L’éléphant se laisse caresser. Le pou, non. - Lautréamont







Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de votre tête, et qu’ils se contentent d’extraire, avec leur pompe, la quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire : c’est parce qu’ils n’en ont pas la force. Soyez certains que, si leur mâchoire était conforme à la mesure de leurs vœux infinis, la cervelle, la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait. Comme une goutte d’eau. Sur la tête d’un jeune mendiant des rues, observez, avec un microscope, un pou qui travaille ; vous m’en donnerez des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits ; car, ils n’ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n’hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin d’œil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller annoncer la nouvelle. L’éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre main est poilue, ou que seulement elle soit composée d’os et de chair. C’en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s’ils étaient à la torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite. Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque accident. Cela s’est vu. N’importe, je suis déjà content de la quantité de mal qu’il te fait, ô race humaine ; seulement, je voudrais qu’il t’en fît davantage.

Lautreamont - Chants de Maldoror - Chant deuxième - 1874

La peau et les os - Georges Hyvernaud



On publiera de belles choses sur l'énergie spirituelle des captifs. Et on ne dira rien des cabinets. C'est pourtant ça l'important. Cette fosse à merde et ce méli-mélo de larves. Toute l'abjection de la captivité est là, et l'Histoire, et le destin. En voilà un bouquin que j'aurais aimé écrire. Bien simplement, bien honnêtement. Un bouquin désolant, qui aurait l'odeur des cabinets et il faudrait que chacun la sentît et y reconnût l'odeur insoutenable de sa vie, l'odeur de son époque. Et que toute l'époque lui apparût comme une mélasse d’êtres sans pensée, sans squelette, grouillant dans les cabinets, comme nous, s'emplissant et se vidant avec gravité, sans fin et sans but. Et que le sens, le non-sens de l'époque fût là-dedans, visible, lisible, incontestable.

Georges Hyvernaud – La peau et les os
Éditions du Scorpion - 1949

Aux étalages - Berthe Bernage





Jadis, il était de mauvais ton pour une jeune femme de s'arrêter aux étalages. À présent, nous pouvons admirer à notre aise les charmantes vitrines que les commerçants des grandes villes ornent avec un art véritable ; bien entendu, nous éviterons les gravures, les statues peu convenables, les étalages de journaux illustrés.



Berthe Bernage
Le savoir-vivre & les usages du monde

Éditions Gautier-Languereau - 1931


poème #675839 - Raymond Queneau






Il se penche il voudrait attraper sa valise
pour déplaire au profane aussi bien qu'aux idiots
il se penche et alors à sa grande surprise
il ne trouve aussi sec qu'un sac de vieux fayots

Il déplore il déplore une telle mainmise
quand se carbonisait la fureur des châteaux
nous avions aussi froid que nus sur la banquise
lorsque pour nous distraire y plantions nos tréteaux

Le brave a beau crier ah cré nom saperlotte
le lâche peut arguer de sa mine palôtte
le chemin vicinal se nourrit de crottin

Frère je te comprends si parfois tu débloques
on transporte et le marbre et débris et défroques
le mammifère est roi nous sommes son cousin




Raymond Queneau - Cent mille milliards de poèmes
maquettes de Robert Massin
Gallimard NRF

Merdre !



Dunbar



Les trois hommes libres
Nous sommes les hommes libres, et voici notre caporal. - Vive la liberté, la liberté, la liberté ! Nous sommes libres. - N'oublions pas que notre devoir, c'est d'être libres. Allons moins vite, nous arriverions à l'heure. La liberté, c'est de n'arriver jamais à l'heure – jamais, jamais ! Pour nos exercices de liberté. Désobéissons avec ensemble… Non ! Pas ensemble : une, deux, trois ! Le premier à un, le deuxième à deux, le troisième à trois. Voilà toute la différence. Inventons chacun un temps différent, quoique ce soit bien fatigant. Désobéissons individuellement – au caporal des hommes libres !

Le caporal
Rassemblement !
Ils se dispersent.
Vous, l'homme libre numéro trois, vous me ferez deux jours de salle de police, pour vous être mis, avec le numéro deux, en rang. La théorie dit : Soyez libres ! - Exercices individuels de désobéissance… L'indiscipline aveugle et de tous les instants fait la force principale des hommes libres. - Portez… arme !

Les trois hommes libres
Parlons sur les rangs. - Désobéissons. - Le premier à un, le deuxième à deux, le troisième à trois. - Une, deux, trois !

