"... J'écris pour sortir de prison." - Frédérick Houdaer

Emeric Cloche : Frédérick, tu publiais il y a peu ton sixième roman Ankou, Lève-toi dans la collection Polar Grimoire chez AK éditions. Comment es-tu venu à l'écriture ? Y a-t-il eu un déclencheur, un auteur et/ou un livre qui t'a particulièrement marqué ?

Frédérick Houdaer : Une réponse nette. Oui, il y a eu un déclencheur. Une émission de télévision. J'ai huit ans. Je regarde la télé. Un mercredi après-midi. Une émission consacrée à Jules Verne, je m'en souviens très bien, avec son lot d'extraits de films (Les Enfants du Capitaine Grant, etc.). Et cette évidence que je RECONNAIS devant la barbiche de Jules Verne : c'est ça que je dois devenir, c'est ça que je SUIS. Et hop, illico, j'ai foncé rejoindre ma mère dans sa cuisine pour lui annoncer la (bonne ?) nouvelle: elle avait un fiston apprenti-déjà-écrivain. Puis j'ai foncé dans ma chambre écrire trois courtes histoires (les premières). La seule dont je me souvienne clairement racontait l'histoire d'un faucon au moyen-âge ! Après, j'ai eu neuf ans, dix ans, quinze ans... Ce qui a compté, ce sont toutes ces rencontres qui ont balisé mon parcours de lecteur. Corbière m'a attrapé à la fin du collège. Fante m'a sauvé du lycée. Cendrars du foyer pour SDF où je bossais vers la vingtaine, etc.

Emeric Cloche : Tu es né le jour de la sortie de La Horde Sauvage, le cinéma influence-t-il ta façon d'écrire ?

Frédérick Houdaer : N'importe quel auteur né au XXe siècle a connu l'influence du cinéma. Après, chacun se positionne comme il l'entend. L'accepte, la refuse... Le seul prof digne de ce nom que j'ai eu, ado, a été... un magnétoscope (celui que je me suis offert avec ma première paye à quinze-seize ans) ! Je suis clairement un ancien cinéphile. Un ex. Maintenant, les enjeux se déplacent pour moi. J'écris moins "visuel", moins avec l'œil, plus avec l'oreille. La musique est entré dans ma vie depuis quelques années seulement, mais elle s'insinue partout. Et puis, il y a la pratique des lectures publiques, des performances avec d'autres auteurs-comédiens-musiciens, etc. Oui, "l'oreille" prend toute sa place. Tout cela change ma façon d'écrire, je ne sais pas si je suis clair, là. À dix-sept ans, je me reconnaissais dans la formule de Truffaut "Tous les écrivains sont des metteurs en scène frustrés, tous les metteurs en scène sont des écrivains ratés". Maintenant, je serais plus... dubitatif. Disons que je me méfie de plus en plus de la toute puissance de l'image. Kafka a écrit des trucs très durs là-dessus, comparant le cinéma à un volet métallique venant fermer notre regard (je retrouve plus la citation, elle était meilleure, plus courte). La télé marche très peu chez moi. J'ai la chance d'avoir des amis toujours cinéphiles qui m'offrent des séances de rattrapage DVD remarquables. Je fréquente les salles de cinéma, mais moins qu'avant. Il est clair que certains films me font me poser des questions purement techniques en matière d'écriture. Je vois un film comme Memento de Nolan, et je me demande: cette scène, cet enchaînement de scènes là, je l'écrirais comment, avec quels temps de narration ? Avec mon stylo-caméra, pas de doute, je peux aller beaucoup plus loin que l'effet "bullet-time", je peux étirer le temps à l'infini... Qu'est-ce que je peux tenter avec mon stylo que Spielberg n'a pas les moyens de réaliser ? Ça me semble une bonne question quand on écrit en 2007.

Emeric Cloche : Tu es l'auteur d'un recueil de poésie, Angiomes, paru aux éditions La Passe du Vent. Quand tu écris un roman, quelle place tient la poésie dans ton processus d'écriture ?

Frédérick Houdaer : La première. Je te réponds "emploi du temps". Je me lève très tôt. Les vingt premières minutes d'écriture sont réservées à la poésie. Ensuite, et seulement ensuite, j'attaque le roman en cours. Et deux ou trois heures plus tard, j'enchaîne sur l'article que je dois écrire pour tel ou tel journal. Cet ordre ne doit rien au hasard. J'ai essayé différents enchaînements. Retenu celui qui me semblait le plus... fluide. D'abord, la poésie donc. Quand je suis "le plus frais" et là où tout semble le plus "ouvert" (pour les tartines sur le travail à l'aube, voir Philippe Jaccottet). Ensuite, embrayer sur un effort plus long, le roman donc. Enfin, quand j'en peux plus, je "file" (j'habite un quartier de canuts) le dernier article qu'on m'a commandé, ce qui requiert un certain savoir-faire mais aucune prise de risque en matière d'écriture. J'ai la conviction que ce n'est pas les mêmes zones de mon cerveau qui surchauffe lors de ces différentes étapes. Que je me repose en passant de l'une à l'autre. Je suis pas le premier à le dire, mais "l'emploi du temps", c'est un sujet méga-important !

Emeric Cloche : Tes six romans tournent autour du polar. Pourquoi avoir choisi le noir pour t'exprimer ?

Frédérick Houdaer : Quand j'ai écrit ce qui allait devenir mon premier roman noir publié (L'Idiot n°2), j'étais déjà l'auteur de plusieurs romans "blancs" (pas publiés puisque, pour la plupart d'entre eux, pas publiables). J'ai pu constater quelques bouleversements dans le paysage éditorial de l'époque, à savoir : chaque boite d'édition créait sa collection de polars. J'aimais ce genre, le connaissais bien... Je me suis passé une commande en quelque sorte. Et avec L'Idiot n°2, j'ai constaté avoir écrit un roman plus "perso" que certains de mes textes autobiographiques pondus précédemment. Si je continue d'écrire du "noir" au jour d'aujourd'hui, rien ne m'autorise à dire que j'en écrirai toujours dans vingt ans. Par contre, écrire pour le théâtre, pour des comédiens et des comédiennes, ça oui, c'est d'actualité pour moi depuis trois ans, et ce n'est pas près de partir.

