Zéro coup de feu - Ghérasim Luca




Tes chaussures glissent le mot de passe
sous le palais de ma bouche
Ma langue suce le mot de passe
Sous le palais de ta bouche
ma langue glisse

Tes chaussures glissent dans l ’aile droite
sous le palais de ma bouche
Tes chaussures glissent dans l ’aile gauche
Ta chaussure droite sous le palais de ma bouche
Ta chaussure gauche dans l ’aile droite

Ma langue glisse dans ta chaussure droite
Ma langue chausse ta chaussure gauche
Sous le palais de ma bouche
tes chaussures chaussent ma langue
Ta langue suce le mot de passe
Dans ta chaussure gauche ma langue glisse
Sous le palais de ma bouche ta chaussure droite

Ma langue chausse ta chaussure droite
Ta chaussure gauche glisse
sous le palais de ma bouche
Le mot de passe chasse le mot de passe
et l ’aile droite l ’aile gauche

Sous le palais de ta bouche ma langue glisse
Ta chaussure droite chasse ma langue
ta chaussure gauche la suce
et chausse l ’aile gauche dans l ’aile droite
glisse sous le palais de ma bouche
chaussure gauche dans chaussure droite
ta langue dans ma bouche

Ta langue chausse ma bouche
et ma bouche ta langue
Ta chaussure droite glisse
sous le palais de ma bouche
et ta chaussure gauche sur ma langue

Ta langue dans ma bouche
le mot de passe dans la chaussure droite
l ’aile gauche la chaussure droite
la chaussure droite suce l ’aile gauche
glisse sous le palais de ma bouche
chasse ma langue chausse ma bouche
sur ta chaussure droite ma bouche glisse
dans l ’aile droite sous le palais de ta bouche
passe de chaussure droite à chaussure gauche
sans chaussure gauche ni chaussure droite
ta langue dans ma bouche
sans mot de passe
ni aile droite ni aile gauche
sous le palais de ta bouche
ta bouche glisse sans chaussure gauche
ni chaussure droite
ma langue passe
m ’a-langue passe
t ’a-chaussure glisse
m ’a-langue passe

La proie s’ombre (1991)

Le bleu mat - Jacques Izoard





 

Le bleu du bleu déchire l’ombre
ou défend l’incisive ardeur du lien,
du lieu précis et bleu. Bleu mat
de ce sable, de cette neige. Bleu

pervers d’un bleu d’outre. Le pal
très doux, le pal très dur. Bleu
de l’ombre où déjà j’expire, où
j’écris bleu d’ombre ou de castel.
Bleu du bleu. Bleu du bleu. Mat.
Mât mangé de la boucherie. Bouche
de bleu défunt, de bleu précis.
Bleu plié, bleu de femme, de femme.
Je désirais le bleu délice
d’une rivière au point du jour…
Et je serrais mes épis, mes tiges.
Je renonçais à l’herbe, au grave
instinct d’être seul près du soc.
Parleur parlant de paroles
ou de voix tendue de bouche à roc.
Mais le bleu du bleu effilé
emporte le bleu mat, le castel.
Bleu caressé des tempes.
Bleu au secours du bleu mat,
de ce bleu bleui de bleu,
du petit bleu qui court,
prince d’ibis et de béatitude.


Auto-détermination - Ghérasim Luca


Le tambour - Volker Schlöndorff


la manière de
la manière de ma de maman
la manière de maman de s’asseoir
sa manie de s’asseoir sans moi
sa manie de soie sa manière de oie
oie oie oie le soir
de s’asseoir le soir sans moi
la manie de la manière chez maman
la manie de soi
le soir là
de s’asseoir là
de s’asseoir oui ! de s’asseoir non ! le soir là
là où la manière de s’asseoir chez soi sans moi
s’asseoir à la manière de
à la manière d’une oie en soie
elle est la soie en soi oui ! oui et non !
la manie et la manière de maman de s’asseoir chez soi
sans moi
s’asseoir chez soi chérie ! chez soi et toute seule chérie !
le soir à la manière d’un cheval
s’asseoir à la manière d’un cheval et d’un loup
d’un châle-loup ô chérie !
ô ma chaloupe de soie ! ô ! oui ! s’asseoir non !
s’asseoir le soir et toute seule chez soi ô ! non et non !
manière de s’asseoir sans moi chez soi
sans moi sans chez ô chérie !
c’est une manière chérie !
une manie de
une manie de la manière de
manière de s’asseoir chez soi sans chaise
s’asseoir sans chaise c’est ça !
c’est une manière de s’asseoir sans chaise 
Héros-limite

