(pour que) (croisse) - Andrea Zanzotto



Ingrid GANTNER - L'Oeil de la forêt - 2009



Pour que croisse l'obscur,
pour que soit juste l'obscur,
pour que, un à un, des arbres
et des ramifications et des feuillaisons d'obscur,
il vienne plus d'obscur -
pour qu'en nous tout vienne mettre bas dans l'ombre
de sorte que donner et avoir, arbre le plus sombre,
se rendent à d'uniques racines – surgis
sombre dans la morsure – entre les arbres – surgis
menace nocturne, fumée menaçante:
du non-arborescent par trop grande luxuriance,
viens, pentes déjà montées sur les pentes, l'obscur,
viens, frondaisons tombées, montées sur les frondaisons, l'obscur,
suce-nous autant qu'il se peut dans le bien obscur, dans l'obscure cession
pour te refaire dans le jeu, instant après instant,
de feuillage obscur en obscure filiation
Crois à l'impourvue, toi: l'obscur, les obscurs,
et qu'il n'y ait rien d'autre que la bouche
accidentée pire, meilleure, qu'une envie de consubstantialité,
envie de salvation – bouche à bouche – d'obscur
Que la langue essaie, agresse, s'englue en obscur
nous et nous en langues-obscur
Pour que croisse et s'avère sans s'élancer
mais en s'apaisant dans son accomplissement, l'obscur,
Chaque non des arbres non des sentiers,
non du tubercule contorté, non des phalanges,
non des courbes, des glissades agiles d'herbes,
Pour qu'il croisse et se retrouve et puisse se distraire en espaces,
en tortures, en paix, en armes tendues à l'obscur -
main tendue à l'obscur, main à la belle obscure,
doigt de la main jamais las
de s'enchaî-chaîner, de se mouiller, d'être séants à l'obscur -
Langues toujours au surcroît, au très doux excès
d'obscur, agglutinées, deux qui bout de deux -
clameur, arbres, autour de l'obscur,
clameur de plus en plus haute jusqu'à se dédire en obscur,
jusqu'à la pacifique, la greffe criée, dans le toi, dans le moi, dans l'obscur
Greffe et retours de faveur, creuset d'obscur,
oh, toi, greffé d'obscur en obscur, toi,
prolongée, retranchée de feuille en feuille/obscur,
louée de fougère en fougère, dans le brut, dans le raffiné d'obscur
Mais tu vois et ne peut voir combien il est ici d'obscur,
langue tu as bu et bien d'avantage et des sentiers et des mousses intruses,
cependant, tu t'assures, tu apprêtes, tu désaperçois,
tu te stratifies, légère, bénie, en l'obscur

Non-mémoire, millénaires et milles, entassés dans le fornix
sont un doigt de l'obscur, ôte-le de la bouche, fais-le noeud de phalange,
ruine et répare l'obscur, ce sera ainsi un forfait et un futur
Trop de l'aine, du ventre, de glands et glandes
s'enaimant en obscur, engendre des genres, pétrit du tissu glial
Se précipiter hors baiser, se décoaguler, venir à portée
de tout possible obscur
Arbres possibles, arbres à eux-mêmes obscurs
jamais rassasiés, jamais, d'avoir accès en multitudes,
à se désorienter, à orienter, intolérable levure
Fange d'obscur qui doucement fornique, paît
dans les cavités où se fige de fugues (l'obscur)

Et la pluralité innombrable des modalités
de l'obscur, s'entretailler en innombrables – non deux -
d'obscures sexualités

Ici, en fèce, à l'obscur, être immanent
Là en voûte, à l'obscur, s'exhaler
Possibles, arbres – Possible, obscurs, obscur.
Obscur a soi, sexuée, humilité,
outrecuidance, pitié.


Le Galaté au bois (1978) - pp 167/169 - in Du paysage à l'Idiome
Traduction Philippe Di Meo 
Maurice Nadeau / Editions UNESCO - 1994

Manifeste Dada, 23 mars 1918 - Tristan Tzara



Hannah Höch, Untitled, photomontage, 1929, from an Ethnographic Museum.