Emeric Cloche : Pourquoi écrire ?

Frédérick Houdaer : La réponse qui vient, sans réfléchir : J'écris pour sortir de prison. Après, si je développe, il y en a pour trois plombes. 




Interview de Frédérick Houdaer réalisée par Emeric Cloche pour http://www.polarnoir.fr/index.php en mai 2007
http://houdaer.hautetfort.com/

Ecrits corsaires - Pier Paolo Pasolini


Les pleurs de l'excavatrice - Pier Paolo Pasolini

 
 
 
II

Pauvre comme un chat du Colisée,
je vivais dans une bourgade faite de chaux
et de nuées de poussière, loin de la ville

et de la campagne, coincé tous les jours
dans un autobus branlant :
et chaque aller, chaque retour,
 
était un calvaire de sueur et d'angoisse.
De longues marches dans une chaude brume,
de longs crépuscules devant les feuillets

entassés sur la table, et les chemins de boue,
les murettes, les masures enduites de chaux
avec leurs murs nus, et des rideaux en guise de porte...

Le marchand d'olives, le fripier passaient,
venus de quelque autre bourgade,
avec leur marchandise poussiéreuse qui semblait

être le fruit d'un vol, et l'allure cruelle
de jeunes gens vieillis parmi les vices
comme ceux dont la mère est âpre, et a faim.

Neuf, dans la nouveauté du monde,
libre - une ardeur, un souffle
que je ne puis décrire, emplissait la réalité

humble et sordide, immense et confuse,
qui fourmillait en ces faubourgs méridionaux,
d'un sentiment de piété tranquille.

Une âme, en moi, qui n'était pas tout à fait mienne,
une petite âme, en ce monde infini,
croissait, nourrie de l'allégresse

de celui qui aimait, même sans être aimé.
Et tout s'éclairait, à cet amour.
Peut-être encore un amour d'enfant, héroïque,

et pourtant mûri par l'expérience
qui naissait au pied de l'histoire.
J'étais au coeur du monde, en ce monde

de hameaux tristes, bédouins,
de jaunes prairies rabotées
par un vent qui jamais ne faisait trêve,

venant de la mer chaude de Fiumicino,
ou de la plaine, où se perdait
la ville parmi les masures; un monde
sur lequel pouvait seul régner,
fantôme carré et jaunâtre,
en cette brume, jaunâtre aussi,
 
percée de mille rangées identiques
de fenêtres et de barreaux, le Pénitencier,
parmi les champs antiques et les hameaux assoupis.
 
Les lambeaux de papier et la poussière qu'en aveugle
le vent léger entraînait çà et là,
les pauvres voix sans résonance

d'humbles femmes venues des monts
Sabins, de l'Adriatique, et qui maintenant
campaient là, avec des essaims

de gamins durs et amaigris,
hurlant, dans leurs tricots déguenillés,
leurs culottes courtes délavées et brûlées,

les soleils africains, les violentes pluies
qui changeaient en torrents de boue
les chemins, les autobus en bout de ligne

enfouis, chacun dans son coin,
entre une dernière traînée d'herbe blanche
et quelques tas d'ordures, aigre et ardent...

c'était le centre du monde, tout comme était
au centre de l'histoire mon amour 
pour cela : et en cette

maturité, qui, n'en étant qu'à sa naissance,
était encore amour, tout était
sur le point de devenir clair - tout était

clair ! Ce bourg nu, dans le vent,
n'était plus romain, ni méridional,
ni ouvrier, c'était la vie

dans sa lumière la plus réelle :
vie, et lumière de la vie, emplie
d'un chaos non encore prolétaire,

comme le veut le grossier journal
de la cellule, le dernier
imprimé qu'on agite : os

de la vie de tous les jours,
pure, de n'être que trop
proche, absolue, de n'être que

trop misérablement humaine.


in Les cendres de Gramsci, 1956 - traduction José Guidi

Le rêve, Le matin, La mort et autres poèmes - Ernst Herbeck

dessin d'Ernst Herbeck



Le rêve est un papier
le rêve est à la nuit
alors vint le portier
qui ouvre les huis.
 le rêve est claire lumière
la mort est la femme
et Le jour est le rêve
et l’arbre est le rêve
 
 
 
 
 
 
En automne, là, échelonne le vent des fées
alors dans la neige les
crinières se rencontrent. Des
merles sifflent claironnent
dans le vent et mangent.
 
 
 
 
La mort est toute grande.
La mort est grande
Ta mort est semoule.
La mort est belle.
La mort est aussi.
La mort des animaux.
La mort est stupide aussi.
Je peux aller dans la mort.
La mort dans l'école en fille.
 
 
 
 
 
La bougie appartient à toute la famille. 
Avant tout pour les jours sombres. 
L'allumer et l'apprécier. 
Je veux dire l'obscurité.






Je tape un clou.
Je, pronom pers., tape, un
verbe, un clou, un symbole
de dureté et de force. Je
tape un clou – un
processus de travail

L'Amigo - Paul Verlaine

Prison de Guingamp.