Le bâton - Christophe Tarkos




le bâton a un bout
un bâton tient au bout
le bâton est tenu par un bout de bâton
le bout tient tout
après le bout cesse de tenir
le bâton est à l’extrémité
l’extrémité du bout du bâton frôle le vide en permanence
le bâton tient à un bout
le bout lâche le bâton
le bout lâche le bâton là où le bâton s’arrête
un bâton ne va pas plus loin que le bout
le bâton va s’arrêter
un bâton passe vite
le bâton est un point central
un bâton est le point central
au centre du vide est donné un bâton horizontal
le bâton le seul à tenir dans le vide
le bâton est arrêté
par deux fois le bâton s’arrête
le bâton s’y prend à deux fois pour tenir
les deux bouts tiennent serrés
la brièveté du bâton a été arrêtée une seule fois
les prises des deux bouts sur le bâton sont serrées
d’abord un bâton s’arrête puis il fait le bâton
le bâton ne pousse plus en cela il est un bâton
un bâton s’installe au milieu du bâton
un bâton s’arrête net

Adulte - Vladimir Maïakovski

         


Adulte, on fait de affaires.
Des roubles en poche.
De l'amour ? En voila !
Pour cent petits roubles.
Et moi,
sans domicile,
les mains
dans les poches
déchirées,
je m'en allais, les yeux ouverts.
La nuit
vous mettez vos meilleurs habits,
vous cherchez le repos sur l'épouse ou la veuve.
Et moi,
Moscou m'étouffait dans ses bras,
de l'anneau des boulevards sans fin.
Dans vos cœurs,
dans vos monstres,
vont et viennent les amantes.
Quels transports, partenaires de la couche d'amour !
Moi, qui suis la place de la Passion,
je surprends
le sauvage battement de cœur des capitales.
Déboutonné,
le cœur presque dehors,
je m'ouvrais au soleil et à la fleur d'automobile...
Déboutonné,
le cœur presque dehors,
je m'ouvrais au soleil et à la flaque d'eau.
Entrez avec vos passions !
Grimpez avec vos amours !
Dès maintenant, j'ai perdu le contrôle de mon cœur.
Je connais chez autrui le domicile du cœur.
Il est dans la poitrine — c'est connu de chacun.
Avec moi,
l'anatomie a perdu la tête.
Je suis tout cœur —
Cela bat de partout.
Ô, combien fussent-ils,
seulement les printemps,
en vingt ans engloutis dans sa fournaise !
Accumulé, leur poids n'est pas supportable.
Pas supportable,
non pour le rire,
mais à la lettre.

Lettres à Lily Brik (1917-1930),
traduites du russe par Andrée Robel, Gallimard.

Son corps léger - Ghérasim Luca


Sung Hwan Kim - Washing Brain and Corn


Son corps léger
est-il la fin du monde?
C’est une erreur
c’est un délice glissant
entre mes lèvres
près de la glace
mais l’autre pensait:
ce n’est qu’une colombe qui respire
quoi qu’il en soit
là où je suis
il se passe quelque chose
dans une position délimitée par l’orage
 
Près de la glace c’est une erreur
là où je suis ce n’est qu’une colombe
mais l’autre pensait:
il se passe quelque chose
dans une position délimitée
glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde?
C’est un délice quoi qu’il en soit
son corps léger respire par l’orage

Dans une position délimitée
près de la glace qui respire
son corps léger glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde?
mais l’autre pensait: c’est un délice
il se passe quelque chose quoi qu’il en soit
par l’orage ce n’est qu’une colombe
là où je suis c’est une erreur

Est-ce la fin du monde qui respire
son corps léger? mais l’autre pensait:
là où je suis près de la glace
c’est un délice dans une position délimitée
quoi qu’il en soit c’est une erreur
il se passe quelque chose par l’orage
ce n’est qu’une colombe
glissant entre mes lèvres

Ce n’est qu’une colombe
dans une position délimitée
là où je suis par l’orage
mais l’autre pensait:
qui respire près de la glace?
est-ce la fin du monde?
quoi qu’il en soit c’est un délice
il se passe quelque chose
c’est une erreur
glissant entre mes lèvres
son corps léger

La Fin Du Monde, in Paralipomènes (1969)

Ghérasim Luca par lui-même


 
    Introduction à un récital :

     Il m'est difficile de m'exprimer en langage visuel.
     Il pourrait y avoir dans l'idée même de création-créaction-quelque chose, quelque chose qui échappe à la description passive telle quelle, telle qu'elle découle nécessairement d'un langage conceptuel. Dans ce langage, qui sert à désigner des objets, le mot n'a qu'un sens, ou deux, et il garde la sonorité prisonnière. Qu'on brise la forme où il s'est englué et de nouvelles relations apparaissent : la sonorité s'exalte, des secrets endormis surgissent, celui qui écoute est introduit dans un monde de vibrations qui suppose une participation physique, simultanée, à l'adhésion mentale. Libérer le souffle et chaque mot devient un signal. Je me rattache vraisemblablement à une tradition poétique, tradition vague et de toute façon illégitime. Mais le terme même de poésie me semble faussé. Je préfère peut-être : "ontophonie". Celui qui ouvre le mot ouvre la matière et le mot n'est qu'un support matériel d'une quête qui a la transmutation du réel pour fin. Plus que de me situer par rapport à une tradition ou à une révolution, je m'applique à dévoiler une résonnance d'être, inadmissible. La poésie est un "silensophone", le poème, un lieu d'opération, le mot y est soumis à une série de mutations sonores, chacune de ses facettes libère la multiplicité des sens dont elles sont chargées. Je parcours aujourd'hui une étendue où le vacarme et le silence s'entrechoquent – centre choc –, où le poème prend la forme de l'onde qui l'a mis en marche. Mieux, le poème s'éclipse devant ses conséquences. En d'autres termes : je m'oralise.