Pour lancer un manifeste il faut vouloir : A.B.C.,
foudroyer contre 1, 2, 3,
s’énerver et aiguiser les ailes pour conquérir et répandre de petits et de grands a, b, c, signer, crier, jurer, arranger la prose sous une forme d’évidence absolue, irréfutable, prouver son non-plus-ultra et soutenir que la nouveauté ressemble à la vie comme la dernière apparition d’une cocotte prouve l’essentiel de Dieu. Son existence fut déjà prouvée par l’accordéon, le paysage et la parole douce.¦ Imposer son A.B.C. est une chose naturelle, — donc regrettable. Tout le monde le fait sous une forme de cristalbluffmadone, système monétaire, produit pharmaceutique, jambe nue conviant au printemps ardent et stérile. L’amour de la nouveauté est la croix sympathique, fait preuve d’un je m’enfoutisme naïf, signe sans cause, passager, positif. Mais ce besoin est aussi vieilli. En donnant à l’art l’impulsion de la suprême simplicité : nouveauté, on est humain et vrai envers l’amusement, impulsif, vibrant pour crucifier l’ennui. Au carrefour des lumières, alerte, attentif, en guettant les années, dans la forêt.
J’écris un manifeste et je ne veux rien, je dis pourtant certaines choses et je suis par principe contre les manifestes, comme je suis aussi contre les principes (décilitres pour la valeur morale de toute phrase — trop de commodité; l’approximation fut inventée par les impressionnistes). J’écris ce manifeste pour montrer qu’on peut faire les actions opposées ensemble, dans une seule fraîche respiration ; je suis contre l’action ; pour la continuelle contradiction, pour l’affirmation aussi, je ne suis ni pour ni contre et je n’explique pas car je hais le bon sens.
DADA — voilà un mot qui mène des idées à la chasse; chaque bourgeois est un petit dramaturge, invente des propos différents, au lieu de placer les personnages convenables au niveau de son intelligence, chrysalides sur les chaises, cherche les causes ou les buts (suivant la méthode psychanalytique qu’il pratique) pour cimenter son intrigue, histoire qui parle et se définit. Chaque spectateur est un intrigant, s’il cherche à expliquer un mot (connaître !). Du refuge ouaté des complications serpentines, il faut manipuler ses instincts. De là les malheurs de la vie conjugale.
Expliquer : Amusement des ventre rouges aux moulins des crânes vides.

