Peux-je - Charles Pennequin // Dominique Jegou




peux-je, à deux corps. peux-je avoir qu’un seul corps ? un corps où ça peut en dedans et au dehors. un corps ça peut quand ça s’oublie. c’est-à-dire quand les choses se manifestent devant je et que je se demande si ça se peut que ça soit lui. que ça soit sa main au je de lui ou la main d’un je autre. avec les deux corps je se fabrique une histoire. des histoires de manques malgré tous les je. car c’est avec des manques et des trous dans je que les choses s’ouvrent aux possibles.” 



Déjà évoquée ici, l'Autre Hidalgo vous propose le reportage photo de Richard Volante, de cette collaboration Charles Pennequin / Dominique Jegou





Calendrier Armée Noire






Les à-côtés

Coup de grisou sur les à-côtés  
70ème jour du calendrier Armée Noire
new look + cadeaux

Restent - Catherine Ferrière Marzio




Origins - first chaos / déniché sur MEMBRANE



Parfois il y a le vent
parfois il y a l'oiseau
j'écoute
le vent et l'oiseau
cernée
par même voix.

Restent.

Emois et traces dans les sables des heures
à nous accordées.

A nous !
Du monde !

Je tends au chuchotement.

Et il succombe car
les voix hurlent
en chasse d'être hébergées
dans nos humilités
c'est là notre tâche
aux voeux des choses de bêtes et de vents
en premier.

Puis il y a les pierres aux terres noyées
les pierres graves
aux lieux des enterrés
empreintes monumentales
des mémoires ancestrales
mordues au sang par les éternités
ces pierres...
refoulées en marées
d'enfants, de femmes, de guerriers.

Et les pierres lancées aux frontières
du Constant messagères

Mais !

La roche profonde
des dehors vus
des dedans crus
nous y sommes
nus
dans les obscurités.

Je vous en redirai. 

copié-collé 2010 - Murièle Carmac



Don Hudson


.1.

le romani, apparenté à l’hindi, existe depuis plus de mille ans
ce que nous avons vu, c’est une politique cohérente et systématique en faveur de la classe dominante
un réalisateur français, d’origine algérienne, s’est autorisé à voir la guerre d’Algérie de « l’autre côté »
bien conseillés par des avocats fiscalistes, les contribuables les plus aisés peuvent ainsi se rapprocher de l’impôt zéro et parfois l’atteindre
on a des codes : honneur, respect, famille, ne pas s’attaquer aux pauvres, aux enfants ou aux vieux
permettre à la finance d’asseoir son pouvoir sur l’économie et de transformer la bourse en casino
sur une superficie comparable au tiers de la France vivent 120 000 âmes : les ethnies Curripaco, Baniva, Yanomani, Baré, Saliva, Yabarana, Jiwi, Piaroa, Piapoco, Cubeo, Panare
aujourd’hui, globalement, ce sont les entreprises qui financent les actionnaires au lieu du contraire
un poème ou une nouvelle, chez lui, c’est un peu la même chose : un fragment, une déflagration, des flots d’amertume, des césures, des silences
d’autres diraient pure banalité, d’autres diraient encore affreux désespoir

.2.

le logiciel néolibéral est toujours le seul présenté comme légitime, malgré ses échecs patents
la première population rom arrive en France en 1420
l’explosion des dettes publiques est la conséquence des plans de sauvetage de la finance et de la récession provoquée par la crise bancaire
la loi du 23 février 2005 reconnaissait le « rôle positif » de la colonisation
les salariés de l’équipement automobile Continental ont été licenciés en 2010 alors qu’ils avaient accepté, deux ans plus tôt, les sacrifices financiers que leur demandait la direction en échange d’un hypothétique maintien d’emploi
la famille joue un rôle très important
les discours martiaux du « tout sécuritaire » compliquent énormément le travail des policiers sur le terrain
cuisiner relève de la lenteur et de l’ombre
il s’agit bien d’adapter, coûte que coûte, les sociétés européennes aux exigences de la mondialisation
peut-on parler de noir et blanc comme on l’entend d’ordinaire ? si ses blancs à l’inquiétante radicalité évoquent bien souvent des précipices, ce sont paradoxalement ses noirs ténébreux qui nous empêchent d’y tomber
 