    Lichtenstein 1968.

La rencontre - Claude Cahun




Le Croisic. - Deux chaloupes voguent l'une vers l'autre, toutes voiles dehors. Le ciel blanc, la mer blanche, en plein soleil.
L'une est verte, toute pâle, avec sa coque pâle comme l'ivoire jauni ; sa grand'vergue d'un blond pâle semble un rayon de l'aurore. Elle plie, toute frêle, sous le fardeau trop lourd de ses mâts dorés ; inerte, elle obéit au souffle du vent qui la domine.
Tandis qu'lle s'éloigne du port, trop vite à mon gré, l'autre chaloupe s'en rapproche et je la distingue mieux. Elle est rousse, très sombre, avec ses filets bruns. Sa coque sombre, un peu ternie, décolorée par le soleil brûlant, est, au soleil, parsemées de points d'or. Sa grand'vergue d'un roux vif semble un rayon du couchant. Longue et mince, elle porte sans effort ses voiles étalées, elle se livre toute entière au souffle du vent qu'elle asservit à ses caprices.
Toutes voiles dehors, elles s'approchent l'une de l'autre, et, malgré l'immensité de la mer déserte, elles s'effleurent en passant ; leurs reflets dans l'eau calme qe confondent un instant, un instant elles ralentissent leur course, puis la brise les sépare et chacune reprend son reflet propre...
Mais mon oeil, séduit par cette vision trop brève, les unit sans les confondre.

Vues et Visions - Mercure de France - Mai 1914

Engagez vous - Guillaume Siaudeau




Sa bagnole balafre la brume. Il évolue lentement. Dans le brouillard méthodiquement enfonce des clous avec ses yeux. Le paysage est un coussin d'argent que les voitures transpercent. Il y croise phares, silhouettes et formes. Mélange avec prudence la crème fouettée du ciel. C'est comme s'il devait se rendre au taf en traversant une guerre. Comme si les arbres agonisaient sur le côté et qu'il lui était impossible de s'arrêter. D'ordinaire il est plutôt du côté des déserteurs, mais ce matin sur la route du turbin la bataille est plaisante, et chaque mètre carré de velours blanc est un panneau "Engagez-vous"

Le Renard et la Méduse (http://lameduseetlerenard.blogspot.fr/2012/09/engagez-vous.html)