DADA NE SIGNIFIE RIEN
Si l’on trouve futile et si l’on ne perd son temps pour un mot qui ne signifie rien… La première pensée qui tourne dans ces têtes est de l’ordre bactériologique : trouver son origine étymologique, historique ou psychologique, au moins. On apprend dans les journaux que les nègres Krou appellent la queue d’une vache sainte : DADA. Le cube et la mère en une certaine contrée d’Italie : DADA. Un cheval de bois, la nourrice, double affirmation en russe et en roumain : DADA. De savants journalistes y voient un art pour les bébés, d’autres saints jésusapellantlespetitsenfants du jour, le retour à un primitivisme sec et bruyant, bruyant et monotone. On ne construit pas sur un mot la sensibilité; toute construction converge à la perfection qui ennuie, idée stagnante d’un marécage doré, relatif produit humain. L’œuvre d’art ne doit pas être la beauté en elle-même, car elle est morte ; ni gaie ni triste, ni claire, ni obscure, réjouir ou maltraiter les individualités en leur servant les gâteaux des auréoles saintes ou les sueurs d’une course cambrée à travers les atmosphères. Une œuvre d’art n’est jamais belle, par décret, objectivement, pour tous. La critique est donc inutile, elle n’existe que subjectivement, pour chacun, et sans le moindre caractère de généralité. Croit-on avoir trouvé la base psychique commune à toute l’humanité ? L’essai de Jésus et la bible couvrent sous leurs ailes larges et bienveillantes : la merde, les bêtes, les journées.
Comment veut-on ordonner le chaos qui constitue cette infinie informe variation : l’homme ? Le principe : « aime ton prochain » est une hypocrisie. « Connais-toi » est une utopie mais plus acceptable car elle contient la méchanceté en elle. Pas de pitié. Il nous reste après le carnage l’espoir d’une humanité purifiée. Je parle toujours de moi puisque je ne veux convaincre, je n’ai pas le droit d’entraîner d’autres dans mon fleuve, je n’oblige personne à me suivre et tout le monde fait son art à sa façon, s’il connaît le joie montant en flèches vers les couches astrales, ou celle qui descend dans les mines aux fleurs de cadavres et des spasmes fertiles. Stalactites : les chercher partout, dans les crèches agrandies par la douleur, les yeux blancs comme les lièvres des anges. Ainsi naquit DADA d’un besoin d’indépendance, de méfiance envers la communauté. Ceux qui appartiennent à nous gardent leur liberté. Nous ne reconnaissons aucune théorie. Nous avons assez des académies cubistes et futuristes : laboratoires d’idées formelles. Fait-on l’art pour gagner de l’argent et caresser les gentils bourgeois ? Les rimes sonnent l’assonance des monnaies et l’inflexion glisse le long de la ligne du ventre de profil. Tous les groupements d’artistes ont abouti à cette banque en chevauchant sur diverses comètes. La porte ouverte aux possibilités de se vautrer dans les coussins et la nourriture.
Ici nous jetons l’ancre dans la terre grasse.
Ici nous avons le droit de proclamer car nous avons connu les frissons et l’éveil. Revenants ivres d’énergie nous enfonçons le trident dans la chair insoucieuse. Nous sommes ruissellements de malédictions en abondance tropique de végétations vertigineuses, gomme et pluie est notre sueur, nous saignons et brûlons la soif, notre sang est vigueur.
Le cubisme naquit de la simple façon de regarder l’objet : Cézanne peignait une tasse 20 centimètres plus bas que ses yeux, les cubistes la regardent d’en haut, d’autres compliquent l’apparence en faisant une section perpendiculaire et en l’arrangeant sagement à côté. (Je n’oublie pas les créateurs, ni les grandes raisons de la matière qu’ils rendirent définitives.) Le futuriste voit la même tasse en mouvement, une succession d’objet l’un à côté de l’autre agrémentée malicieusement de quelques lignes-forces. Cela n’empêche que la toile soit une bonne ou mauvaise peinture destinée au placement des capitaux intellectuels. Le peintre nouveau crée un monde, dont les éléments sont aussi les moyens, une œuvre sobre et définie, sans argument. L’artiste nouveau proteste : il ne peint plus (reproduction symbolique et illusionniste) mais crée directement en pierre, bois, fer, étain, des rocs, des organismes locomotives pouvant être tournés de tous les côtés par le vent limpide de la sensation momentanée.
Toute oeuvre picturale ou plastique est inutile ; qu’il soit un monstre qui fait peur aux esprits serviles, et non douceâtre pour orner les réfectoires des animaux en costumes humains, illustrations de cette triste fable de l’humanité. — Un tableau est l’art de faire se rencontrer deux lignes géométriquement constatées parallèles, sur une toile, devant nos yeux, dans la réalité d’un monde transposé suivant de nouvelles conditions et possibilités. Ce monde n’est pas spécifié ni défini dans l’œuvre, il appartient dans ses innombrables variations au spectateur. Pour son créateur, il est sans cause et sans théorie.
