser y
rentrer. Mais moi je mettais un doigt sur ma bouche, comme pour lui dire
de garder le silence sur cette grave question, dont je ne voulais pas
encore lui faire comprendre les éléments, afin de ne pas frapper, par
une sensation excessive, son imagination enfantine; et, je m'empressais
de détourner la conversation de ce sujet, pénible à traiter pour tout
être appartenant à la race qui a étendu une domination injuste sur les
autres animaux de la création. Quand elle me parlait des tombes du
cimetière, en me disant qu'on respirait dans cette atmosphère les
agréables parfums des cyprès et des immortelles, je me gardai de la
contredire; mais, je lui disais que c'était la ville des oiseaux, que,
là, ils chantaient depuis l'aurore jusqu'au crépuscule du soir, et que
les tombes étaient leurs nids, où ils couchaient la nuit avec leur
famille, en soulevant le marbre. Tous les mignons vêtements qui la
couvraient, c'est moi qui les avais cousus, ainsi que les dentelles, aux
milles arabesques, que je réservais pour le dimanche. L'hiver, elle
avait sa place légitime autour de la grande cheminée; car elle se
croyait une personne sérieuse, et, pendant l'été, la prairie
reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle s'aventurait,
avec son filet de soie, attaché au bout d'un jonc, après les colibris,
pleins d'indépendance, et les papillons, aux zigzags agaçants. "Que
fais-tu petite vagabonde, quand la soupe t'attend depuis une heure, avec
la cuillère qui s'impatiente?" Mais elle s'écriait, en me sautant au
cou, qu'elle n'y reviendrait plus. Le lendemain, elle s'échappait de
nouveau, à travers les marguerites et les résédas; parmi les rayons du
soleil et le vol tournoyant des insectes éphémères; ne connaissant que
la coupe prismatique de la vie., pas encore le fiel; heureuse d'être
plus grande que la mésange; se moquant de la fauvette, qui ne chante pas
si bien que le rossignol; tirant sournoisement la langue au vilain
corbeau, qui la regardait paternellement; et gracieuse comme un jeune
chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence; le temps
s'approchait, où elle devait, d'une manière inattendue, faire ses adieux
aux enchantements de la vie, abandonnant pour toujours la compagnie des
tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les babillements de la
tulipe et de l'anémone, les conseils des herbes du marécage, l'esprit
incisif des grenouilles, et la fraîcheur des ruisseaux. On me raconta ce
qui c'était passé, car, moi, je n'étais pas présente à l'événement qui
eut pour conséquence la mort de ma fille. Si je l'avais été, j'aurais
défendu cet ange au prix de mon sang... Maldoror passait avec son
bouledogue; il voit une jeune fille qui dort à l'ombre d'un platane, et
il la prit d'abord pour une rose. On ne peut dire qui s'éleva le plus
tôt dans son esprit, ou la vue de cette enfant, ou la résolution qui en
fut la suite. Il se déshabille rapidement, comme un homme qui sait ce
qu'il va faire. Nu comme une pierre, il s'est jeté sur le corps de la
jeune fille, et lui a levé la robe pour commettre un attentat à la
pudeur... à la clarté du soleil! Il ne se gênera pas, allez!...
N'insistons pas sur cette action impure. L'esprit mécontent, il se
rhabille avec précipitation, jette un regard être prudence sur la route
poudreuse, où personne ne chemine, et ordonne au bouledogue d'étrangler
avec le mouvement de ses mâchoires, la jeune fille ensanglantée. Il
indique au chien de la montagne la place où respire et hurle la victime
souffrante, et se retire à l'écart, pour ne pas être témoin de la
rentrée des dents pointues dans les veines roses. L'accomplissement de
cet ordre put paraître sévère au bouledogue. Il crut qu'on lui demanda
ce qui avait été déjà fait, et se contenta, ce loup, au mufle
monstrueux, de violer à son tour la virginité de cette enfant délicate.
De son ventre déchiré, le sang coule de nouveau le long de ses jambes, à
travers la prairie. Ses gémissements se joignent aux pleurs de
l'animal. La jeune fille lui présente la croix d'or qui ornait son cou,
afin qu'il l'épargne; elle n'avait pas osé la présenter aux yeux
farouches de celui qui, d'abord, avait eu la pensée de profiter de la
faiblesse de son âge. Mais le chien n'ignorait pas que, s'il
désobéissait à son maître, un couteau lancé de dessous une manche,
ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare. Maldoror (comme
ce nom répugne à prononcer!) entendait les agonies de la douleur, et
s'étonnait que la victime eût la vie si dure, pour ne pas être encore
morte. Il s'approche de l'autel sacrificatoire, et voit la conduite de
son bouledogue, livré à de bas penchants, et qui élevait sa tête
au-dessus de la jeune fille, comme un naufragé élève la sienne,
au-dessus des vagues en courroux. Il lui donne un coup de pied et lui
fend un oeil. Le bouledogue, en colère, s'enfuit dans la campagne,
entraînant après lui, pendant un espace de route qui est toujours trop
long, pour si court qu'il fût, le corps de la jeune fille suspendue, qui
n'a été dégagée que grâce aux mouvements saccadés de la fuite; il
craint d'attaquer son maître, qui ne le reverra plus. Celui-ci tire de
sa poche un canif américain, composé de dix à douze lames qui servent à
divers usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cet hydre d'acier; et,
muni d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas encore disparu
sous la couleur de tant de sang versé, s'apprête, sans pâlir, à
fouiller courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou
élargi, il retire successivement les organes intérieurs; les boyaux, les
poumons, le foie et enfin le coeur lui-même sont arrachés de leurs
fondements et entraînés à la lumière du jour, par l'ouverture
épouvantable. Le sacrificateur s'aperçoit que la jeune fille, poulet
vidé, est morte depuis longtemps; il cesse la persévérance croissante de
ses ravages, et laisse le cadavre redormir à l'ombre du platane. On
ramassa le canif, abandonné à quelques pas. Un berger témoin du crime,
dont on n'avait pas découvert l'auteur, ne le raconta que longtemps
après, quand il se fut assuré que le criminel avait gagné en sûreté les
frontières, et qu'il n'avait plus à redouter la vengeance certaine
proférée contre lui, en cas de révélation. Je plaignis l'insensé qui
avait commis ce forfait, que le législateur n'avait pas prévu, et qui
n'avait pas eu de précédents. Je le plaignis, parce qu'il est probable
qu'il n'avait pas gardé l'usage de la raison, quand il mania le poignard
à la lame quatre fois triple, labourant de fond en comble, les parois
des viscères. Je le plaignis, parce que, s'il n'était pas fou, sa
conduite honteuse devait couver une haine bien grande contre ses
semblables, pour s'acharner ainsi sur les chairs et les artères d'un
enfant inoffensif, qui fut ma fille. J'assistai à l'enterrement de ces
décombres humains, avec une résignation muette; et chaque jour je viens
prier sur une tombe." A la fin de cette lecture, l'inconnu ne peut plus
garder ses forces, et s'évanouit. Il reprend ses sens, et brûle le
manuscrit. Il avait oublié ce souvenir de sa jeunesse (l'habitude
émousse la mémoire!); et après vingt ans d'absence, il revenait dans ce
pays fatal. Il n'achètera pas de bouledogue!... Il ne conversera pas
avec les bergers!... Il n'ira pas dormir à l'ombre des platanes!... Les
enfants la poursuivent à coups de pierre, comme si c'était un merle.
Isidore Ducasse
Comte de Lautréamont
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