Photos : Millee Tibbs, Bob Burman
 

Hommage à Emile Zola - Louis-Ferdinand Céline




Les hommes sont des mystiques de la mort dont il faut se méfier.
En pensant à Zola, nous demeurons un peu gêné devant son oeuvre; il est trop près de nous encore pour que nous le jugions bien, je veux dire dans ses intentions. Il nous parle de choses qui nous sont familières… Il nous serait bien agréable qu’elles aient un peu changé. Qu’on nous permette un petit souvenir personnel. A l’Exposition de 1900, nous étions encore bien jeune, mais nous avons gardé le souvenir quand même bien vivace, que c’était une énorme brutalité. Des pieds surtout, des pieds partout et des poussières en nuages si épais qu’on pouvait les toucher. Des gens interminables défilant, pilonnant, écrasant l’Exposition, et puis ce trottoir roulant qui grinçait jusqu’à la galerie des machines, pleine, pour la première fois, de métaux en torture, de menaces colossales, de catastrophes en suspens. La vie moderne commençait.
Depuis, on n’a pas fait mieux. Depuis « L’Assommoir » non plus on n’a pas fait mieux. Les choses en sont restées là avec quelques variantes. Avait-il, Zola, travaillé trop bien pour ses successeurs ? Ou bien les nouveaux venus ont-ils eu peur du naturalisme ? Peut-être… Aujourd’hui, le naturalisme de Zola, avec les moyens que nous possédons pour nous renseigner, devient presque impossible. On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu’on la sait, à commencer par la sienne. Je veux dire telle qu’on la comprend depuis une vingtaine d’années. Il fallait à Zola déjà quelque héroïsme pour montrer aux hommes de son temps quelques gais tableaux de la réalité. La réalité aujourd’hui ne serait permise à personne. À nous donc les symboles et les rêves ! Tous les transferts que la loi n’atteint pas, n’atteint pas encore. Car, enfin, c’est dans les symboles et les rêves que nous passons les neuf dixièmes de notre vie, puisque les neuf dixièmes de l’existence, c’est-à-dire du plaisir vivant, nous sont inconnus, ou interdits. Ils seront bien traqués aussi les rêves, un jour ou l’autre. C’est une dictature qui nous est due.
La position de l’homme au milieu de son fatras de lois, de coutumes, de désirs, d’instincts noués, refoulés est devenue si périlleuse, si artificielle, si arbitraire, si tragique et si grotesque en même temps, que jamais la littérature ne fut si facile à concevoir qu’à présent, mais aussi plus difficile à supporter. Nous sommes environnés de pays entiers d’abrutis anaphylactiques; le moindre choc les précipite dans les convulsions meurtrières à n’en plus finir. Nous voici parvenus au bout de vingt siècles de haute civilisation et, cependant, aucun régime ne résisterait à deux mois de vérité. Je veux dire la société marxiste aussi bien que nos sociétés bourgeoises et fascistes. L’homme ne peut persister, en effet, dans aucune de ces formes sociales, entièrement brutales, toutes masochistes, sans la violence d’un mensonge permanent et de plus en plus massif, répété, frénétique, « totalitaire » comme on l’intitule. Privées de cette contrainte, elles s’écrouleraient dans la pire anarchie, nos sociétés. Hitler n’est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore, ici, peut-être. Le naturalisme, dans ces conditions, qu’il le veuille ou non, devient politique. On l’abat. Heureux ceux que gouvernèrent le cheval de Caligula !
Les gueulements dictatoriaux vont partout à présent à la rencontre des hantés alimentaires innombrables, de la monotonie des tâches quotidiennes, de l’alcool, des myriades refoulées : tout cela plâtre dans un immense narcissisme sadico-masochiste toute issue de recherches, d’expériences et de sincérité sociale. On me parle beaucoup de jeunesse, le mal est plus profond que la jeunesse. Je ne vois en fait de jeunesse qu’une mobilisation d’ardeurs apéritives, sportives, automobiles, spectaculaires, mais rien de neuf. Les jeunes, pour les idées au moins, demeurent en grande majorité à la traîne des R.A.T. bavards, filoneux, homicides. À ce propos, pour demeurer équitables, notons que la jeunesse n’existe pas au sens romantique que nous prêtons encore à ce mot. Dès l’âge de dix ans, le destin de l’homme semble à peu près fixé dans ses ressorts émotifs tout au moins; après ce temps. nous n’existons plus que par d’insipides redites, de moins en moins sincères, de plus en plus théâtrales. Peut-être. après tout. les « civilisations » subissent-elles le même sort ? La nôtre semble bien coincée dans une incurable psychose guerrière. Nous ne vivons plus que pour ce genre de redites destructrices. Quand nous observons de quels préjugés rancis, de quelles fariboles pourries peut se repaître le fanatisme absolu de millions d’individus prétendus évolués, instruits dans les meilleures écoles d’Europe, nous sommes autorisés certes à nous demander si l’instinct de mort chez l’homme, dans ses sociétés, ne domine pas déjà définitivement l’instinct de vie. Allemands, Français, Chinois, Valaques. Dictatures ou pas. Rien que des prétextes à jouer à la mort. Je veux bien qu’on peut tout expliquer par les réactions malignes de défense du capitalisme ou l’extrême misère. Mais les choses ne sont pas si simples ni aussi pondérables. Ni la misère profonde ni l’accablement policier ne justifient ces ruées en masse vers les nationalismes extrêmes, agressifs, extatiques de pays entiers. On peut expliquer certes ainsi les choses aux fidèles, tout convaincus d’avance, les mêmes auxquels on expliquait il y a douze mois encore l’avènement imminent, infaillible du communisme en Allemagne. Mais le goût des guerres et des massacres ne saurait avoir pour origine essentielle l’appétit de conquête, de pouvoir et de bénéfices des classes dirigeantes. On a tout dit, exposé, dans ce dossier, sans dégoûter personne. Le sadisme unanime actuel procède avant tout d’un désir de néant profondément installé dans l’homme et surtout dans la masse des hommes, une sorte d’impatience amoureuse à peu près irrésistible, unanime pour la mort. Avec des coquetteries, bien sûr, mille dénégations : mais le tropisme est là, et d’ autant plus puissant qu’il est parfaitement secret et silencieux.