Ordre = désordre; moi = non-moi; affirmation = négation : rayonnements suprêmes d’un art absolu. Absolu en pureté de chaos cosmique et ordonné, éternel dans la globule seconde sans durée, sans respiration, sans lumière, sans contrôle. J’aime une œuvre ancienne pour sa nouveauté. Il n’y a que le contraste qui nous relie au passé. Les écrivains qui enseignent la morale et discutent ou améliorent la base psychologique ont, à part un désir caché de gagner, une connaissance ridicule de la vie, qu’ils ont classifiée, partagée, canalisée; ils s’entêtent à voir danser les catégories lorsqu’ils battent la mesure. Leurs lecteurs ricanent et continuent : à quoi bon ?
Il y a une littérature qui n’arrive pas jusqu’à la masse vorace. Oeuvre de créateurs, sortie d’une vraie nécessité de l’auteur, et pour lui. Connaissance d’un suprême égoïsme, où les bois s’étiolent. Chaque page doit exploser, soit par le sérieux profond et lourd, le tourbillon, le vertige, le nouveau, l’éternel, par la blague écrasante, par l’enthousiasme des principes ou par la façon d’être imprimée. Voilà un monde chancelant qui fuit, fiancé aux grelots de la gamme infernale, voilà de l’autre côté : des hommes nouveaux. Rudes, bondissants, chevaucheurs de hoquets. Voilà un monde mutilé et les médicastres littéraires en mal d’amélioration.
Je vous dis : il n’y a pas de commencement et nous ne tremblons pas, nous ne sommes pas sentimentaux. Nous déchirons, vent furieux, le linge des nuages et des prières, et préparons le grand spectacle du désastre, l’incendie, la décomposition. Préparons la suppression du deuil et remplaçons les larmes par les sirènes tendues d’un continent à l’autre. Pavillons de joie intense et veufs de la tristesse du poison. DADA est l’enseigne de l’abstraction ; la réclame et les affaires sont aussi des éléments poétiques.
Je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l’organisation sociale : démoraliser partout et jeter la main du ciel en enfer, les yeux de l’enfer au ciel, rétablir la roue féconde d’un cirque individu.
La philosophie est la question : de quel côté commencer à regarder la vie, dieu, l’idée, ou n’importe quoi d’autre. Tout ce qu’on regarde est faux. Je ne crois pas plus important le résultat relatif, que le choix entre gâteau et cerises après dîner. La façon de regarder vite l’autre côté d’une chose, pour imposer indirectement son opinion, s’appelle dialectique, c’est-à-dire marchander l’esprit des pommes frites, en dansant la méthode autour. Si je crie :
Idéal, idéal, idéal
Connaissance, connaissance, connaissance,
Boumboum, boumboum, boumboum
,
j’ai enregistré assez exactement le progrès, la loi, la morale et toutes les autres belles qualités que différents gens très intelligents ont discutés dans tout des livres, pour arriver, à la fin, à dire que tout de même chacun a dansé d’après son boumboum personnel, et qu’il a raison pour son boumboum, satisfaction de la curiosité maladive ; sonnerie privée pour besoins inexplicables ; bain ; difficultés pécuniaires ; estomac avec répercussion sur la vie ; autorité de la baguette mystique formulée en bouquet d’orchestre-fantôme aux archets muets, graissés de philtres à base d’ammoniaque animal. Avec le lorgnon bleu d’un ange ils ont fossoyé l’intérieur pour vingt sous d’unanime reconnaissance. Si tous ont raison et si toutes les pilules ne sont que Pink, essayons une fois de ne pas avoir raison. On croit pouvoir expliquer rationnellement, par la pensée, ce qu’il écrit. Mais c’est très relative. La psychanalyse est une maladie dangereuse, endort les penchants anti-réels de l’homme et systématise la bourgeoisie. Il n’y a pas de dernière Vérité. La dialectique est une machine amusante qui nous conduit / d’une manière banale / aux opinions que nous aurions eues de toute façon. Croit-on, par le raffinement minutieux de la logique, avoir démontré la vérité et établi l’exactitude de ses opinions ? Logique serrée par les sens est une maladie organique. Les philosophes aiment ajouter à cet élément : le pouvoir d’observer. Mais justement cette magnifique qualité de l’esprit est la preuve de son impuissance. On observe, on regarde d’un ou de plusieurs points de vue, on les choisit parmi les millions qui existent. L’expérience est aussi un résultat du hasard et des facultés individuelles. La science me répugne dès qu’elle devient spéculative-système, perd son caractère d’utilité — tellement inutile — mais au moins individuel. Je hais l’objectivité grasse et l’harmonie, cette science qui trouve tout en ordre. Continuez, mes enfants, humanité, gentils bourgeois et journalistes vierges… Je suis contre les systèmes, le plus acceptable des systèmes est celui de n’en avoir par principe aucun. Se compléter, se perfectionner dans sa propre petitesse jusqu’à remplir le vase de son moi, courage de combattre pour et contre la pensée, mystère du pain déclochement subit d’une hélice infernale en lys économiques :