Le caporal
Au temps ! Numéro un, vous deviez poser l'arme à terre ; numéro deux, la lever la crosse en l'air ; numéro trois, la jeter à six pas derrière et tâcher de prendre ensuite une attitude libertaire. Rompez vos rangs ! Une, deux ! Une, deux !

Ils se rassemblent et sortent en évitant de marcher au pas.

Alfred Jarry – Ubu enchaîné
Acte I – scène II
Folio Gallimard - 2008



À l'abri sûr des blindés - Arno Schmidt



Photo Arno Schmidt




Retranscription - extraits de la vidéo Arno Schmidt, le cœur dans la tête
 
Premièrement l'endroit. Bargfeld est situé à 20 kilomètres au nord-est de Zehle. 350 habitants, quelques 45 maisons. La route se termine dans la localité même, donc pas de circulation de transit. Un calme absolu garanti, d'ailleurs vérifié par 2 nuitées. Pas d'église. L'école est à l'autre extrémité de l'endroit. Donc cette source phonique est également en quantité négligeable. Les maisons entourent la place du village plantée d'un carré de chênes. C'est la City, avec l'auberge, la pompe à incendie et le flic du coin.

Au nord-est, s'étend la lande sauvage. C'est-à-dire une lande où le randonneur peut s'enliser imperceptiblement dans les marécages, à l'abri sûr des blindés. Dans cette direction, on peut parcourir 50 kilomètres sans apercevoir une seule maison. 
Lune, brume & pluie de premières qualités. 
Quant à l'eau du robinet, impossible, même avec la plus mauvaise volonté, de déceler le moindre arrière-goût de purin.



Arno Schmidt
Version française Laurent Szabo & Nicole Taubes
 

Journal d'un chien - Oskar Panizza







Novembre

L'univers en gésine rugit comme un vortex. L'outre n'en veut plus et se révulse.
Les feuilles des arbres prennent une couleur jaune fromageux et tombent. Les arbres stupéfiés dans la déréliction brandissent vers le ciel des mains noires et glabres. L'air n'est rien plus qu'une poix lactescente en suspens dans le vide. Les volatiles vocifèrent. La lune n'a plus sa fraîcheur ni son éclat, et son mufle fouit la glu molle. Les rus et les rivières gargouillent sous une chape mate. Le soir dans les champs une épaisse vapeur macère en un saindoux verdâtre où la lune, un peu patraque, se vautre avec prédilection. Le bétail beugle pitoyable et désemparé tandis que les hommes eux-mêmes ont perdu de leur frénésie. Leurs lèvres sont pincées, parcheminées et intraitables. On ferme les portes et les volets. Le soir, le vent s'abat sur nous et charrie la terreur, la faim et la mort.
L'univers se prépare un caisson pour muer. Je subodore enivré une sciure létale.



Oskar Panizza - Journal d'un chien
Traduction Claude Riehl
Plasma – 1983

mieux vaut ne pas examiner le reste, défaillant - Arno Schmidt



Le cœur dans la tête
Film de Oliver Schwelm. Musique de Pascal Holtzer.
Version française Laurent Szabo & Nicole Taubes.



Emission TV « Titel, Thesen, Temperamente » - 1973

Comptant sur la chance, nous nous sommes postés devant 
cette maison. Pour ce qui est d'Arno Schmidt, il ne se montre pas. La maison est cachée par la verdure et entourée de barbelés. Pas de sonnette. Inutile de téléphoner.




Retranscription - extraits 

" [...] L'artiste n'a qu'une alternative : exister en tant qu'homme ou en tant qu’œuvre. Dans le second cas, mieux vaut ne pas examiner le reste, défaillant [...] "

" [...] Quand on enferme des grandes araignées dans un bocal, une persistante tradition populaire rapporte qu'elles s'engagent aussitôt dans une lutte à mort, au point de s'entre-dévorer jusqu'à la dernière survivante, la plus féroce. Ce sont donc vraiment de sales bêtes envers leurs congénères, farouchement jalouses de leur solitude. En même temps tissant des toiles fabuleuses, elles sont d'incontestables artistes, si répugnantes que nous apparaissent leurs mœurs, ou plutôt leurs mœurs contre nature. J'ose avancer que tout grand écrivain, et dans une mesure directement proportionnelle à son importance, fut pareillement, au sens bourgeois du terme, un individu sans amis ni sociabilité [...] "