Or les gouvernements ont pris la longue habitude de leurs peuples sinistres, ils leur sont bien adaptés. Ils redoutent dans leur psychologie tout changement. Ils ne veulent connaître que le pantin, l’assassin sur commande, la victime sur mesure. Libéraux, Marxistes, Fascistes, ne sont d’ accord que sur un seul point : des soldats ! Et rien de plus et rien de moins. Ils ne sauraient que faire en vérité de peuples absolument pacifiques…
Si nos maîtres sont parvenus à cette tacite entente pratique. c’ est peut-être qu’après tout l’âme de l’homme s’est définitivement cristallisée sous cette forme suicidaire.
On peut obtenir tout d’un animal par la douceur et la raison, tandis que les grands enthousiasmes de masse, les frénésies durables des foules sont presque toujours stimulés, provoqués, entretenus par la bêtise et la brutalité. Zola n’avait point à envisager les mêmes problèmes sociaux dans son oeuvre, surtout présentés sous cette forme despotique. La foi scientifique, alors bien nouvelle, fit penser aux écrivains de son époque à une certaine foi sociale, à une raison d’être « optimiste ». Zola croyait à la vertu, il pensait à faire horreur au coupable, mais non à le désespérer. Nous savons aujourd’hui que la victime en redemande toujours du martyr, et davantage. Avons-nous encore, sans niaiserie, le droit de faire figurer dans nos écrits une Providence quelconque ? Il faudrait avoir la foi robuste. Tout devient plus tragique et plus irrémédiable à mesure qu’on pénètre davantage dans le destin de l’homme. Qu’on cesse de l’imaginer pour le vivre tel qu’il est réellement… On le découvre. On ne veut pas encore l’avouer. Si notre musique tourne au tragique, c’est qu’elle a ses raisons. Les mots d’aujourd’hui, comme notre musique, vont plus loin qu’au temps de Zola. Nous travaillons à présent par la sensibilité et non plus par l’ analyse, en somme « du dedans ». Nos mots vont jusqu’aux instincts et les touchent parfois, mais, en même temps, nous avons appris que là s’arrêtait, et pour toujours, notre pouvoir.
Notre Coupeau, à nous, ne boit plus tout à fait autant que le premier. Il a reçu de l’instruction… Il délire bien davantage. Son delirium est un bureau standard avec treize téléphones. Il donne des ordres au monde. Il n’aime pas les dames. Il est brave aussi. On le décore à tour de bras.
Dans le jeu de l’homme, l’instinct de mort, l’instinct silencieux, est décidément bien placé, peut-être, à côté de l’ égoïsme. Il tient la place du zéro dans la roulette. Le casino gagne toujours. La mort aussi. La loi des grands nombres travaille pour elle. C’est une loi sans défaut. Tout ce que nous entreprenons, d’une manière ou d’une autre, très tôt, vient buter contre elle et tourne à la haine, au sinistre, au ridicule. Il faudrait être doué d’une manière bien bizarre pour parler d’autre chose que de mort en des temps où sur terre, sur les eaux, dans les airs, au présent, dans l’avenir, il n’est question que de cela. Je sais qu’on peut encore aller danser musette au cimetière et parler d’amour aux abattoirs, l’auteur comique garde ses chances, mais c’est un pis aller.
Quand nous serons devenus normaux, tout à fait au sens où nos civilisations l’entendent et le désirent et bientôt l’exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l’instinct de destruction. C’est lui qu’on cultive dès l’école et qu’ on entretient tout au long de ce qu’on intitule encore : La vie. Neuf lignes de crimes, une d’ennui. Nous périrons tous en choeur, avec plaisir en somme, dans un monde que nous aurons mis cinquante siècles à barbeler de contraintes et d’ angoisses.
Il n’est peut-être que temps, en somme, de rendre un suprême hommage à Émile Zola à la veille d’une immense déroute, une autre. Il n’est plus question de l’imiter ou de le suivre. Nous n’avons évidemment ni le don, ni la force, ni la foi qui créent les grands mouvements d’âme. Aurait-il de son côté la force de nous juger ? Nous avons appris sur les âmes, depuis qu’il est parti, de drôles de choses.
La rue des Hommes est à sens unique, la mort tient tous les cafés, c’ est la belote « au sang » qui nous attire et nous garde.
L’oeuvre de Zola ressemble pour nous, par certains côtés, à l’oeuvre de Pasteur si solide, si vivante encore, en deux ou trois points essentiels. Chez ces deux hommes, transposés, nous retrouvons la même technique méticuleuse de création, le même souci de probité expérimentale et surtout le même formidable pouvoir de démonstration, chez Zola devenu épique. Ce serait beaucoup trop pour notre époque. Il fallait beaucoup de libéralisme pour supporter l’affaire Dreyfus. Nous sommes loin de ces temps, malgré tout académiques
Selon certaines traditions, je devrais peut-être terminer mon petit travail sur un ton de bonne volonté, d’optimisme. Mais que pouvons-nous espérer du naturalisme dans les conditions où nous nous trouvons ? Tout et rien. Plutôt rien, car les conflits spirituels agacent de trop près la masse, de nos jours, pour être tolérés longtemps. Le doute est en train de disparaître de ce monde. On le tue en même temps que les hommes qui doutent. C’est plus sûr.
Quand j’entends seulement prononcer autour de moi le mot « Esprit » : je crache ! nous prévenait un dictateur récent et pour cela même adulé. On se demande ce qu’il peut faire, ce sous-gorille, quand on lui parle de « naturalisme » ?
Depuis Zola, le cauchemar qui entourait l’homme, non seulement s’est précisé, mais il est devenu officiel. A mesure que nos « Dieux » deviennent plus puissants, ils deviennent aussi plus féroces, plus jaloux et plus bêtes. Ils s’organisent. Que leur dire ? On ne se comprend plus. L’ École naturaliste aura fait tout son devoir, je crois, au moment où on l’interdira dans tous les pays du monde.
C’était son destin. 
   Discours de Médan, 1933