Courte, mais bonne.
D’ailleurs un pur prélude.
Voici. En juillet 1873, à Bruxelles, par suite d’une dispute dans la rue, consécutive à deux coups de revolver dont le premier avait blessé sans gravité l’un des interlocuteurs et sur lesquels ceux-ci, deux amis, avaient passé outre, en vertu d’un pardon demandé et accordé dès la chose faite, — celui qui avait le si regrettable geste, d’ailleurs dans l’absinthe auparavant et depuis, eut un mot tellement énergique et fouilla dans la poche droite de son veston où l’arme encore chargée de quatre balles et dégagée du cran d’arrêt, se trouvait, par malchance, — ce d’une tellement significative façon — que l’autre, pris de peur, s’enfuit à toutes jambes par la vaste chaussée (de Hall, si ma mémoire est bonne), poursuivi par le furieux, à l’ébahissement des pons Pelches traînant leur flemme d’après-midi sous un soleil qui faisait rage.
Un sergent de ville qui flânait par là ne tarda pas à cueillir délinquant et témoin. Après un très sommaire interrogatoire au cours duquel l’agresseur se dénonça plutôt que l’autre ne l’accusait, et tous deux, sur l’injonction du représentant de la force armée, se rendirent en sa compagnie à l’Hôtel de Ville, l’agent me tenant par le bras, car il n’est que temps de dire que c’était moi l’auteur de l’attentat et de l’essai de récidive dont l’objet se trouvait n’être autre qu’Arthur Rimbaud, l’étrange et grand poète mort si malheureusement le 23 novembre dernier.
Très bien, l’Hôtel de Ville de Bruxelles dans son gothique un peu trop terriblement Renaissance. Pendant que je ne le vois pas, dame ! depuis cette aventure, je lui rends cet hommage impartial auquel je ne pensais, vous vous en doutez, guère, tandis qu’amené sous son porche ou plutôt sur l’un de ses porches, au bureau d’un commissaire de police des plus stricts, guindés et raides, comme le sont communément les cinq sixièmes de ces fonctionnaires ou de leurs semblables, un peu d’ailleurs pour la forme dans les cas ordinaires tandis que dans l’espèce, ici, c’était du sérieux, non du chiqué.
Après le plus court, mais, grâce à un insouci à moi plus peut-être qu’à mon compagnon, des conséquences qui pouvaient s’ensuivre pour votre serviteur, le plus circonstancié des procès-verbaux (est-ce bien l’expression ?), le magistrat, relâcha Rimbaud, tout naturellement, mais en le prévenant d’avoir à se tenir à la disposition et décida que je serai conduit sur-le-champ à « l’Amigo ».
Ce nom cordial, vestige de l’occupation espagnole aux xvie et xviie siècles, rend bien notre mot français « violon » pour désigner un poste de police. Cet Amigo n’étant à quelques pas de l’Hôtel de Ville j’y fus bientôt, escorté de deux sbires dont cette fois un brigadier ou sous-brigadier, ces galons-là m’indifférant fort à cette époque et, le dirai-je ? — depuis. Pas beau, par exemple, l’Amigo. Propre tout au plus, et le fier mérite au pays de la propreté à outrance ! Comme j’avais de l’argent sur moi — c’est tout, avec mes habits, ce qu’on m’avait laissé au commissariat — on me mit d’office à la pistole ce qui au fond est bien. Mais la cette pistole, prenant air et jour par un vasistas situé trop haut, avec, dedans, deux lits, deux tables et deux chaises, et toutes autres commodités, une exceptée, omises, ne me procura pas la paix comportée : un ivrogne bien mis, fléau pire ! n’ayant pas tardé à partager mon sort, se rendit insupportable de toute façon toute la nuit. Et du dehors, des chants, des cris, des braillements, parvenaient jusqu’à des heures très avancées. Des airs surtout de La Fille de la Mère Angot, alors dans la fleur de sa nouveauté… belge, me tympanisèrent jusqu’à l’aube. Un litre de faro, du fromage et du pain, avec l’espoir qu’on me donnait ou plutôt me vendait, en outre, d’une prompte mise en liberté me laissèrent paraître néanmoins le temps bien long. Vers sept heures du matin, ma porte s’ouvrit — quels verroux ! — et l’on me fit descendre de quelques marches, dans une petite cour pavée où me furent apportés le café au lait et le petit pain nommé pistolet, traditionnels en Bruxelles. Les heures passèrent très nombreuses, me semblait-il ; à toutes mes questions sur ma délivrance prochaine, de vagues, je dis vagues geôliers, moitié en « civils », moitié en policiers, en pantoufles, flemmards, impolis et patelins, répondaient : « Oui, tout à l’heure, savez, ils vont v’nir, soyez sûr, tu verras… », si bien qu’après, vers une heure des pommes de terre en purée et je ne sais plus quelle viande mi-partie bouillie et rôtie de veau ou d’agneau avalées sans appétit, je fus appelé… vers une voiture cellulaire, assez semblable aux « paniers à salade » affectés chez nous à certains transports féminins pour la Préfecture, c’est-à-dire à panneaux métalliques peints en jaune et noir extérieurement et donnant quelque prise aux yeux sur le dehors. C’est ainsi que je parcourus une partie, inconnue de moi, de Bruxelles, le regard errant sur des rues montueuses pleines de foules pauvres, de marchés chétifs, qui grimpent de la ville centrale jusqu’à l’ancienne prison des Petits-Carmes, où je me vis écroué, non sans brutalité, mais, enfin ! débarrassé du cabriolet qu’au sortir de la maussade roulotte m’avait « foutu » au poing un ins-pec-teur, pour le moins, tant ce… salop ! était chamarré d’argent et armé d’un sabre qui n’en finissait pas, — écroué, dis-je, sous la rubrique, qui me fut transmise ès un papier où il y avait imprimé en tête sous une balance avec « pro justitia » en exerge, rubrique écrite par le gendarme qui me remit la feuille d’écrou :
« Tentatiffe d’asacinat. »

Chroniques de l'hôpital - Paul Verlaine

Chipé sur ce blog : http://emieriegaud.canalblog.com/


Décidément, tout de même, il noircit, l'hôpital, en dépit du beau mois de juin dont nous jouissons, toute verdure humide de pluie sentant bon et luisant de clarté vive. Oui, l’hôpital se fait noir, malgré philosophie, insouciance et fierté !