LA SPONTANÉITÉ DADAISTE
Je nomme je m’enfoutisme l’état d’une vie où chacun garde ses propres conditions, en sachant toutefois respecter les autres individualités, sinon se défendre, le two-step devenant hymne national, magasin de bric-à-brac, T.S.F. téléphone sans fil transmettant les fugues de Bach, réclames lumineuses et affichage pour les bordels, l’orgue diffusant des œillets pour Dieu, tout cela ensemble, et réellement, remplaçant la photographie et le catéchisme unilatéral.
La simplicité active.
L’impuissance de discerner entre les degrés de clarté : lécher la pénombre et flotter dans la grande bouche emplie de miel et d’excrément. Mesurée à l’échelle Éternité, toute action est vaine — (si nous laissons la pensée courir une aventure dont le résultat serait infiniment grotesque — donnée importante pour la connaissance de l’impuissance humaine). Mais si la vie est une mauvaise farce, sans but ni accouchement initial, et parce que nous croyons devoir nous tirer proprement, en chrysanthèmes lavés, de l’affaire, nous avons proclamé seule base d’entendement : l’art. Il n’y a pas l’importance que nous, reîtres de l’esprit, lui prodiguons depuis des siècles. L’art n’afflige personne et ceux qui savent s’y intéresser, recevront de caresses et belle occasion de peupler le pays de leur conversation. L’art est une chose privée, l’artiste le fait pour lui; une œuvre compréhensible est produit de journaliste, et parce qu’il me plaît en ce moment de mélanger ce monstre aux couleurs à l’huile : tube en papier imitant le métal qu’on presse et verse automatiquement, haine lâcheté, vilenie. L’artiste, le poète se réjouit du venin de la masse condensée en un chef de rayon de cette industrie, il est heureux en étant injurié : preuve de son immuabilité. L’auteur, l’artiste loué par les journaux, constante la compréhension de son œuvre : misérable doublure d’un manteau à utilité publique ; haillons qui couvrent la brutalité, pissat collaborant à la chaleur d’un animal qui couve les bas instincts. Flasque et insipide chair se multipliant à l’aide des microbes typographiques.
Nous avons bousculé le penchant pleurnichard en nous. Toute filtration de cette nature est diarrhée confite. Encourager cet art veut dire la digérer. Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises et à jamais incomprises. La logique est une complication. La logique est toujours fausse. Elle tire les fils des notions, paroles, dans leur extérieur formel, vers des bouts, des centres illusoires. Ses chaînes tuent, myriapode énorme asphyxiant l’indépendance. Marié à la logique, l’art vivrait dans l’inceste, engloutissant, avalant sa propre queue toujours son corps, se forniquant en lui-même et le tempérament deviendrait un cauchemar goudronné de protestantisme, un monument, un tas d’intestins grisâtres et lourds.
Mais la souplesse, l’enthousiasme et même la joue de l’injustice, cette petite vérité que nous pratiquons innocents et qui nous rend beaux : nous sommes fins et nos doigts sont malléables et glissent comme les branches de cette plante insinuante et presque liquide; elle précise notre âme, disent les cyniques. C’est aussi un point de vue ; mais toutes les fleurs ne sont pas saintes, heureusement, et ce qu’il y a de divin en nous est l’éveil de l’action anti-humaine. Il s’agit ici d’une fleur de papier pour la boutonnière des messieurs qui fréquentent le bal de la vie masquée, cuisine de la grâce, blanches cousines souples ou grasses. Ils trafiquent avec ce que nous avons sélectionné. Contradiction et unité des polaires dans un seul jet, peuvent être vérité. Si l’on tient en tout cas à prononcer cette banalité, appendice d’une moralité libidineuse, mal odorante. La morale atrophie comme tout fléau produit de l’intelligence. Le contrôle de la morale et de la logique nous ont infligé l’impassibilité devant les agents de police — cause de l’esclavage, — rats putrides dont les bourgeois ont plein le ventre, et qui ont infecté les seuls corridors de verre clairs et propres qui restèrent ouverts aux artistes.
Que chaque homme crie : il y a un grand travail destructif, négatif, à accomplir. Balayer, nettoyer. La propreté de l’individu s’affirme après l’état de folie, de folie agressive, complète, d;un monde laissé entre les mains des bandits qui déchirent et détruisent les siècles. Sans but ni dessein, sans organisation : la folie indomptable, la décomposition. Les forts par la parole ou par la force survivront, car ils sont vifs dans la défense, l’agilité des membres et des sentiments flambe sur leurs flancs facettés.
La morale a déterminé la charité et la pitié, deux boules de suif qui ont poussé comme des éléphants, des planètes et qu’on nomme bonnes. Elles n’ont rien de la bonté. La bonté est lucide, claire et décidée, impitoyable envers la compromission et la politique. La moralité est l’infusion du chocolat dans les veines de tous les hommes. Cette tâche n’est pas ordonnée par une force surnaturelle, mais par le trust des marchands d’idées et des accapareurs universitaires. Sentimentalité : en voyant un groupe d’hommes qui se querellent et s’ennuient ils ont inventé le calendrier et le médicament sagesse. En collant des étiquettes, la bataille des philosophes se déchaîna (mercantilisme, balance, mesures méticuleuses et mesquins) et l’on comprit une fois de plus que la pitié est un sentiment, comme la diarrhée en rapport avec le dégoût qui gâte la santé, l’immonde tâche des charognes de compromettre le soleil.
Je proclame l’opposition de toutes les facultés cosmiques à cette blennhorragie d’un soleil putride sorti des usines de la pensée philosophique, la lutte acharnée, avec tous les moyens du