Photo Andreas Gursky: La bourse de Tokyo


Comment ouvrir le poème au monde de l’argent et du pouvoir, qui sont si manifestement ses antithèses ?
Je n’ai pas vraiment trouvé de réponse. Victor Hugo a fait de très beaux poèmes politiques… Mais c’était une autre époque, et puis c’était Victor Hugo.
Malgré tout, j’essaie. Ne trouvant pas crédible (pour l’instant, en tout cas) de parler moi-même, en mon nom, de tels sujets, j’ai décidé d’emprunter les discours des autres. J’ai donc réalisé deux séries de « copié-collé » à partir de phrases trouvées dans des journaux et des magasines en 2010.
La première de ces deux séries est parue récemment dans le n° 42 de Traction-Brabant. Patrice Maltaverne (le patron du poézine) l’avait légèrement modifiée, avec mon plein accord bien sûr ; je donne ici la version première.

Pourquoi l'oeil bande - Murièle Modély // Paul Nougé // Emmanuel Laugier



 L'oeil bande :






" L'oeil bande. L'oeil bande avant le sexe. Il arrive même que l'oeil bande seul " 

Paul Nougé

LA MAIN DE SINGE - Panizza // Jarry



Vous êtes rien bath. Ça me plairait drôlement d’être comme vous. 
Vzêtes drôlement bien roulée. Et d’une élégance avec ça.  

Raymond Queneaud - Zazie dans le métro



Merci à Louis Watt-Owen & La Main de Singe pour les chouettes découvertes ; vous êtes rien bath !





LA MAIN DE SINGE : 



Le Grand Muletier : 
"Le Pape sait tout faire très bien, c'est son métier : 
il est infaillible."

Alfred Jarry, Le Moutardier du pape



Presse-papier - Philippe Harnois


[...]                                        
« Seigneur, j’arrive d’Italie. De Naples. 
J’ai d’horribles choses à te rapporter. »
                                          [...]

Chamaniser - Alain Gheerbrant // Antonin Artaud




Et moi, qu’il vienne celui qui me trouera la gueule
je l’attends.
Antonin Artaud



Ivanov, G.I. 1876 - 192?
Kuznetskii Altai lime-trees.



[...]

J'avais dix-neuf ans et juin 1940 trancha dans une pâte bien peu résistante. Les épaisseurs ouatées où mon jeune corps glissait comme un poisson à la surface de la permanente rêverie qui le gardait du réel s'y déchirèrent. Et par poignées tomba cette ouate illusoire, semblable à la chair du futur chaman que les divinités de l'Oural arrachent jusqu'au squelette à celui qui veut apprendre leur science. Seule échappe à leurs griffes, dans ce dépeçage rituel, la matière profonde du rêve qui est la moelle de leurs os.
Qui, sans elle, serait armé pour traverser les apparences du réel ? Armé de l'intérieur, et non pas défendu par d'illusoires blindages. Je conservai donc mes racines premières faites de ce non-dit non vu dont s'était nourri mon embryon, dans les entrailles qui le formèrent, et qui, elles-mêmes bien matérielles, l'avaient puisé aux profondeurs de la terre.
Pour qui ressent l'impérieux désir de chamaniser, les rites de passage permettant à l'adolescent d'atteindre l'âge d'homme doivent se poursuivre par des épreuves autrement plus rudes, solitaires celles-là, que ce soit chez les Bouriates de Sibérie ou chez les Mundurukus du Brésil.
Le chaman est un visionnaire, un être de nuit. Aussi, nous dit la tradition bouriate, son initiateur doit-il arracher les yeux de l'impétrant, ses yeux de jour, pour lui poser les yeux de nuit qui lui procureront le don de voyance. C'est qu'il ne suffit pas, comme à l'oiseau chanteur, qu'on crève les yeux d'un homme, fût-il chaman, pour qu'il sache chanter. Et si je dis chaman plutôt que poète, c'est à cause de la décadence de ce dernier mot ; privé de sa corporalité, le poète tombe en déshérence, ne participe plus à la condition humaine ; il devient évadé, immatériel. Il n'y a pas d'artiste qui puisse se dire "pur esprit". Il faut la pesanteur de la condition humaine pour que s'acquière la grâce de créer.
Acquérir l'oeil nocturne n'assure pourtant pas, à soi seul, le bon exercice de l'art poétique. Pas plus qu'un diplôme, s'il est nécessaire à la science, ne peut suffire à l'art de la médecine. Il faut aussi que l'initié apprenne à utiliser ce regard, non dans sa propre nuit mais dans celle des autres. Les exigences du moi ne cessent en effet que lorsqu'elles s'effacent dans l'altérité du miroir. Il n'existe ni famille, acquise ou reçue, ni maître, ni gourou qui fournisse cet apprentissage-là, qui est celui de la liberté. Nul ne peut ouvrir que de ces propres mains, et d'elles seules, les lourdes portes d'airain qui l'enferment en lui-même.