" [...] Un bon écrivain ne doit avoir ni ami, ni patrie, ni religion. Il y a là sûrement de quoi choquer le lecteur, mais ça signifie simplement que : si j'ai un ami, je pourrais être induit à altérer la vérité, qu'au-dessus de la patrie, il y a au moins encore une chose : l'humanité. Et que si je me réclame d'une religion, je suis incapable de comprendre les peuples suivant d'autres croyances. Autrement dit, cette formule choquante signifie que l'écrivain doit être objectif, une sorte de miroir du monde [...] "


" [...] Je dois dire que le fossé se creuse entre moi et les… Je ne sais pas s'ils sont vraiment jeunes. Je suis heureux d'apprendre que mon public vieillit avec moi. Il y a une chose qui me chagrine : notre jeunesse ouest-allemande, c'est différent à l'est, notre jeunesse ne sait plus ce que sont le travail et la discipline. Je crois qu'il y a un malentendu. Ils veulent tous… Ils sont ambitieux, ils veulent être célèbres, ils veulent réussir, mais… il faut payer de sa personne pour accomplir de grandes choses et ils n'en ont pas conscience [...] "

Arno Schmidt
Version française Laurent Szabo & Nicole Taubes


Dans la peau de l'autre - Thomas Bernhard



Horace Bristol



Je m'intéresse à peine à mon propre destin, et pour ce qui est des livres, alors pas du tout. Que dites-vous ? Aux traductions ?

Au destin de vos livres à l'étranger.

Je ne m'y intéresse pas du tout, une traduction est un autre livre qui n'a absolument rien à voir avec le texte original. C'est le livre de celui qui l'a traduit. Moi, j'écris en langue allemande. Ces livres-là, on vous les envoie à la maison, soit il vous font plaisir, soit non. Si la couverture est hideuse, ils ne font que vous agacer, puis on les feuillette, voilà tout. Mis à part un autre titre saugrenu, dans la plupart des cas, cela n'a rien de commun avec vos propres livres. On ne peut pas traduire. Un morceau de musique est interprété partout dans le monde conformément à la partition, mais un livre… Dans mon cas, on devrait l'interpréter partout en allemand. Avec mon orchestre.

Thomas Bernhard - Entretiens avec Krista Fleischmann
traduction Claude Porcell
L’Arche Éditeur - 2003
  

Maïakovski, une sorte de monument déjà tout fait - Elsa Triolet


Elsa TRIOLET parle du poète Maïakovski



Et bien, c'était un homme, donc très grand. Moi je passais facilement sous son bras comme sous un arc de triomphe et très large d'épaules. Il avait une assez grosse tête. Il avait des yeux de chien, vous savez, des yeux, des bons yeux, à ses bons moments. Il avait une très forte bouche et une grosse mâchoire. Il avait une tête tellement expressive que même s'il n'avait pas cette stature qu'il avait, il ne pouvait pas passer inaperçu à cause d'une sorte d'intensité d'expression. C'était une sorte de monument déjà tout fait. Il était en bronze tout vivant.

ORTF - 1963


Quelque chose brûle - Thomas Vinau



krrr.

 

Dans la blancheur informe
de la brume
les arbres sont comme
des bouffées de fumée
grises
et lourdes
soufflées par les naseaux
de la terre couchée

Quelque chose brûle
sans chaleur ni lumière

Nous avançons coriaces
mutiques
le pas lourd
de noirceur trempée
en jetant des mots secs
pour nourrir les corbeaux

Nous sommes nos propres lueurs
Nous sommes nos astres
et nos désastres

Nous n'allons nulle part
nous mettrons le temps qu'il faut




la voie du samouraï - Jim Jarmush // Vladimir Maïakovski



Jim Jarmush, Robby Müller, Jay Rabinowitz, Ted Berner, John A. Dunn, Forest Whitaker, John Tormey, Cliff Gorman, Tricia Vessey, Henry Silva, Richard Portnow, Isaach de Bankolé, Camille Winbush, Damon Whitaker, Gary Farmer, Frank Minucci, Frank Adonis, Victor Argo, Tony Rigo, Alfred Nittoli, RZA.





Un sabre surgit parfois dans le noir de ma nuit
 
Fendu mon crâne     
Fendue ma bouche
Fendu mon ventre **

** Vladimir Maïakovski




MAE - Céline Minard // Pénélope la MétaKronik // Scomparo



Se pencher dangereusement au-dessus du vide.






Le singe était debout devant moi. À genoux sur un replat de la roche, j'écoutais le lever du soleil qui faisait craquer le bois dans mon dos, et les pattes sèches des oiseaux parmi les graviers. La pierre qui supportait mon poids était plane et dure jusqu'à l'angle vertical qui plongeait directement dans la vallée.