« Nous nous plairions au grand soleil
Et sous les rameaux verts des chênes, »

nous, les poètes, aussi bien qu’eux, les ouvriers nos compagnons de misère et de « salles ». Et vivent les purs luxes, et les femmes, pures ou non, et la vraie vie vivante, pure et impure !
En attendant, frères, artisans de l’une et de l’autre sorte, ouvriers sans ouvrage et poètes... avec éditeurs, résignons-nous, buvons notre peu sucrée tisane ou ce coco, avalons bravement qui son médicament, qui son lavement, qui sa chique ! Suivons bien les prescriptions, obéissons aux injonctions, que douces nous semblent les injections et suaves les déjections, et réprimons toutes les objections, sous peine d’expulsions toujours dures, même en ce mois des fleurs et du foin, des jours réchauffants et des nuits clémentes, pour peu que l’on loge le diable dans sa bourse, et la dette et la faim à la maison.
Évidemment, nous sortirons tôt ou tard, plus ou moins guéris, plus ou moins joyeux, plus ou moins sûrs de l’avenir, — à moins que plus ou moins vivants. Alors nous penserons avec mélancolie, une mélancolie que j'ai déjà connue dans mes « entr'actes », un tantinet rageuse, goguenarde un petit, reconnaissante tour à tour et rancunière à nos souffrances morales et autres, aux médecins inhumains ou bons, aux infirmiers rosses ou pas, à telle ou telle surveillante qu'on maudissait quand on ne la mystifiait pas, — pas nous, les autres ! — parce qu'elle était trop bonne, etc., etc.
Et peut-être un jour regretterons-nous ce bon temps où vous, travailleurs, vous vous reposiez ; où nous, les poètes, nous travaillions ; où toi, l'artiste, tu gagnais ton banyuls et tes todds avec des portraits de suppléantes et d'élèves et quelles « fresques » dans la salle de garde !
Oui, peut-être un jour nous reviendront, mélodieuses du passé, ces conversations de lit à lit, de bout à bout de salle parfois : « Allons, messieurs, un peu de silence, donc ! Nous ne sommes pas ici à la Chambre. Taisez-vous, 27, espèce de cheval de retour ! C'est toujours les abonnés qui font le plus de pétard ! », ces discussions plus qu'animées et rien moins qu'attiques ; ils nous reviendront, ces sommeils coupés de cris d'agonie, ces vociférations de quelque alcoolique, ces réveils avec de ces nouvelles : « Le 15 a cassé sa pipe. — As-tu entendu ce cochon de 4 ? Quel nom de Dieu de sale ronfleur ! » Par-dessus tout nous reviendra, hélas ! sous forme d'utile regret, ce calme sobre, cette stricte sécurité de ces lieux de douleur, certes, mais aussi de soins sûrs et de pain sur la planche.
Peut-être, un jour que la mort nous tâtera, que la maladie avant-courrière et fourrière nous tiendra fiévreux et douloureux, peut-être miséreux et solitaires, les reverrons-nous, non sans attendrissement et une sorte de triste — ô bien triste ! — gratitude, ces longues avenues de lits bien blancs, ces longs rideaux blancs, car tout est long et blanc, en quelque sorte, en ces asiles...
Tout, sauf, en ce jour suprême de juin, pour moi, las de tant de pauvreté (provisoirement, croyez-le, car si habitué, moi, depuis cinq ans!), l'Hôpital avec un grand H, l'idée atroce, évocatrice d'une indicible infortune, de l'hôpital moderne pour le poète moderne, qui ne peut, à ses heures de découragement, que le trouver noir comme la mort et comme la tombe, et comme la croix tombale, et comme l'absence de charité, votre hôpital moderne, tout civilisé que vous l'ayez fait, hommes de ce siècle d'argent, de boue et de crachats !