DÉGOÛT DADAISTE
Tout produit du dégoût susceptible de devenir une négation de la famille, est dada ; protestation aux poings de tout son être en action destructive : DADA ; connaissance de tous les moyens rejetés jusqu’à présent par le sexe publique du compromis commode et de la politesse : DADA ; abolition de la logique, danse des impuissants de la création : DADA ; de toute hiérarchie et équation sociale installée pour les valeurs par nos valets : DADA ; chaque objet, tous les objets, les sentiments et les obscurités, les apparitions et le choc précis des lignes parallèles, sont des moyens pour le combat : DADA ; abolition de la mémoire : DADA ; abolition de l’archéologie : DADA ; abolition des prophètes : DADA ; abolition du futur : DADA ; croyance absolue indiscutable dans chaque dieu produit immédiat de la spontanéité : DADA ; saut élégant et sans préjudice d’une harmonie à l’autre sphère ; trajectoire d’une parole jetée comme un disque sonore cri ; respecter toutes les individualités dans leur folie du moment : sérieuse, craintive, timide, ardente, vigoureuse, décidée, enthousiaste ; peler son église du tout accessoire inutile et lourd ; cracher comme une cascade lumineuse la pensé désobligeante ou amoureuse, ou la choyer — avec la vive satisfaction que c’est tout à fait égal — avec la même intensité dans le buisson, pur d’insectes pour le sang bien né, et doré de corps d’archanges, de son âme. Liberté : DADA DADA DADA, hurlement des douleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences : LA VIE.

