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| Pauline Stive in http://tetedanslesnuages.over-blog.com/ |
Ces
poèmes ont été écrits lorsque j'avais quinze ans, avant et après la
manifestation du 8 mai 1945. J'étais interne au collège de Sétif .Ce
jour-là, c'était la fête, la victoire contre le nazisme. On a entendu
sonner les cloches, et les internes ont été autorisés à sortir.
Il
était à peu près dix heures du matin. Tout à coup j'ai vu arriver au
centre de la ville un immense cortège. C'était mardi, jour de marché, il
y avait beaucoup de monde, et même des paysans qui défilaient avec
leurs vaches... A la tête du cortège, il y avait des scouts et des
camarades du collège qui m'ont fait signe, et je les ai rejoints, sans
savoir ce que je faisais. Immédiatement, ce fut la fusillade, suivie
d'une cohue extraordinaire, la foule refluant et cherchant le salut dans
la fuite. Une petite fille fut écrasée dans la panique. Ne sachant où
aller, je suis entré chez un libraire. Je l'ai trouvé gisant dans une
mare de sang. Un ami de mon père qui passait par là me fit entrer dans
un hôtel plein d'officiers qui déversaient des flots de propos racistes.
Il y avait là mon professeur de dessin, une vieille demoiselle assez
gentille, mais comme je chahutais dans sa classe, ayant parlé une fois
de faire la révolution comme les Français en 1789, elle me cria : «Eh
bien, Kateb, la voilà votre révolution, alors, vous êtes content?»
J'ai
filé sans répondre. Il y avait partout des soldats en position de tir.
Plus question de retourner au collège. Mon père étant gravement malade,
j'ai décidé de le rejoindre dans le village de Bougâa, à 45 Km de Sétif
...
Les gens arrivaient de partout; les rumeurs les plus folles
couraient, certains disaient que les Turcs avaient débarqué à Bougie,
d'autres qu'on avait pris Alger. Jamais je n'avais vu tant de monde... A
l'arrivée du car se trouvaient mes amis de l'école française, «ça y
est, leur ai-je dit, le peuple s'est soulevé! »
Je ne savais même
plus à qui je parlais. Dans la nuit, on a entendu des coups de feu. La
folle du village a été tuée près de l'église, et dès le lendemain on a
vu arriver les tirailleurs sénégalais. Le 13 mai, au matin, j'ai été
arrêté par des inspecteurs qui mont conduit à la prison de la
gendarmerie. Et là, j'ai commencé à comprendre les gens qui étaient
avec moi, les gens du peuple. Autour de la prison, on entendait les
coups de feu, les exécutions sommaires avaient lieu en plein jour.
Devant la mort, on se comprend, on se parle plus et mieux.
Quelques
jours après, nous avons été transférés à la prison de Sétif, puis au
camp de concentration, un immense terrain vague entouré de barbelés, où
je suis resté plusieurs mois.
A ma libération, j'ai traversé une
période d'abattement. J'étais exclu du collège, mon père agonisait, et
ma mère perdait la raison. Je restais enfermé dans ma chambre, les
fenêtres closes, plongé dans Baudelaire. Puis mon père m'a persuadé,
pour changer d'air, d'aller à Annaba, où nous avions des parents. Là, ce
fut le deuxième choc, l'amour. J'ai rencontré Nedjma. J'ai vécu près de
huit mois avec elle. C'était le bonheur absolu. Mais, en même temps,
j'étais fasciné par les militants, les gens que j'avais connus en
prison, et que je retrouvais, immanquablement. Il y a eu en moi un
déchirement entre Nedjma et mes camarades. Et puis, elle était déjà
mariée, j'étais trop jeune pour elle, je savais bien qu'il fallait
rompre, mais c'était difficile.
En ce temps-là, j'ai commencé à
boire. Un matin, après une nuit blanche, j'ai fait l'ouverture d'un bar.
Un colosse blond, coiffé d'un chapeau, m'a rejoint au comptoir. Comme
nous étions les deux seuls clients, nous avons engagé la conversation.
Il m'a demandé ce que je faisais.
Je suis étudiant. Mais je n'ai pas envie de continuer. Je voudrais écrire.
- Ah, ça tombe bien, moi je suis imprimeur. Apporte-moi tes poèmes.
Cet
homme extraordinaire, mon premier éditeur s'appelait Carlavan. Il était
en faillite, après avoir dirigé l'imprimerie du «Réveil bônois»,
journal du soir à Annaba. Comme il lui restait un stock de papier, il a
décidé de finir en beauté, en publiant un jeune poète inconnu. C'est
ainsi qu'il a imprimé «Soliloques» en mille exemplaires qu'il m'a remis,
sans rien me demander en échange.
Ces poèmes de jeunesse datent de
presque un demisiècle. On y retrouve deux thèmes majeurs : l'amour et
la révolution, dans une première ébauche de l'oeuvre qui allait suivre.
En un mot, «Soliloques», ce n'est pas encore «Nedjma», mais c'est son acte de naissance.