1891

La grande défonce - Charles Bukowski

   L'autre soir je me suis retrouvé dans un concert-d'habitude je déteste ça.   Au fond, je suis un solitaire, un vieil ivrogne qui préfère boire tout seul, avec sans doute pour unique espoir d'entendre un peu de Mahler ou de Stravinski à la radio.   Mais ce soir-là j'étais dans la foule en folie.   Je ne vous dirai pas pourquoi, car c'est une autre histoire, sans doute plus longue, sans doute plus déroutante.   J'étais debout dans mon coin, à boire mon vin, à écouter les Doors, les Beatles ou l'Airplane se mélanger avec le brouhaha des voix, et je me suis rendu compte que j'avais besoin d'une cigarette.   J'étais à sec.   Ça m'arrive souvent.   J'ai vu deux jeunes types, tout proches, les bras pendant et oscillant, le corps mou, bovin, le cou tordu, pour ainsi dire en caoutchouc, du caoutchouc en charpie qui s'étirait et se disloquait.
   Je me suis dirigé vers eux :
   - Eh les gars, l'un de vous n'aurait pas une cigarette ?
   Ça a littéralement fait rebondir le caoutchouc. J'ai regardé les deux types, ils se sont branchés, en flippant comme des fous.
   - On fume pas, mec ! MEC, on ne fume... pas de cigarettes.
   - Non, mec, on ne fume pas, pas ça, non, mec.
    Flipflop. Flipflap. Du caoutchouc.
   - On va à Ma-li-bouuu, mec, ouais, on va à Malll-i-bOUUU ! mec, on va à M-a-li-bouuuuu !
   - Ouais, mec !
   - Ouais, mec !
   - Ouais !
   Flipflap. Ou flapflap.
    Ils étaient tout simplement hors d'état de me dire qu'ils n'avaient pas de cigarettes.    I1 fallait qu'ils me refilent leur baratin, leur religion : les cigarettes étaient bonnes pour les péquenots.    Ils allaient à Malibu, dans une de ces cabanes déglinguées et tranquilles de Malibu, pour se rouler un petit joint.    Ils me rappelaient, en un sens, ces vieilles dames au coin des rues qui vendaient La Sentinelle.    Tout ce monde du LSD, du STP, de la marijuana, de l'héroïne, du haschich et du sirop pour la toux est intoxiqué par ce canard : sois avec nous, mec, ou tu n'es rien, ou tu es mort.    Le baratin des consommateurs de défonce est plein d'obligations.    En plus des risques d'arrestation, ils sont incapables de consommer tranquillement, juste pour leur plaisir; ils doivent faire SAVOIR qu'ils en prennent.    Ensuite, ils essaient de raccrocher ça à l'Art, au Sexe et à la Scène marginale.    Leary, leur Dieu de l'Acide, leur dit : " Décrochez. Suivez-moi. "    Puis il loue une salle de concert en ville et il leur fait payer cinq dollars par tête pour l'entendre parler.    Puis Ginsberg se pointe et proclame que Bob Dylan est un grand poète.    Coup de pub entre les grandes vedettes de la défonce.    Amérique.   
    Laissons courir, c'est encore une autre histoire.    La bête a beaucoup de pattes et une toute petite tête, dans mon récit, comme dans la réalité.    Revenons plutôt à ces jeunes gens " in ", les défoncés.    Leur vocabulaire. " Super, mec. Tu vois ce que je veux dire. La scène. Cool. In. Largué. Bourgeois. La planète. S'éclater. Baby. Pépé. "    Et ainsi de suite.    J'ai entendu les mêmes phrases, si on appelle ça des phrases, quand j'avais douze ans, en 1932, et d'entendre les mêmes choses trente-cinq ans après ne te fait pas brûler d'amour pour ceux qui les prononcent, surtout s'ils se croient dans le coup.    La plupart des vieux mots viennent des consommateurs de drogues dures, cuillère et seringue, et des vieux Noirs des orchestres de jazz.    Le vocabulaire a évolué depuis chez les vrais types " in ", mais les soi-disant mecs dans le coup, comme le duo sans cigarette, parlent toujours comme en 1932.    
   Que la défonce soit créative, j'en doute, et comment !    De Quincey a écrit de bonnes choses et le Mangeur d'opium est joliment torché, malgré quelques passages assez barbants.    C'est dans la nature des artistes de tenter presque toutes les expériences.    Les artistes sont des découvreurs, désespérés et suicidaires.    Mais la défonce vient APRES l'Art, après que l'artiste existe.    La défonce ne produit pas l'Art.    Mais elle devient souvent la récréation de l'artiste, comme une cérémonie de l'être, et les soirées de défonce lui fournissent aussi un sacré matériel, avec tous ces gens qui se déculottent le cerveau, ou qui, s'ils ne se déculottent pas, baissent leur garde.    
   Vers 1830, les soirées de défonce et les orgies sexuelles de Gautier alimentaient les conversations de tout Paris.    On savait aussi que Gautier écrivait des poèmes.    Aujourd'hui, on se souvient surtout de ses soirées.
   Je saute sur une autre patte de la bête : je n'aimerais pas du tout me faire arrêter pour usage et/ou possession de marijuana.    C'est comme si on m'accusait de viol pour avoir reniflé une paire de slips sur une corde à linge.    L'herbe ne vaut pas le coup, tout simplement.    Le plus fort de son effet est causé par la certitude préconsciente qu'on va se mettre à planer.    Si on remplaçait l'herbe par un produit ayant la même odeur, la plupart des fumeurs éprouveraient la même chose : " Eh, baby, c'est de la BONNE, vraiment super ! "
    Quant à moi, je préfère boire deux boîtes de bière.    Je garde mes distances, pas tellement à cause des flics mais parce que la drogue m'ennuie et ne me fait pas grand-chose.    Mais je peux garantir que les effets de l'alcool et de la marijuana sont différents.    On peut se défoncer à l'herbe et s'en apercevoir à peine.    Avec la bibine, vous savez en général très bien où vous en êtes.    Je suis de la vieille école, moi : j'aime savoir où j'en suis.    Mais si d'autres ont envie d'herbe, d'acide ou de seringue, pas d'objection.    C'est leur affaire et tout ce qui est bon pour eux est bon pour eux.    C'est tout.
   On ne manque pas de sociologues à faible quotient intellectuel aujourd'hui.    Pourquoi j'en ajouterais, avec mon intelligence supérieure ?   On a tous entendu ces vieilles femmes qui disent: " Oh, comme c'est AFFREUX cette jeunesse qui se détruit avec toutes ces drogues !   C'est terrible ! "   Et puis tu regardes la vieille peau : sans dents, sans yeux, sans cervelle, sans âme, sans cul, sans bouche, sans couleur, sans nerfs, sans rien, rien qu'un bâton, et tu te demandes ce que son thé, ses biscuits, son église et son petit pavillon ont fait pour ELLE.   Et les vieux se mettent parfois dans une colère noire contre les jeunes : " Bon sang, j'ai travaillé DUR toute ma vie ! " (Ils prennent le travail pour une vertu, mais ça prouve seulement qu'un type est taré.)   Les jeunes veulent tout pour RIEN !   Ils s'abîment la santé avec la drogue, ils s'imaginent qu'ils vont vivre sans se salir les mains !
   Puis tu LE regardes :
   Amen.
   Il est seulement jaloux.   Il s'est fait enculer, on lui a piqué ses plus belles années.   Il meurt d'envie de baiser.   S'il tient jusqu'au bout.   Mais il peut plus.   Donc, maintenant, il veut que les jeunes souffrent comme il a souffert.   
   La plupart du temps, c'est de ça qu'il s'agit.   Les défoncés en font trop à propos de leur sacrée défonce et le public pareil avec l'usage de la drogue.   La police se remue et les défoncés se font pincer, et ils se prennent pour des martyrs, tandis que l'alcool reste légal, tant que vous ne dépassez pas la mesure et que vous n'êtes pas pris dans la rue et mis en prison.   Quoi que vous donniez à la race humaine, elle s'écorchera avec et vomira dessus. Si on légalisait la défonce on se sentirait un peu mieux aux Etats-Unis, mais pas tellement.   Tant qu'il y aura des tribunaux, des prisons, des hommes de loi et des lois, les gens se défonceront.
    Leur demander de légaliser la défonce, c'est un peu comme leur demander de beurrer les menottes avant de nous les passer.   Quelque chose encore vous intrigue : pourquoi ce besoin de drogue ou de whisky, de fouets ou de cuirs, d'une musique qui gueule si fort qu'elle empêche de penser, d'asiles, de chattes mécaniques et de 162 matches de base-ball par saison, du Viet-nam, d'Israël ou de la peur des araignées, de ton amour qui rince son dentier jauni dans l'évier avant de baiser ?
    Il y a des réponses de fond et il y a le petit bout de la lorgnette.   Nous nous amusons toujours avec le petit bout de la lorgnette parce que nous ne sommes pas assez mûrs ou assez vrais pour dire ce que nous voulons.   Nous avons cru pendant des siècles que c'était le christianisme.   Nous avons jeté les Chrétiens aux lions puis nous avons laissé les Chrétiens nous donner aux chiens.   Nous avons compris que le communisme remplissait un peu l'estomac de l'homme de la rue mais qu'il ne changeait guère son âme.   Maintenant nous jouons avec les drogues, comme si elles devaient ouvrir des portes.   L'Orient a connu la drogue, bien avant la poudre à canon.   Ils ont compris qu'ils souffraient moins et qu'ils mouraient plus.   Se défoncer ou ne pas se défoncer.
   - On va à M-a-li-bouu, mec, ouais, on va à Malllll-i-bOOUUU !
   Vous permettez que je me roule un peu de Bull Durham ?
   - Hé, toi, tu veux une taf ? 