[...]


Alain Gheerbrant – La transversale, mémoires
Babel – Actes Sud - 1998


Harengs frits au sang - Jean Duperray



- Avant le grand plongeon, reprendre son souffle !
- On en recausera ...



Jean Duperray



THEOREME

Je veux, dans cette brève préface, non pas tenter de me faire pardonner les « trop longs commentaires » intégrés à de précédents récits, mais redire, une fois de plus, que, plus je vais, plus je pense, entre autres certitudes, que la magie picturale d'un livre, à la manière de celle des natures mortes, révèle d'abord son authenticité à son pouvoir indestructible de doter notre mémoire la plus interne d'inimitables assemblages d'objets familiers et sonores à ce point semblables à ceux de nos souvenirs que, par un subterfuge au mécanisme indiscernable, aussi insidieux qu'une germination filmée, à la limite précise où l'on n'en peut encore voir le mouvement, c'est de souvenirs artificiels qu'en fait nous nous trouvons dotés et qui, bientôt, se mêlant aux nôtres, s'y assimilent si bien que nous ne les en distinguons plus, sinon par l'étonnante et presque abusive parenté d'élection qu'avec les plus vivaces d'entre eux ils marquent justement par tout ce que, par rapport à eux, ils conservent d'insolite.


Jean Duperray – préface à Harengs frits au sang
L'arbre vengeur - 2010

Doms










Fail better - Samuel Beckett






Haikus noirs - Françoise Lonquety


10ème semaine Calendrier Armée Noire :


Zad - 95e jour de l’occupation




07 mars - saloperies

Le champ de blé mûr
entouré de vieux saules
- un hypermarché


 
06 mars - à l'oseille

Jardin ouvrier -
sous le vieux pont d'Hellemmes
un brin d'oseille



05 mars - cahiers théoriques
 

Nuit parisienne -
un grand pot de peinture noire
sur nos têtes pleines



04 mars - le Mômo

un petit canif
deux dés, un poisson d'argent -
la poche de Mômo



Fiat Luz (01) - Danièle Momont, Joëlle Olivier



 
[photo : Joëlle Olivier]