Holocauste - Catherine Ferrière Marzio

 
 
Les morts crispés
Tenus en longe maîtresse
De Nuit plus obscure que vins

Et l'enfant rieur par dessus.

Et l'ample respiration de tous
Suspendue à la clameur...

Ce ne fut que Vents.

Et nous sommes d'après.

Le tourbillon qui repose - Ghérasim Luca




Ce qui passe pour parfaitement immobile
pousse ce qui semble curieusement ambulatoire
à faire semblant d’être fixe sinon immuable

Ainsi ce qui a l’air de s’arrêter malgré tout
passe pour s’agiter follement autour

Ce qui bouge ou pas dans un coin obscur
de la pièce ou plutôt ce qui glisse
entre les pas de ce qui bouge
ou repose au beau milieu d’un tourbillon
et surtout le mobile qui a l’air
de foncer par petits bonds immobiles
au-dessus
font semblant d’être parfaitement
ce qui a l’air d’être
curieusement ambulatoire
et avec ce qui fait semblant de passer
pour ce qui fait semblant d’être
fixe sinon immuable
poussent ce qui est parfaitement immobile
à se faire passer pour
ce qui pousse à faire semblant
de passer pour curieusement ambulatoire
de passer du parfaitement immobile

à ce qui a parfaitement l’air d’être
ce qui passe
ou plutôt à ce qui pousse
ce qui a l’air d’être ce qui passe
à dépasser parfaitement ce qui passe
à dépasser même ce qui dépasse ce qui passe
et tout en faisant semblant d’être
curieusement dépassé par ce qui passe
à pousser tout
tout ce qui passe ou pas
à avoir l’air d’être parfaitement dépassé
de n’être que dépassé
de naître fixe et dépassé dans un coin

Non
pas ce qui fait semblant de naître
curieusement dépassé
mais chaque être qui bouge dans un coin
chaque coin qui bouge dans un être
non pas ce qui fait semblant
de bouger dans la pièce

mais chaque bougie en chacun
chaque coin qui bouge en chacun
fait semblant de nous glisser entre les pas
passe pour glisser entre les pas
de chacun
non pas de glisser en chacun
mais ce qui parfaitement immobile
fait semblant de faire curieusement
dans la pièce
un pas obscur dans chaque coin
- chaque pas parfaitement immobile
en chacun -
passe pour être le tourbillon
qui glisse
dans chaque coin de la pièce

une bougie que chacun fait semblant
de fixer
Ainsi ce qui a l’air obscur dans un coin
fait semblant de glisser follement en chacun
le tourbillon qui repose
au beau milieu du malgré tout
qui à son tour fixe sinon immuable
en chacun
ou plutôt curieusement ambulatoire
dans un coin
bouge dans la pièce qui a l’air de s’arrêter
malgré tout

ou fait semblant de s’agiter
parfaitement immuable dans un coin
puis
par petits bonds
glisse une bougie autour d’un mobile
qui a l’air de passer
pour ce qui repose
au beau milieu d’un puits
ou de son tourbillon parfaitement obscur
qui fait semblant de s’arrêter
dans chaque être qui bouge
ce qui passe pour être parfaitement
obscur malgré tout

pas du tout curieusement fixe
et plutôt follement autour
de ce qui bouge entre les pas
mais qui surtout y repose
ce qui agite follement le surtout
surtout le surtout-pas du mobile
qui au beau milieu d’un parfait repos
en tourbillon
fonce dans la pièce
et passe pour bouger parfaitement autour
de ce que chacun glisse en chacun

au beau milieu de ce qui s’arrête malgré tout
au-dessus

La violence et l'ennui - Léo Ferré




Nous d'une autre trempée et d'une singulière extase
Nous de l'Épique et de la Déraison
Nous des fausses années Nous des filles barrées
Nous de l'autre côté de la terre et des phrases
Nous des marges Nous des routes Nous des bordels intelligents

O ma soeur la Violence nous sommes tes enfants

Les pavés se retournent et poussent en dedans

J'ai l'impression démocratique qui me fait des rougeurs

A l'extrême côté du coeur et des entrailles
J'entends par là mes tripes à la mode de Mai

JE VOUS COMMANDE D'ÊTRE BREFS ET COUILLOSIFS


J'ai le sentiment bref de ceux qui vont mourir

Et je ne meurs jamais à moins que à moins que
Je sais des assassins qui n'ont pas de victime
Qui s'en vont faire la queue pour voir le sang d'écran
Et cette pellicule objective qui pellicule sur le vif

Surtout ne pleure pas

Les larmes c'est le vin des couillons

Moi je ne pleure plus

Et je le dis bien haut bien tendre aussi et bien à l'aise;
Crevez-leur le paquet qu'ils portent sur leurs quilles!
Marx était un "hippie"
C'est pas comme en dix-sept, à la consigne,
Dans cette Russie rouge à la lénifaction

... Et personne jamais n'a été réclamer ce barbu stalingradé...

Quand je vois un stalinien je change à Stalingrad
Je sais des assassins qui ont le cran d'arrêt
Et qui sont beaux comme les cons qui vont voter
Des assassins assassinés et leurs manières
A ne jamais vouloir crever comme crevèrent les Communards
Mes frères

Et je le dis bien haut: il faut DÉCONSTITUTIONALISER le foutre

Et porter l'inconfort cousu dessous leur peau
A ces bourgeois qui se permettent de jouir, en outre!