Les contes de la folie ordinaire - Charles Bukowski (1920 -1994), paru en 1967. 

La vitesse de libération - Paul Virilio


La chronophotographie du chat en chute libre - Etienne Jules Marey. Noir et blanc, muet, court, 1894


Pour illustrer cette agrandissement soudain de la vision, consécutif à l’accroissement de la vitesse, écoutons le récit d’un parachutiste, spécialiste de la chute libre : « La chute-à-vue consiste à apprécier visuellement, à tout moment de la chute, la distance à laquelle on se trouve du sol. L’évaluation de la hauteur et l’appréciation du moment exact où il faut déclencher l’ouverture du parachute résultant d’une impression visuelle dynamique. Quand on vole en avion à 600 mètres de hauteur, on n’a pas du tout la même impression visuelle que lorsqu’on franchit cette hauteur en chute verticale, à grande vitesse. Quand on se trouve à 2000 mètres, on ne s’aperçoit pas que le sol approche. En revanche, quand on arrive aux environs de 800 à 600 mètres, on commence à le voir « venir ». La sensation devient assez rapidement effrayante car le sol fonce sur soi. Le diamètre apparent des objets croît de plus en plus vite et l’on a soudain la sensation de les voir non plus se rapprocher, mais s’écarter brusquement, comme le sol se fendait. » (M. Dufourneaux, L’attrait du vide, Calmann-Levy, 1967).
Ce témoignage est précieux car il illustre de manière véritablement gravifique, le vertige de la perspective, sa pesanteur apparente. Avec ce « chuteur-à-vue », la géométrie perspective apparaît pour ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : une précipitation de la perception où la rapidité même de la chute libre donne à voir le caractère fractal de la vision résultant de l’accommodation oculaire à grande vitesse.

Hie ! - Arthur Cravan.

Portrait d'Arthur Cravan par Jean-Paul-Louis Lespoir
 
 
 
 
Quelle âme se disputera mon corps ?
J’entends la musique :
Serai-je entraîné ?
J’aime tellement la danse
Et les folies physiques
Que je sens avec évidence
Que, si j’avais été jeune fille,
J’eusse mal tourné.
Mais, depuis que me voilà plongé
Dans la lecture de cet illustré,
Je jurerais n’avoir vu de ma vie
D’aussi féeriques photographies :
L’océan paresseux berçant les cheminées,
Je vois dans le port, sur le pont des vapeurs,
Parmi des marchandises indéterminées,
Les matelots se mêler aux chauffeurs ;
Des corps polis comme des machines,
Mille objets de la Chine,
Les modes et les inventions ;
Puis, prêts à traverser la ville,
Dans la douceur des automobiles,
Les poètes et les boxeurs.
Ce soir, quelle est ma méprise
Qu’avec tant de tristesse,
Tout me semble beau ?
L’argent qui est réel,
La paix, les vastes entreprises,
Les autobus et les tombeaux ;
Les champs, le sport, les maîtresses,
Jusqu’à la vie inimitable des hôtels.
Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,
Prendre tous les trains et tous les navires,
Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.
Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre, [acrobate, acteur ;
Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ; millionnaire, [bourgeois, cactus, girafe ou corbeau ;
Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan, [chasseur, industriel,
Faune et flore :
Je suis toutes les choses, tous les hommes, et tous les animaux !
Que faire ?
Essayons du grand air,
Peut-être y pourrai-je quitter
Ma funeste pluralité !
Et tandis que la lune,
Par-delà les marronniers,
Attelle ses lévriers,
Et, qu’ainsi qu’en un kaléidoscope,
Mes abstractions
Elaborent les variations
Des accords
De mon corps,
Que mes doigts collés
Au délice de mes clés
Absorbent de fraîches syncopes,
Sous des motions immortelles
Vibrent mes bretelles ;
Et, piéton idéal
Du Palais-Royal,
Je m’énivre avec candeur
Même des mauvaises odeurs.
Plein d’un mélange
D’éléphant et d’ange,
Mon lecteur, je balade sous la lune
Ta future infortune,
Armée de tant d’algèbre,
Que, sans désirs sensuels,
J’entrevois, fumoir du baiser,
Con, pipe, eau, Afrique et repos funèbre,
Derrière des stores apaisés,
Le calme des bordels.
Du baume, ô ma raison !
Tout Paris est atroce et je hais ma maison.
Déjà les cafés sont noirs.
Il ne reste, ô mes hystéries !
Que les claires écuries
Des urinoirs.
Je ne puis plus rester dehors.
Voilà ton lit ; sois bête et dors.
Mais, dernier des locataires,
Qui se gratte tristement les pieds,
Et, bien que tombant à moitié,
Si j’entendais sur la terre
Retentir les locomotives,
Que mes âmes pourtant redeviendraient attentives !

