Pendant cette année difficile, je dois bien reconnaître que j'ai été un niais sentimental, que j'ai manqué de rapidité, de ressort et surtout d'irrespect. A cause d'une éclipse dans ma faculté d'imaginer et de ressentir, je me suis laissé devenir humble et l'humilité ne me réussit pas. Je me suis noyé dans la déférence, considérant que les entreprises ou les raisons des autres valaient valaient probablement mieux que les miennes. Je ne me suis pas moqué assez.

Nicolas Bouvier - Carnets du Japon 1964 - 1970


Mais il y a des pierres qui vivent - Antonin Artaud




Roberto Rossellini / Stromboli / 1950 via Membrane





Il y a des pierres noires en forme de verge d’homme, et un sexe de femme ciselé dessous. Et ces pierres sont des vertèbres dans des coins précieux de la terre. Et la pierre noire d’Emèse est la plus grosse de ces vertèbres, la plus pure, et la plus parfaite aussi.

Mais il y a des pierres qui vivent, comme des plantes et des animaux vivent, et comme on peut dire que le Soleil, avec ses tâches qui se déplacent, se gonflent et se dégonflent, bavent les unes sur les autres, rebavent et se redéplacent, – et quand elles se gonflent ou se dégonflent, le font avec rythme et de l’intérieur, – comme on peut dire que le Soleil vit.
Les tâches naissent en lui comme un cancer, comme les bubons effervescents d’une peste. Il y a là-dedans de la matière pulvérisée et qui se ramasse, – comme des morceaux de soleil concassés mais noirs. Et, mis en poudre, ils occupent moins de place ; et c’est pourtant le même soleil et la même étendue et quantité de soleil, mais éteint par places, et qui rappelle alors le diamant et le charbon. Et tout cela vit ; et on peut dire que DES pierres vivent ; et les pierres de la Syrie vivent, comme des miracles de la nature, car ce sont des pierres lancées par le ciel.

Antonin Artaud - Héliogabale ou l'anarchiste couronné



J’ai cru que la montagne saignait que les morts marchaient que l’inconnu déferlait que le bois saignait que les hommes arrivaient que la femme m’emportait que le sol saignait que les maisons se déplaçaient que les mots saignaient que l’amour apparaissait que ma vie commençait que les moutons chantaient. Au fond de moi luttent dieux et démons, à l’aveugle je vous guide je me conduis.


Chantier traverses - Emmanuelle Grangé



Ne rien faire la conserver


Emmanuelle Grangé - Chantier traverses



Mars - Emmanuelle Grangé







Il ne dit pas,
ou bonne année, bon anniversaire.
À la bonne heure, il ne dit pas.
Il a creusé un terrier,
il a toujours son casque de cosmonaute,
un peu de terre dessus.
 
Il ne dit pas.
Il a des cheveux crabouillés par le service militaire
et, depuis, le front encore plus haut, le crâne basané.
Il a des certitudes estompées.
 
Il ne dit pas,
mais les grands yeux, oui,
comme ceux de la mère.
Il ressemble à la mère,
au péremptoire du père.
 
Il tempête au fond tout au fond,
rien ne se perçoit sous le casque.
 
La mère piquait sa robe cachemire
d’une fleur de satin jaune paille,
elle montrait ses bras
et les veines de ses mains;
elle plaquait ses courtes mèches blondes
et bombait le front.
Il attendait au salon,
elle lui proposait
de glisser les cigarettes menthol
dans l’étui ;
il en rangeait cinq
et claquait l’étui.
Il attendait le baiser
de celle qui partait dans la nuit
enveloppée d’une étole topaze.
Le baiser arrivait à son cou,
chatouillait son nez de sent-bon.
La porte se fermait douce.
Il appelait la station spatiale
dans son casque.
 
Il ne dit pas.
Il ne dit pas
il ne dit pas
Il appelle et dit bon anniversaire.
Il s’est souvenu
grâce au béquet sur le téléphone.
Il parle vite :
je suis fatigué, comme tout le monde
surtout ne t’inquiète pas
surtout bon anniversaire.
Je tourne pas rond, je suis fatigué
je prends la voiture parfois et je vais à Kehl…
 
Il disait, j’ai mal à la Kopf
quand il était petit, cosmonaute à Berlin.
Il n’a rien dit
quand on a envoyé la mère toute cramée toute dorée
dans son urne 
rejoindre l’océan.
 
 
Il tricotait des jambes
sur les plages de l’Adriatique.
Il se perdait.
Il disait son nom, 
de gentilles dames le ramenaient à sa mère
allongée sur le transat
lisant les Buddenbrook
à l’ombre safranée du parasol.
Elle était surprise du retour de son petit
qu’elle n’avait pas vu partir,
qui collait ses jambes aux siennes
qui lui tournait les pages.
Ils repartaient tous deux vers le lac de Constance.
Au matin dans le train,
elle tamponnait les tempes du gamin
d’un linge d’eau de camomille.
 