JE VOUS COMMANDE D'ÊTRE BREFS ET CARTÉSIENS


Je sais des charmes bruns qui sont de sang caillé

Et qui se grattent comme on gratte une blessure
Ça vous ravive un peu de rouge, ça a l'allure
D'une légion d'honneur que l'on pardonnerait.

Ô ma soeur la Violence Ô ma soeur lassitude

Ô vous jeunes et beaux empêtrés dans vos livres
II faut faire l'amour comme on va à l'étude
Et puis descendre dans la rue
II faut faire l'amour comme on commet un crime

Ô ma soeur la Violence tes enfants s'analysent

Et du Guatemala s'en viennent des parfums
De sang et des Guatémaltèques allant s'analysant
Dans les ruisseaux de sang coulant comme la crème
La crème de la Révolution montant

Ô ma soeur la Violence Ô la fleur du boucan

II fait un bruit à rancarder tous les voyeurs
Et un bruit qui se voit ça vous a des couleurs
A vous barrer la vue pour des temps et des temps
Je sais des bises s'ennordant depuis l'Afrique
Le monde est court, la gosse, il faut tâter la trique
Dans le pieu, dans la rue, mais tâter de cet ordre
De cet ordre nouveau où germe le désordre
Le beau désordre des voyous au ventre lisse
Viens par ici la gosse un peu, que je t'en glisse...
De ma graine d'amour...
Qui gonflera dans toi comme un chagrin de carne
Sur le monde envahi de tant de muselières
Dans le Paris des chiens je vais l'âme légère
Ô ma soeur la Violence Ô ma soeur lassitude
Ô vous jeunes et beaux empêtrés dans vos charmes
II faut faire l'amour comme on va à l'étude
Les yeux vers les jardins où fleurissent les armes

Des armes, comme une esthétique de la solitude

Des armes, comme une sinistre compo d'angliche
WHAT DO YOU MEAN, GUN?

Je sens que nous arrivent

Des trains pleins de brownings, de berretas et de fleurs noires
Et des fleuristes préparant des bains de sang
Pour actualités colortélé
Le sang ça s'ampexe tout ce qui y'a de bien

Le sang c'est rentable dans la technicoloration

Et je te ferai voir un sang vert quand il sera question de questionner

Je sais des fleurs d'amour qui polennent les blés

Et qui vous font un pain que l'on mange à genoux
Un pain de chair vivante et que l'on aimerait
Comme on aime une enfant que cache ses atouts
Et qui les touche un peu comme on caresse une arme
Un doigt sur la gâchette et le reste aux abois
Et que s'irise alors ta violette de Parme
Enfant mauve de mon silence et de ma loi

Des armes, comme une esthétique du pain sur la planche

Des armes blanches comme l'aube blanche à Paris
Cette aube comme le foutre de l'absence

NOUS SOMMES ABSENTS, MESSIEURS!


L'amour toujours l'amour Ah! cet amour malade

Comme une drogue dont on ne peut se dédroguer
Comme une drogue à laquelle je me soumets
Je suis un trafiquant d'amour...

Des armes, comme un sourire de l'autre côté de la tête

Comme une façon de désarmer
Comme un chien qui vous aime
Des armes qui vous lèchent, qui vous sortent, qui vous bercent
Des armes pour inquiéter l'inquiétude
Et puis le Code de la peur à distribuer
A tous ceux qui habitent avec la peur ou que la peur habite
Art. l J'ai peur
Art. 2 J'ai peur
Art. 3 J'ai peur
Art. 4 Où sont les toilettes?

Des armes, comme une esthétique de la solitude

Quand on est seul et armé on n'est plus seul
Quand on est seul et désarmé on fait une demande pour être CRS

L'amour toujours l'amour Ah cet amour serein

Cet amour qui vous monte à la bouche comme une grenade
Qu'on ferait bien éclater dans quelque ventre passant
Dans quelque ventre curieux, oisif, en mal d'amour

Des armes, comme un planning de la résurrection

Et quant aux armes blanches, on pourrait les teinter de rouge
Dans une teinture particulière et à la portée de toute portée

Nous d'une autre trempée et d'une singulière extase

Nous de l'Épique et de la Déraison
Nous de l'autre côté de la terre et des phrases
O ma soeur la Violence O ma soeur de Raison

Au quartier des terreurs des enfants se sont mis

A brouter des étoiles
La Voie Lactée s'amidonnait dedans leurs toiles
Et la carte du ciel dans ce quartier de France
Indiquait aux passants la route à ne pas suivre
II brumait dans le ciel des paroles de givre
C'était d'un cinéma nouveau et d'une danse
Qu'on ne dansait plus avant longtemps. Nanterre
Se prenait pour Paris et le tour de la terre
Se faisait sur lin signe, une pensée de fièvre
Un désir de troubler les fleurs et les manières
Une particulière oraison, un. sourire,
À mettre les pavés à hauteur d'un empire

Le sable des pavés n'a pas la mer à boire

Ça sent la marée calme dans les amphis troublés

Des portés de secours sont ouvertes là-bas

II suffit de pousser un peu plus, rien qu'un geste...