19.01.13
• à six heures je quitte C* désert et noir pour la gare (falots réverbères, la ville qu’au bout d’un bon an, scandaleusement je ne connais que peu) — asphalte embu flanqué de neige, de gros blanc dense, quasi non entamé hors virages — là soupe vitreuse, très mâchée déjà par des roues & à son eau peu à peu rendue — le bitume humecté crépite
• métro aérien partout la neige, de vastes pages de neige, toits & grands aplats, pans d’immeubles, dalles et assimilés vers Bercy — la neige qu’à voir on croit avoir dans les oreilles mais en chaud, l’ouate activant ses effets de la vision à l’ouïe, l’ouate en couverture tirant le monde à soi
• et depuis l’aérien la petite broutille émouvante dans les fenêtres qui s’allument, des carrés melliflus dans quoi l’on commence à s’activer sous ce que je vois de neige dessus, de neige à droite et puis de neige à gauche, la petite intime effusion amortie dans la congère, plein des entités qui palpitent (on songe à ces documentaires où, à la saison froide, on introduit des caméras dans un terrier pour voir vaquer qui l’occupe)
• train : je dors un peu, penchée sur J* qui sombre aussi — rien — nous comptions voir des paysages de neige, quand nous nous réveillons ils sont passés, ils ont neigé sans nous — rien pour nous du clapi, du calfeutré, du silencieux ni du moelleux, déjà laissant le pas à des géométries trempées, des régions gorgées d’eau et clapotant, à la neige qui absorbe (avale, ingère, digère) les images aussi bien que les sons (en lieu et place d’elle) se substituent des reflets dans les flaques vastes, les reflets durs, des reflets tranchant vifs les ciels qu’ils exhibent, et les flaques vastes aussi, insinuées celles-ci dans les contrées boisées telles que des lames entre les fûts couleur de chique, eux-mêmes rendus à l’humectation, les grands troncs tout rendus à la mastication
un peu avant Bordeaux : les vignes dépouillées, que la vitesse du train change en champs plantés, en carrés piqués d’allumettes prune, prune et torses
la Garonne : je l’aperçois, fer, entre les croisillons d’un pont fer qu’on franchit, entre la pluie goutte à goutte en biais sur le Securit, bref : Bordeaux hachuré

Danièle Momont & Joëlle Olivier on board : L'escargot fait du trapèze

avalement - Perrine le Querrec





ce qu'il faut c'est un endroit où se baisser
parce que les branches au-dessus
l'abondance le sauvage l'emmêlé
où s'enfoncer le sol de terre
en feuilles et vermine
ce qu'il faut ce sont quelques mètres carrés sans
attache ni limite ni loi ni ordre
où les sabots frappent ébranlent
et la peau durcie les yeux fendus
ce qu'il faut c'est se perdre encore
hurler du gouffre
craindre la bête le combat l'avalement
ce qu'il faut ce sont les seuils de lumière
arêtes de soleil crevasses de vent
le visage camouflé l'inconnu
indompté

Perrine le Querrec - L'ENTRESORT 


La conjuration sacrée - Georges Bataille





Une nation déjà vieille et corrompue, qui, courageusement secouera le joug de son gouvernement monarchique pour en adopter un républicain, ne se maintiendra que par beaucoup de crimes, car elle est déjà dans le crime, et si elle voulait passer du crime à la vertu, c’est-à-dire d’un état violent dans un état doux, elle tomberait dans une inertie dont sa ruine certaine serait bientôt le résultat.
SADE.
Ce qui avait visage de politique et s’imaginait être politique, se
démasquera un jour comme mouvement religieux.
KIERKEGAARD.
Aujourd’hui solitaires, vous qui vivez séparés,  vous serez un jour
 un peuple. Ceux qui se sont désignés eux-mêmes formeront un jour
un peuple désigné — et c’est de ce peuple que naîtra l’existence qui dépasse l’homme.
NIETZSCHE.




Ce que nous avons entrepris ne doit être confondu avec rien d’autre, ne peut pas être limité à l’expression d’une pensée et encore moins à ce qui est justement considéré comme art.
Il est nécessaire de produire et de manger : beaucoup de choses sont nécessaires qui ne sont encore rien et il en est également ainsi de l’agitation politique.
Qui songe avant d’avoir lutté jusqu’au bout à laisser la place à des hommes qu’il est impossible de regarder sans éprouver le besoin de les détruire ? Mais si rien ne pouvait être trouvé au delà de l’activité politique, l’avidité humaine ne rencontrerait que le vide.
NOUS SOMMES FAROUCHEMENT RELIGIEUX et, dans la mesure où notre existence est la condamnation de tout ce qui est reconnu aujourd’hui, une exigence intérieure veut que nous soyons également impérieux.
Ce que nous entreprenons est une guerre.