La Tour Eiffel Sidérale - Blaise Cendrars


















Tout à coup, la rampe du premier cinéma de Glaréola s'incendia et ce fut le rush de toute la ville vers une affiche flamboyante et haute en couleurs. On annonçait Les Mystères de NewYork avec Pearl White. La rue s'étant vidée, j'en profitai pour appuyer sur le champignon, sortir de la ville dans la pétarade de mon échappement libre et franchir en trombe le vieux pont de bois branlant, puis, au bout de sept cents mètres, m'engager rive droite dans un ravin profond, dont j'escaladai les escarpements tout plantés de souches millénaires et de grands solitaires à moitié carbonisés, zigzaguant, tournant sur des bords à pic, appuyant toujours à droite, montant, montant à une vitesse folle, arraché, soulevé, prenant les virages à la corde, sur deux roues, comme dans les films à poursuites, tanguant, sursautant dans les ornières et les cahots , grimpant, tournant sur moi-même, m'élevant toujours en tire-bouchon, roulant à tombeau ouvert, mon engin remplissant la montagne du tintamarre de mon moteur aux reprises foudroyantes que répercutaient les parois rocheuses de l'étroit défilé, laissant derrière lui une traînée d'huile de ricin dont l'odeur me grisait autant que le mélisme de ses six cylindres signalant mon ascension en spirale au loin, et j'accélérais toujours, évitant de justesse, tant la nuit était noire et la piste mal tracée, blocs de rochers détachés, souches, troncs déracinés, géants abattus, entonnoirs, fourrés, taillis, coulées de caillasses et d'être déporté dans les tournants brusques, vidé de mon siège, les pneus, les amortisseurs, les ressorts gémissants, les freins grinçants, les roues bondissantes, comme si j'avais voulu rattraper le temps perdu l'après-midi dans la montagne d'en face, alors que plus je m'élevais maintenant sur celle-ci, moins j'avais envie d'arriver en haut, le temps ne comptant plus dans cette solitude nocturne et sauvage - à mi-côte, la forêt s'était faite dense et sous les grands arbres et les hautes frondaisons irréelles que découpaient mes phares, la nuit épaisse, absolue, chaude, résistante cédait à la trouée des phares comme une fourrure que l'on tâte et dont on éprouve le poil au toucher pour en apprécier l'épaisseur et la duveteuse qualité, j'y enfouissais mon visage brûlant, fermant les yeux - le temps ne comptant pas la nuit quand on se laisse emporter par le génie de la musique, le quatuor Poulet jouant en sourdine, comme moi, sûr de ses réflexes et de son instrument, en virtuose...
Le dernier raidillon, une forte rampe en remblai, une côte droite et tendue comme une corde de saltimbanque nouée au sommet d'un clocher un jour de foire ou de marché au village et sur laquelle un homme avance en équilibre instable, à peine assuré par son balancier - le danseur de corde ! un rêve que j'ai souvent vécu durant mon enfance, et, arrivé au sommet du clocher, je faisais un rétablissement sur les branches de la croix, une pirouette à la place du coq doré, les pieds en l'air, la tête en bas, et la terre avait disparu, la terre, le clocher, les toits, la place, le foirail, il n'y avait plus qu'un vide en bas, et je n'avais pas le vertige, et je planais dans le vide délicieusement comme la lune la tête en bas, les pieds en l'air ! - le dernier raidillon, très roide, débouchait en plein ciel, en balcon, sur une espèce d'esplanade suspendue, une table de rocher chauve dominant la vallée du Tiété et les lumières éclaboussantes de Glaréola nageant dans ses méandres, à mille mètres de profondeur, l'horizon d'en face, sur l'autre rive, bouché par la silhouette de la Serra de la Cascade du Chien, découpée en dos de baleine échouée et qui faisait écran noir sur le ciel étoilé, et quand, tournant le dos à cette poche occidentale grouillante de lumières électriques et d'étoiles, on cherchait à s'orienter, on se trouvait perdu au fond d'un cirque rempli de lune, en tête à tête avec des montagnes sourcilleuses au premier plan, tout un massif en amphithéâtre de forêts et de plantations nichées en gradins sur différents plans et à différents étages que l'on devinait plus ou moins proches ou éloignés et où devaient mener les sombres ravines noires, les coulées de forêt figée comme des coulées de lave pétrifiée qui cimentaient les différents reliefs aux différents niveaux, tout ce massif crayeux et charbonneux sous la lune diffuse, compartimenté et distribué comme sur une vieille gravure italienne la solitude des Camaldules ou sur une ancienne estampe chinoise la montagne aux mille Bouddhas, scénographie baroque, tourmentée, fouillée, où des chemins, des pistes, des sentiers enduits de lune serpentaient dans toutes les directions, allaient se perdre dans des lointains, et, par une large échancrure et comme à travers une vitre qui s'y adaptait exactement, on découvrait un autre plan du ciel criblé d'étoiles, mais ternies et poussiéreuse, peintes comme sur une toile de fond fripée, ridée, trop vaste, détendue et désamidonnée, ayant trop servi et entre les craquelures de laquelle et la trame usée à force d'avoir été enroulée et désenroulée comme celle d'un panorama dans la vitrine d'une agence de voyages je voyais scintiller des petites lumières à éclipse qui n'étaient pas les petites ampoules versicolores d'une publicité quelconque, ni les milliards de lucioles qui palpitaient cette nuit partout où je posais les yeux, mais celles d'un train en marche au fin fond de l'horizon nord, se déplaçant le long des crêtes successives et invisibles mais qu'il dessinait par son cheminement, son chenillement, clignotant dans l'éloignement et dont je croyais percevoir l'essoufflement de la locomotive - je m'étais arrêté pile sur l'esplanade lunaire, j'avais stoppé mon moteur, éteint mes phares par réflexes, mais le quatuor Poulet jouait toujours en sourdine - je croyais entendre l'essoufflement de la locomotive qui s'époumonait dans les côtes, au fin fond de l'horizon nord, lâchant des gerbes d'étincelles...