 
S’il pouvait il dirait.
Ou peindrait.
Il prend des semaines de repos,
il a mal à la Kopf ,
il déchausse son casque,
il me téléphone : bon anniversaire,
bons baisers, je suis en vacances.
Il dit ça, il s’enroule dans le plaid de La Montagne magique.
C’est toujours un peu difficile de suivre une étoile filante.
 

                                 Emmanuelle Grangé              

Armée Noire



L'Armée noire à le plaisir, l'honneur de vous annoncer une bonne année de merde en 2014... et oui encore...






keep calm & carry on



via l’entonnoir du lièvre




Mon angoisse n’est pas faite uniquement de me savoir libre. Elle exige un possible qui m’attire, en même temps qu’il me fait peur.

Georges Bataille – L’Impossible – 1962

Le bloc de la maladie - Christophe Tarkos




Le bloc de la maladie, le bloc sur lequel se penche la médecine, la maladie que la médecine soigne, les soins que donne la médecine sur la maladie sur le bloc sur lequel se penche la médecine, le bloc changeant qui est malade, le bloc malade, le bloc de la maladie que la médecine peut soigner ou ne peut pas soigner, le bloc que la médecine traite, traite en y jetant ses soins, ses soins qui soignent, qui soignent dans le bloc malade au hasard, qui soigne ou ne soigne pas les maladies en y jetant tous ses soins, tous ses soins envoyés dans le bloc de la maladie, soigne par hasard des maladies, ne soigne pas par hasard d’autres maladies, soigne n’importe quoi dans le bloc qui est malade, soigne comme il peut, jette tout ce qu’il peut dans la bataille, certaines maladies sont soignées, d’autres maladies ne sont pas soignées, l’acné n’est pas soigné, le bloc de la maladie, le bloc sur lequel se penche la médecine est malade, est le bloc qui est malade, qui produit des maladies, qui est dessous, qui n’est pas touché par les médicaments, qui n’est pas soigné par les soins, qui n’est pas touché par la médecine, le bloc produit des boutons d’acné, le bloc hormonal jeune produit des boutons insoignables, le bloc est insoignable, le bloc des maladies est profond.


Christophe Tarkos - Anachronisme


Laisse-moi prendre du champ - Claude Cahun





Laisse-moi prendre du champ. Tu m’as fait mal. Tu ne peux pas comprendre ça. Mesurons-nous. À distance. Qu’y a-t-il de commun entre ta logique absurde et ma sensibilité souveraine. (Je te hais ! je me méprise — avec tous les changements de pronoms que notre déclinaison personnelle du silence et notre conjugaison du verbe aimer comportent.) Que veux-tu, nous ne nous ressemblons pas.
Oui, mais…
Nous ne nous ressemblons pas : tant mieux. C’est assez d’un dans la maison. “One smoking in the house is plenty”, disait Bob."

Claude Cahun - Aveux non avenus
Éditions Jean-Michel Place - 2002 

 



En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres ; mais, cela, étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté ! C’était une erreur ! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-à-dire que je ne riais pas.

 Lautréamont

Pisser debout - Marlene Tissot



revuemeteque



Les mecs, ils pissent en parlant, bla bla bla, ils pissent en visant vaguement, font juste gaffe de pas s’éclabousser les godasses, ils jettent un œil à la bite du voisin, mine de rien, pas pour comparer hein, juste pour vérifier que tout va bien, les mecs ils pissent comme on arrose le jardin et puis ils secouent la dernière goutte, je les regardais faire quand j’étais môme, persuadée que moi aussi, un jour, j’arriverai à pisser debout.




 