Ceux qui réussissent - Pierre Tilman

 
Teddy Roosevelt
 
Ceux qui réussissent
ceux qui ont le pouvoir
qui ont l'argent
ceux qui ont tout
tout pour eux
la bonne conscience
la bonne santé
la bonne nourriture
les bons coiffeurs
les bons vêtements
ceux qui ont tout
tout pour eux
la bonne politique
la majorité aux élections
les juges dans leur poche
et les médecins de la clinique privée
tant pis pour eux
ils ont tout
tout pour eux
tant pis pour eux
ils l'ont bien cherché
ne comptez pas sur moi pour les plaindre

Perdition - Aimé Césaire


nous frapperons l'air neuf de nos têtes cuirassées
nous frapperons le soleil de nos paumes grandes ouvertes
nous frapperons le sol du pied nu de nos voix
les fleurs mâles dormiront aux criques des miroirs
et l'armure même des trilobites
s'abaissera dans le demi-jour de toujours
sur des gorges tendres gonflées de mines de lait
et ne franchirons-nous pas le porche
le porche des perditions?
un vigoureux chemin aux veineuses jaunissures
tiède
où bondissent les buffles des colères insoumises
court
avalant la bride des tornades mûres
aux balisiers sonnants des riches crépuscules

 
Les armes miraculeuses, Paris, Poésie Gallimard.  

Les noms - Christophe Tarkos

Les noms sont hantants, me hantent. Ils sont utilisés, ils n’entrent dans aucune généralité, ils ne servent pas une cause, ils ne veulent pas se plier à une règle simple, générale, commune, ils ne veulent pas se décomposer et s’allonger s’assouplir et se modifier et tourner et faire en sorte qu’ils servent à plusieurs occasions différentes et variées. Je dois ranger tous ces noms qui me hantent. Je ne sais pas à quoi ils servent, je m’en sers, ils sortent instinctivement sans avertir, ils proviennent d’un fond où ils ne trouvent pas le sommeil, où ils continuent à bouger, à tourner en essayant de s’agglomérer à des termes usuels, utilisables, à des phrases, à des morceaux de phrases, ils ne veulent pas rester seuls en eux-mêmes, dépourvus de toute attache, il faudrait que je les attache, qu’ils ne viennent plus d’eux-mêmes se glisser dans les phrases au beau milieu des phrases que je suis en train de prononcer mêlés à des mots normaux, bien glissés, bien à l’intérieur des mots normaux comme s’ils venaient de la même profondeur, je ne peux pas faire une phrase sans que ces noms indéclinés viennent se glisser comme si de rien n’était, dans le flot continu des paroles, comme s’ils avaient le droit de venir dans ma bouche comme tous les autres mots qui en ont le droit parce qu’ils sont mots communs, mots de tout le monde, mots qui se découvrent, qui n’existent pas, qui se changent, qui e déclinent. Je ne veux pas les enregistrer là où tous les mots qui n’existent pas sont enregistrés, je ne veux pas qu’ils aient une puissance autre, un effet serein, une certitude, comme si tout ce que je disais ne servait qu’à mettre en relief des noms.

Anachronismes, P.O.L., 2001.

La poésie est la pensée humaine - Christophe Tarkos

La poésie est la pensée humaine.

Le poète est intelligent. Il prépare la pensée difficile.
La pensée est engoncée, dure et pâteuse, le poète la masse, l’amollit, la réchauffe. Il entraîne l’intelligence à sortir de son engourdissement, il entraîne sa tête, les membres de sa cervelle, sa nuque et ses dix doigts à sortir. Il veut se désincruster. Il décortique la bouche et rogne le bras droit de son maître. Il s’entraîne à bouger la tête à l’intérieur de la pensée.

Le poète prépare sa pensée.

L’intelligence ne sort pas d’elle-même. Il masse le crâne, il entraîne sa vision de voir au-delà de ce qui, tari, se colle, séché, dans les plis de la pensée, il déchire son ventre. Il ne se lance pas sans préparation, le poète est intelligent, le poète va entrer dans la pensée difficile. Le poète, mouvant, se déplace dans l’espace, il s’entraîne d’être, pensant, il se pare à translater les images.

Le poète se prépare pour penser.

Il se laisse tomber dans les escaliers, il laisser tomber un filet de sable, un filet de riz fin, un filet de poudre de biscottes écrasées à la masse, il tombe de haut, il laisse échappe les kilos des sacs, il tombe des chaises, tombe des tables, tombe des arbres, il s’abandonne à tomber. La poésie est l’intelligence même, en train de naître.

Le poète crie

Little Man - Thomas Vinau


Nous sommes des êtres minuscules dans des forêts en feu
nous sommes des rêves sur le carreau
nous sommes des danses d'aubes jaunies et nos chemises trop grandes nous tombent sur les bras
nous sommes des assassins
nous sommes des orphelins
des espoirs d'alcooliques
des lièvres épuisés
des petits renoncements
nous sommes des bêtes blessées
et seules les bêtes blessées connaissent la tendresse

( en écoutant Little Man de Tom Waits )

Dialectique du clos et du fermé - Serge Pey