Il est temps d'abandonner le monde des civilisés et sa lumière. Il est trop tard pour tenir à être raisonnable et instruit — ce qui a mené à une vie sans attrait. Secrètement ou non, il est nécessaire de devenir tout autres ou de cesser d'être.
Le monde auquel nous avons appartenu ne propose rien à aimer en dehors de chaque insuffisance individuelle : son existence se borne à sa commodité. Un monde qui ne peut pas être aimé à en mourir — de la même façon qu'un homme aime une femme — représente seulement l'intérêt et l'obligation au travail. S'il est comparé avec les mondes disparus, il est hideux et apparaît comme le plus manqué de tous.
Dans les mondes disparus, il a été possible de se perdre dans l'extase, ce qui est impossible dans le monde de la vulgarité instruite. Les avantages de la civilisation sont compensés par la façon dont les hommes en profitent : les hommes actuels en profitent pour devenir les plus dégradants de tous les êtres qui ont existé.
La vie a toujours lieu dans un tumulte sans cohésion apparente, mais elle ne trouve sa grandeur et sa réalité que dans l'extase et l'amour extatique. Celui qui tient à ignorer ou à méconnaître l'extase, est un être incomplet dont la pensée est réduite à l'analyse. L'existence n'est pas seulement un vide agité, elle est une danse qui force à danser avec fanatisme. La pensée qui n'a pas comme objet un fragment mort, existe intérieurement de la même façon que des flammes.
Il faut devenir assez ferme et inébranlé pour que l'existence du monde de la civilisation apparaisse enfin incertaine. Il est inutile de répondre à ceux qui peuvent croire à l'existence de ce monde et s'autoriser de lui : s'ils parlent, il est possible de les regarder sans les entendre et, alors même qu'on les regarde, de ne «voir» que ce qui existe loin derrière eux. Il faut refuser l'ennui et vivre seulement de ce qui fascine.
Sur ce chemin, il serait vain de s'agiter et de chercher à attirer ceux qui ont des velléités, telles que passer le temps, rire ou devenir individuellement bizarre. Il faut s'avancer sans regarder en arrière et sans tenir compte de ceux qui n'ont pas la force d'oublier la réalité immédiate.
La vie humaine est excédée de servir de tête et de raison à l'univers. Dans la mesure où elle devient cette tête et cette raison, dans la mesure où elle devient nécessaire à l''univers, elle accepte un servage. Si elle n'est pas libre, l'existence devient vide ou neutre et, si elle est libre, elle est un jeu. La Terre, tant qu'elle n'engendrait que des cataclysmes, des arbres ou des oiseaux, était un univers libre : la fascination de la liberté s'est ternie quand la Terre a produit un être qui exige la nécessité comme une loi au-dessus de l'univers. L'homme est cependant demeuré libre de ne plus répondre à aucune nécessité : il est libre de ressembler à tout ce qui n'est pas lui dans l'univers. Il peut écarter la pensée que c'est lui ou Dieu qui empêche le reste des choses d'être absurde.
L'homme a échappé à sa tête comme le condamné à la prison.
Il a trouvé au delà de lui-même non Dieu qui est la prohibition du crime, mais un être qui ignore la prohibition. Au delà de ce que je suis, je rencontre un être qui me fait rire parce qu'il est sans tête, qui m'emplit d'angoisse parce qu'il est fait d'innocence et de crime : il tient une arme de fer dans sa main gauche, des flammes semblables à un sacré-coeur dans sa main droite. Il réunit dans une même éruption, la Naissance et la Mort. Il n'est pas un homme. Il n'est pas non plus un dieu. Il n'est pas moi mais il est plus moi que moi : son ventre est le dédale dans lequel il s'est égaré lui-même, m'égare avec lui et dans lequel je me retrouve étant lui, c'est-à-dire monstre.
Ce que je pense et que je représente, je ne l'ai pas pensé ni représenté seul. J'écris dans une petite maison froide d'un village de pêcheurs, un chien vient d'aboyer dans la nuit. Ma chambre est voisine de la cuisine où André Masson s'agite heureusement et chante : au moment même où j'écris ainsi, il vient de mettre sur un phonographe le disque de l'ouverture de «Don Juan» : plus que toute autre chose, l'ouverture de «Don Juan» lie ce qui m'est échu d'existence à un défi qui m'ouvre au ravissement hors de soi. A cet instant même, je regarde cet être acéphale, l'intrus que deux obsessions également emportées composent, devenir le «Tombeau de Don Juan». Lorsqu'il y a quelques jours, j'étais avec Masson dans cette cuisine, assis un verre de vin dans la main, alors que lui, se représentant tout à coup sa propre mort et la mort des siens, les yeux fixes, souffrant, criait presque qu'il fallait que la mort devienne une mort affectueuse et passionnée, criant sa haine pour un monde qui fait peser jusque sur la mort sa patte d'employé, je ne pouvais déjà plus douter que le sort et le tumulte infini de la vie humaine ne soient ouverts à ceux qui ne pouvaient plus exister comme des yeux crevés mais comme des voyants emportés par un rêve bouleversant qui ne peut pas leur appartenir.