Son corps léger - Ghérasim Luca







Son corps léger
est-il la fin du monde ?
c’est une erreur
c’est un délice glissant
entre mes lèvres
près de la glace
mais l’autre pensait :
ce n’est qu’une colombe qui respire
quoi qu’il en soit
là où je suis
il se passe quelque chose
dans une position délimitée par l’orage



Près de la glace c’est une erreur
là où je suis ce n’est qu’une colombe
mais l’autre pensait :
il se passe quelque chose
dans une position délimitée
glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde ?
c’est un délice quoi qu’il en soit
son corps léger respire par l’orage



Dans une position délimitée
près de la glace qui respire
son corps léger glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde ?
mais l’autre pensait : c’est un délice
il se passe quelque chose quoi qu’il en soit
par l’orage ce n’est qu’une colombe
là où je suis c’est une erreur



Est-ce la fin du monde qui respire
son corps léger ? mais l’autre pensait :
là où je suis près de la glace
c’est un délice dans une position délimitée
quoi qu’il en soit c’est une erreur
il se passe quelque chose par l’orage
ce n’est qu’une colombe
glissant entre mes lèvres



Ce n’est qu’une colombe
dans une position délimitée
là où je suis par l’orage
mais l’autre pensait :
qui respire près de la glace
est-ce la fin du monde ?
quoi qu’il en soit c’est un délice
il se passe quelque chose
c’est une erreur
glissant entre mes lèvres
son corps léger



Ghérasim Luca, « La fin du monde », Paralipomènes,  José Corti, 1986

Intimité - Samuel Beckett





Si l'on voulait qu'il fût réussi ou tout simplement même qu'il eût lieu, le déjeuner était une entreprise extrêmement minutieuse. Pour que son déjeuner fût agréable, et il arrivait qu'il fût infiniment agréable en vérité, il fallait qu'on lui laissât une paix royale tandis qu'il le préparait. Mais s'il était dérangé maintenant, si quelque jaseur disert déboulait à présent, porteur d'une pétition ou d'une idée géniale, alors autant ne pas manger du tout, car la nourriture n'aurait à son palais qu'un goût d'amertume ou, pis encore, pas le moindre goût. Il lui fallait être strictement seul, il lui fallait un calme et une intimité absolus, pour préparer la nourriture qui constituerait son déjeuner.
La première chose à faire était de verrouiller la porte à double tour.

In Dante et le homard - Samuel Beckett – Bande et sarabande –
Traduction Edith Fournier – p. 23 – Les éditions de Minuit - 1994

L'amertume des éléments - Laura Vazquez





la solitude de toute matière
l’amertume du moindre petit être qui parle

près des grandes cheminées d’usines, dans la nuit des jeunes garçons qui boivent et qui tombent jusqu’au soleil d’or.
sur toutes les peaux blanchies par la drogue et le bruit des camions sur la route, se trouve la véritable extase de la malédiction. les petites roumaines de Paris la nomment furie mais elle s’incline sur les derniers commerces du quartier nord.


l’extase de la malédiction.


dans tous les petits coins de la grande ville d’Europe, les jeunes garçons sont très près de la mort et ils chantent. ils se rapprochent un peu de la vie ordinaire.

les mères couchent les petits enfants, elles sourient en tendant le linge. je parle du soleil et de la peau dans l’ombre. je parle de gravier, de cendre et de la peau dans l’ombre.
je parle d’une grande nuit et du désespoir dans chaque heure.
je parle d’un vrai mystère, d’une surprise stérile.

quand notre vie se séparera de tout. dans l’humiliation de nos chairs, l’extase de la malédiction.


Machinante - Armée Noire


La grande lessive (!) :

En vous souhaitant une année deboue !