Les émigrants - Arno Schmidt



I

La lune précoce coulissait, rachitique tordue, au-dessus du remblai ; à nouveau repue de viande. Des buissons ornés d'un reste de pluie fraîche ; et peuv recom à fumer. Une grosse nuée putasse vautrait ses épaules grises derrière les bois couchants ; des macaronis et dedans la croûte râpée de gruyère. Deux bourrasques accoururent vers moi, avec des tendres crinières de poussière, corps jaunes transparents ; errèrent près de moi, gênées, troussèrent leur traîne en tremblant, firent une pirouette et eurent un soupir ravissant ( mais alors vint déjà la fourgonnette de Trempenau, et elles durent la suivre, entraînées, et cambrer à fond leurs dos de ménades : un en auto a toujours plus de chance ! )

Le soleil couché laissa encore longtemps derrière lui ce rouge de buvard dans lequel suintent par le haut des encres de nuit. Ensuite la pluie flua en diagonales autour d'arbres ossus ; le vent donnait des bourrades aux réfugiés tordus, dans les cheveux, sur les yeux, allez avance, et vite, les coqs-girouettes nasillaient sur les faîtes. Cité grise couverte d'ardoise ; pour la foutuième fois la ronde autour de Benefeld, toujours le grand tour. Le vent résonnait fort dans le ciel nu ; de la radio dévalait des mornes lucarnes : ils y étaient assis à la lueur d'une 25 watts, les faces rondes rageuses ; mes pieds glaiseux me poussaient dans le ruisselet du chemin, jusqu'à ce que mon coeur fût élimé comme mon manteau, purée, purée. Pas de dommages de guerre, pas d'indemnités de remeublement, pas de réévaluation des comptes-épargnes à l'Est ( maudits soient les ministres ! ). Les étoiles apparurent comme des voleurs en manteau de pluie dans les rampantes venelles de nuages. Mais en revanche trois hommes par chambre ; mais en revanche on réarme hé : quels sont ces veaux qui élisent leur boucher pour roi ! Le vent noir gesticulait comme un fou furieux, cognait et hurlait ; la branche suivante, il me la cingla à travers le front, siffla un comparse et cracha de la pluie : l'autre vint ioulant par-derrière, me souleva le chapeau et m'étrangla avec mon foulard. Mais en revanche les transferts de population ne marchent toujours pas ; dans n'importe quel métier, on est hors service à 65 ans ; mais l'homme d'Etat, Senelissimus, atteint sa pleine maturité à 75 ans seulement : de glace, totalement inhumain, grime, grigou, grincheux, grinçant. Me croisèrent trois hommes chauves-souris gris sous de longues capes voletantes, et déjà apparaissait le coin noir du toit paysan bas-saxon : personne hors les agriculteurs n'a le droit de parler des horreurs de la guerre : ces sempiternels contrôles, mon cher! Que  le Criwetz vous ! Une maigre chouette d'argent pend inerte dans un canevas de pins ; à l'étang : des bougres
Traduction Clad'arbres en guenilles de brume occupent le chemin, brandissant leurs bras noueux comme des massues. Dedans, la malédicité sur les tartines à la mélasse ; des murs lépreux, qui peut chauffer ce trou ; plonger dans le Belphégor de Wezel ( Dieu soit loué Beier n'était pas encore là ) ; c'est donc ça que nous faisons qu'on appelle vivre ( Et au-dehors la rixe du vent avait repris de plus belle. ) (...)

Arno Schmidt - Les émigrants - in Roses & Poireaux
Traduction Claude Riehl - p 99 - Editions Maurice Nadeau - 1994

Vaches en demi-deuil - Arno Schmidt




 I

Autrefois, dans ma jeunesse, moi aussi je me suis sans doute imaginé que le langage par mines et par gestes avait été inventé par des amoureux - tels des " petits voisins " prudemment tenus hors de portée de bras l'un de l'autre par des " parents sévères " ; (quoiqu'un pressentiment obscur me soufflât qu'ils se seraient petit à petit télégraphié, mimé, montré çà & là des choses peut-être graves ; spécial spécial.) Plus tard je me dis que cela eût pu être le fait de voleurs astucieux, la nuit, dans une bijouterie provisoirement éclairée ; ou aussi de politiciens abonnés aux écoutes, se reposant sur une pelouse, dans les Sept Montagnes, prêts à se coaliser. Aujourd'hui, je sais que ce furent forcément deux messieurs d'un certain âge à côté d'une scie circulaire ; après environ 40 minutes.
Arno Schmidt - Vaches en demi-deuil -Traduction Claude Riehl - Editions Tristram, 2000 - p. 75

" ... On n'est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s'y tenir... " Henri Michaux

Odilon Redon


J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt, je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents) ; faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.
 
Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?
 
En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constam­ment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’appa­raissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition - autre gêne - et je ne savais sur qui m’appuyer.
 
On est né de trop de Mères. - (Ancêtres : simples chro­mosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?) Et puis les idées des autres, des contemporains, partout télé­phonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».
 
J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ».
 
En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était­-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?
 
Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tache­tures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne sur­monte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté.
 
Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.
 
MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?
 
Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, dans un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.
 
On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice.)
 
Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).
 
La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.
 
On veut trop être quelqu’un.
 
Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.
 
Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?
 
Il y avait de la pression (vis a tergo).
 
Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.
 
Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise a sa volonté. Était­ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ?
 
Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?
 
Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.
 
... Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni sus­ceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles, ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.
 
Mes images ? Des rapports.
 
Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut-être que contrariétés du « moi », pertes d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du «pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.
 
 
 
Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adop­tées successivement. Et puis... est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu?
 
Gardons-nous de suivre la pensée d’un auteur* (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.
 
D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’ceil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)
 
Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas ; à peine parfois les premières ; mais les deuxièmes ? les troisièmes ? les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni le « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).
 
Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mytho­manie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plaît, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.
 
Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si riche­ment vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.
 
En un point aussi, volonté et pensée confluent, insépa­rables, et se faussent. Pensée-volonté.
 
En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.
 
Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.
 
Toute science crée une nouvelle ignorance.
 
Tout conscient, un nouvel inconscient.
 
Tout apport nouveau crée un nouveau néant.
 
Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé.
 
Et qu’importe ?
 
Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discor­dances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.
 
Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie. Tu pourrais essayer, peut-être, toi aussi ?