Tossa, 29 avril 1936


Georges BATAILLE - Acéphale, 1ère année, 24 juin 1936

Fac similé - jeanmichelplace - 1995


Roche du « faux sorcier » - Vallée des Merveilles

Harpo & Artaud - nato





Jeudi matin, métro Pasteur, Harpo Marx a été aperçu dans la rame de métro. Il a disparu au moment même où on le reconnu, avec un grand sourire et une intense bousculade. Un petit mot tombé de sa poche restait sur le sol avec quelques mots : "Relire Artaud, relier Artaud, délier Artaud ! 
 
Merci à nato

Faisant tourner le gramophone - Arno Schmidt // Duke Ellington







Faisant tourner le gramophone : (« Une ronde sonnante et chantante de mélodies » qu'ils auraient dit sans hésiter au Südwestfunk) et j'eus une frayeur mortelle : Duke Ellington, son visage!! (Il n'y peut rien sans doute; mais quand on produit des déchets acoustiques de cet acabit : ça devient une tare).

Arno Schmidt – miroirs noirs
Traduction Claude Riehl
Christian Bourgois éditeur - 1994



Une croûte grise - Cormac McCarthy





Ils firent quelques pas le long du croissant de lune de la plage, restant sur le sable mouillé au-dessous de la ligne de varech des marées. Des flotteurs de verre recouverts d’une croûte grise. Les os d’oiseaux de mer. Sur la ligne de laisse un matelas d’herbes marines enchevêtrées et le long du rivage aussi loin que portait le regard les squelettes de poissons par millions comme une isocline de mort. Un seul vaste sépulcre de sel. Insensé. Insensé.

Cormac McCarthy - La route
Traduction François Hirsch
Edition de l'Olivier - 2008 

Seven Chances - Buster Keaton // Jean-François Pauvros



. 1925 .


Double order - The Ex







Comme si les mots - Murièle Modély



Pris dans ses mailles, cerveau et oeil bandent... 





comme si les mots
pouvaient tendre un filet
et m'empêcher de tomber


à travers les mailles,  je les vois, les entends
pendant que sur ma joue les fibres font leur trou


des mots familiers, et doux, et simples, et convenus, et attendus
toute chose maillée sent l'enfance


tout est courbe au dehors, de l'autre côté
dans le carrelet accroché au passé
je suis un poisson fou à l'odeur rance


j'ouvre je ferme
j'ouvre je ferme
j'ouvre je ferme
et glisse


ma bouche
un cercle humide
un nœud coulant
sangle la langue