Que crève le vieux monde ! - Albert Libertad







Debout les morts





La voix claire de l'enfant et la voix cassée du vieillard entonnent la même ballade : la ballade des vœux et souhaits.
L'ouvrier à son patron, le débiteur à son créancier, le locataire à son propriétaire disent la ritournelle de la bonne et heureuse année.
Le pauvre et la pauvresse s'en vont par les rues chanter la complainte de la longue vie.
Ah ! Ah ! C'est le jour de l'an !
Il faut que l'on rie ! Il faut que l'on se réjouisse. Que toutes les figures prennent un air de fête. Que toutes les lèvres laissent échapper les meilleurs souhaits. Que sur toutes les faces se dessine le rictus de la joie.
C'est le jour du mensonge officiel, de l'hypocrisie sociale, de la charité pharisienne. C'est le jour du truqué et du faux, c'est le jour du vernis et du convenu.
Les faces s'illuminent et les maisons s'éclairent ! Et l'estomac est noir et la maison est vide. Tout est apparat, tout est façade, tout est leurre, tout est tromperie ! La main qui serre la vôtre est une griffe ou une patte. Le sourire qui vous accueille est un rictus ou une grimace.
Le souhait qui vous reçoit est un blasphème ou une moquerie. Dans la curée âpre des appétits, c'est l'armistice, c'est la trêve. Dans l'âpre curée des batailles, c'est le jour de l'an.
On entend l'écho qui répète la voix du canon et qui redit le sifflet de l'usine. La mitrailleuse fume encore et encore ; la chaudière laisse échapper la vapeur. L'ambulance regorge de blessés et l'hôpital refuse des malades. L'obus a ouvert ce ventre et la machine a coupé ce bras. Les crimes des mères, les pleurs des enfants font retentir à nos oreilles l'affreuse mélodie de la douleur, toujours la même.
Le drapeau blanc flotte : c'est l'armistice, c'est la trêve, pour une heure et pour un jour, les mains se tendent, les faces se sourient, les lèvres bégaient des mots d'amitié : ricanements d'hypocrisie et de mensonges. Bonne vie à toi, propriétaire ? qui me jettera sur le pavé de la ville sans t'occuper du froid ou de l'averse…
Bonne vie à toi, patron ? qui me diminua ces jours derniers, parce que faiblissait mon corps après la dure maladie que je contractai à ton service… Bonne vie, bonne vie à tous ! boulangers, épiciers, débitants qui enserriez ma misère de vos péages honteux et qui teniez commerce de chacun de mes besoins, de chacun de mes désirs.
Et bonne vie et bonne santé à tous, mâles et femelles, lâchés à travers la civilisation : bonne année à toi l'ouvrier honnête ? à toi, maquereau régulier ? à toi, cataloguée du mariage ? à toi, inscrit aux livres de police ? à vous tous dont chacun des gestes, chacun des pas est un geste et un pas contre ma liberté, contre mon individualité ? Ah ! Ah ! bonne vie et bonne santé ?
Vous voulez des vœux, en voilà : que crève le propriétaire qui détient la place où j'étends mes membres et qui me vend l'air que je respire !
Que crève le patron qui, de longues heures, fait passer la charrue de ses exigences sur le champ de mon corps !
Que crèvent ces loups âpres à la curée qui prélèvent la dîme sur mon coucher, mon repos, mes besoins, trompant mon esprit et empoisonnant mon corps !
Que crèvent les catalogués de tous sexes avec les désirs humains qui ne se satisfont que contre promesses, fidélités, argent ou platitudes !
Que crève l'officier qui commande le meurtre et le soldat qui lui obéit ; que crèvent le député qui fait la loi et l'électeur qui fait le député !
Que crève le riche qui s'accapare une si large part du butin social ! mais que crève surtout l'imbécile qui prépare sa pâtée.
Ah ! Ah ! C'est le jour de l'an !
Regardez autour de vous. Vous sentez plus vivant que jamais le mensonge social. Le plus simple d'entre vous devine partout l'hypocrisie gluante des rapports sociaux. Le faux apparaît à tout pas. Ce jour-là, c'est la répétition de tous les autres jours de l'an. La vie actuelle n'est faite que de mensonge et de leurre. Les hommes sont en perpétuelle bataille. Les pauvres se baladent du sourire de la concierge au rictus du bistrot et les riches de l'obséquiosité du laquais aux flatteries de la courtisane. Faces glabres et masques de joie.
La caresse de la putain a comme équivalent le sourire de la femme mariée. Et la défense du maquereau est pareille à la protection de l'époux. Truquages et intérêts. Pour que nous puissions chanter la vie, un jour, en toute vérité, il faut, disons-le bien hautement, laisser le convenu et faire un âpre souhait : que crève le vieux monde avec son hypocrisie, sa morale, ses préjugés qui empoisonnent l'air et empêchent de respirer. Que les hommes décident tout à coup de dire ce qu'ils pensent. Faisons un jour de l'an où l'on ne se fera pas de vœux et de souhaits mensongers, mais où, au contraire, on videra sa pensée à la face de tous.
Ce jour-là, les hommes comprendront qu'il n'est véritablement pas possible de vivre dans une pareille atmosphère de lutte et d'antagonismes.
Ils chercheront à vivre d'autre façon. Ils voudront connaître les idées, les choses et les hommes qui les empêchent de venir à plus de bonheur.
La propriété, la patrie, les dieux, l'honneur courront risques d'être jetés à l'égout avec ceux qui vivent de ces puanteurs.
Et sera universel ce souhait qui semble si méchant et qui est pourtant rempli de douceur :


Que crève le vieux monde !

Albert Libertad dans L’anarchie, 27 décembre 1906



L'Autre Hidalgo // Henri Michaux