Le monstre qui se croyait encore sous la protection de l'oubli des formes que la nuit dispense, se tenait sur ses orteils devant moi, craché par la sombre trachée des falaises, un bras dans la bouche.

Il avait passé des heures dans le dernier village au pied de la montagne à dispenser ses grâces aux hommes qui l'avaient accueilli avec des cris de surprise dont l'écho avait grimpé la roche sur des doigts de plus en plus rapides et des ongles cassés, avant de s'évanouir à mes oreilles.

De ceux qui m'avaient refusé la veille au soir la paille du simple abri, il ne restait peut-être que ce bras maigre détaché des passions de ce monde dans la gueule du macaque plein de sang qui me faisait face. Ce membre absurde, quelques flaques, quelques filets de sang et sans doute, sous un plancher intact, une cassette de bois finement ornée au contenu dérisoire.

Il se tenait à l'aplomb de la paroi qu'il venait de franchir, les muscles chauds, frémissants, les crocs plantés dans son morceau de viande, les narines palpitantes, un instant arrêté dans l'intégralité de son mouvement – surpris par ma simple présence.

Il n'était pas menaçant. Ses yeux luisaient d'une excitation déclinante, sur le point de passer au compte des souvenirs. Il était repu. La fatigue commençait à l'atteindre. Mais par habitude et parce qu'il s'était trouvé face à moi sur le sommet qu'il cherchait à atteindre mais que l'ascension lui cachait, debout et non plus accroché, pesant sur le plan brutalement inversé de la paroi, brièvement désorienté, il ne vit pas qu'il pouvait se détourner et choisit de dérouler un pas dans ma direction.

Le sabre sortit du fourreau sans que j'eusse l'impression d'y porter la main.

La coupe horizontale, appuyée par mon genou instantanément relevé, trancha son pied dans l'épaisseur et fit s'envoler dans la lumière du jour nouveau, des esquifs de fourrure vers la vallée.

La coupe verticale trancha son crâne et son visage en deux parties égales, dédoublant le sourire d'étonnement et les deux rangées de dents découvertes par le rictus de la mort qu'il avait eu le loisir d'observer au cours de la nuit et qu'il reprenait à son tour avec l'habileté caractéristique de son espèce.

Une canine un peu faible se détacha sous le choc et vint rouler sur la roche jusqu'au bord du gouffre où elle s'arrêta. J'entendis au travers du mince bouillonnement du sang versé, le tintement de cette perle contre la pierre, comme dans une alcôve un collier brisé, suivi du sifflement de fouet de mon sabre essoré dans l'espace.

Les dernières éclaboussures saluèrent avec moi l'éclat du jour que j'accueillis dans les formes, les pieds joints, les épaules tombées, les genoux fléchis. Sabre au fourreau dans la ceinture.




Céline Minard – KA TA

Rivages – 2014


Scomparo

piolet mexicain - Jean-Bernard Pouy






RADIO CINQUIÈME INTERNATIONALE

COMMUNIQUÉ

Allô ! Allô ! Groupes de la Lune Folle ! La R.C.I. vous ouvre les veines vénéneuses de l'information crashante ! La Radio des années merdeuses ! Sang Noir de Bakounine, groupe sombre entre tous lance un défi à Piolet Mexicain, en le traitant de… Nous ne vous le dirons pas, car cela est trop beau ! Les ambiances de mort se font et se défont vite ! Et un petit nouveau dans la masse des gangs qui ralentissent la vitesse de rotation de la Terre, les Artefacts. Longue vie à ces robots de l'inconscient !
Pourquoi le docteur n'a pas de visage ?

Heureux de vous rencontrer !
Espérons que vous devinez mon nom !
En avant ! Groupes de la Lune Folle !
Sympathy for the devil !


Jean-Bernard Pouy - Spinoza encule Hegel
canaille/revolver - 1994


Lucien Suel : reader's digest.



épiderme drei - Mike Mathes




C'est bon pour la santé !


Tableau idyllique : innocence consommée, accouplement béni, le bébé à naître.
Elle commença à formuler des projets : griller cigarette sur cigarette, rouler des cônes, siroter cocktail...

Membres endoloris, état semi-comateux, retenant un sanglot hypocrite, le papa était fou. Cette idée lui était venue sans préambule : trouver un moyen de gagner pas mal d'argent.
Cette évolution finirait par s’imposer à tous ! Rouge, vert, noir, blanc et aussi les bleus… le filet chimique ! 

Tout est (bon) dans le SILO
 

défragmentation






              Black Rag Post