Combine pour le 26ème jour du Calendrier Armée Noire







Sisyphe - Antoine Brea





Chers tous,
"Dans tout ce qui est réel", écrit Rilke à un correspondant*, "on est plus proche et plus familier de l'art qu'en exerçant une de ces professions semi-artistiques et irréelles qui reflètent une proximité d'avec l'art, mais, en fait, nient et attaquent l'existence de tout art, ce que fait, par exemple, toute la profession journalistique, presque toute la critique, et les trois quarts de ce qu'on appelle littérature et qui se réclame de ce nom."

Me voilà à l'aise pour vous dire qu'en plein réel comme je nage, je dois boire de grandes tasses d'art total sans même pas m'en rendre compte. Tout glapissement sur mon sort mis à part, je manque de temps à cause de la vie mais j'avance. Sans anticiper de trop, je peux annoncer que mes prévisions quant à l'achèvement et la publication dans un lointain futur de ma "traduction" de l'Enfer de Dante sont révisées à la baisse. Vous mourrez un jour mais vous m'aurez lu.

Or si je transpire à gros jus pour rouler le rocher de mon Dante, que tous mes efforts sont tendus pour m'en désobséder un bon coup, il n'est pas surprenant que chacune de mes lectures du moment m'y ramène.

J'en dis un mot dans ce qui arrive.

Je fragmente en plusieurs morceaux pour ne pas fatiguer vos yeux ni vos cerveaux.

Votre Sisyphe Brea



* Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète (trad. et présentation de Marc B. de Launay, éd. bilingue), Paris, Gallimard (coll. "Poésie"), 1993, pp. 127-129.

La nuit, avec son feu rouge au derrière - Arno Schmidt





La nuit, avec son feu rouge au derrière : la lune (seule manque la plaque d'immatriculation ; autrement, tout à fait réglementaire).
Les leviers de commande d'aiguillage, larbins empressés : Votre tout dévoué, Düring ! Des signaux brandissaient des moignons implorants et desséchés (des paumes de mains amputées de leurs doigts). Des pieuvres ocellées de regards fixes, rouges et verts, soulevaient leurs monstrueuses paupières de tôle anguleuse ; en contrebas, un ruban d'acier séparait inexorablement la gauche de la droite : Une petite gare.
Etrangement agitée, ce soir, la forêt. < Les brouillards traînent au ras du sol. Le gibier n'a vent de rien et ne voit rien venir. > Ou bien : < Les branches bruissent. La neige danse et tourbillonne. Pas un souffle d'air pourtant. > Ou mieux encore : < Des hurlements dans les grands bois. > (Donc, enfonçons-nous au plus profond des halliers et hurlons avec les loups !)
Une corneille décrit un long arc de cercle noir et bruissant dans le ciel sans écho. La lune apparaît et me considère, glaciale, par la fente de ses paupières argentées de nuages. Les buissons décharnés se serrent plus étroitement dans la terrifiante lueur blafarde. Je suis resté longtemps prisonnier des lacs ténus qui tendaient le jardin. L'éclat de la lune se fit plus incisif et plus emphatique : comme un prophète annonçant le prochain attroupement des astres. Le vent me coupait le visage. Au bout d'un moment, quelques flocons ; venus de l'est (puis à nouveau un froid banal). Quand je me dirigeai vers la maison, mes pas décrivirent une danse balourde et feutée, le chemin dense et gelé ne voulait pas lâcher mes semelles et je dus le secouer à grand fracas contre le portail engourdi de froid.


Arno Schmidt - In Scènes de la vie d'un faune
Traduction Jean-Claude Hémery, Martine Vallette
Editions Christian Bourgois - 1991 - pp 70/71

Gysin/GoogleTrad/Burroughs/CutUpMachine - Bizarre bizarre !


Comme dirait Grosse Semaine, les bibliotech sont beaucoup plus efficaces !



Plagié ici avec ça et ça