El Gringo - Francis Alÿs
Un homme libelle - James Joyce
![]() |
| Marchand de Concombres, Paris, 1950 - Richard Avedon |
Nom
d'un nom cet affreux sur le tertre en lanières à lance-pierres en
partholon à part seul par joupiter qui peut-il être ?
Représente-toi sa barritête de pygmée, visse-moi sa batifolle. Il
a les orteils en verrou, les tibias courts, et, vise son spectoral,
ses muscles mammaires, c'est très monstrérieux. Il rabâche son
déjeuner par un poêle de sa cervelle. On dirait un homme libelle.
Il est de mois en mois sur le qui-vif par ici, ce saxon comestible,
qu'on soit en genevrier ou fièvrier, marc ou eaubril, ou pendant les
courses folles de Versôse et de Glaçôse. Quelle étrange sorte
d'homme. Il est évident que c'est lui mon ancêtre. Enjambons ses
défenses de feu et ces griffes d'os fendus sans moelle. (Creux!) Il
peut nous absurdiquer le pylore qui mène à la colonne d'Hercule.
Amène-toi, gros plein de brune, alors moinsieur t'es tout en
bassouflé comme les femmes ! Scuze-nous l'ami ! Tu
jaspines le danois ? N. Tu jactes le scorvégien ? Nn.
T'espagoinsses l'angliche ? Nnnn. Tu phones le Saxo ? Nooo.
Tout est clair ! C'est un Juite. Echoquons nos chapeaux, et
échangeons verbes forts et faibles entre nous au petit bonheur sur
la poupe à-vent de cette crique.
James Joyce - Finnegans Wake
Traduction Philippe Lavergne
Gallimard - Folio - 1997
Stupeur - Perrine Le Querrec
![]() |
| ici et maintenant |
Regarder leur visage est une stupeur
Regarder leur cou est une stupeur
Regarder leur regard est une stupeur
Regarder leur ventre
Regarder l’une puis l’autre puis
les trois
La terre sur laquelle elles se
cambrent
Le ciel qu’elles touchent
Les montagnes qu’elles
franchissent
Tordues-tendues à la perfection
Dans cet enclos, une simultanéité
de stupeurs
Elles sont le centre et le regard du
monde
(Araneus quadratus) - Murièle Modély
En dévorant des histoires de brigands - Franz Kafka
Sancho Pança, qui ne s'en est
d'ailleurs jamais vanté, réussit au cours des années, en dévorant
des histoires de brigands et des romans de chevalerie pendant les
nuits et les veillées, à détourner entièrement de soi son démon.
Il fit si bien que celui-ci - qu'il appela plus tard Don Quichotte -
se jeta désormais sans frein dans les plus folles aventures : elles
ne nuisaient à personne faute d'un objet prédestiné qui aurait dû
être précisément Sancho Pança.
Sancho Pança, peut-être mû par un
certain sentiment de responsabilité, Sancho Pança, qui était un
homme indépendant, suivit calmement Don Quichotte dans ses équipées
et en tira jusqu'à son dernier jour une grande et utile distraction.
Franz Kafka - La Muraille de Chine
traduction - Jean Carrive & Alexandre Vialatte
Libellés :
Alexandre Vialatte
,
Don Quichotte
,
Franz Kafka
,
Jean Carrive
,
Miguel de Cervantes
,
Sancho Pança
La gorge, le poisson - Laura Vazquez
![]() |
| Nicolas Boudin |
Quand tu t’endors je te parle, je
te parle, je te dis des serments, je te parle, je te dis c’est la
guerre, je te dis les serments, je te fais la musique - à l’oreille
- je te fais les serments, quand je parle - je parle - quand tu
t’endors je parle, quand tu t’endors - quand je ne suis pas là -
quand je ne suis pas là je parle, quand je parle - je te parle - et
je ne suis pas là, quand je ne suis pas là je te parle - tiens
écoute - tiens écoute je dis, je te dis tiens écoute, je te dis
l’aventure, l’aventure c’est quelqu’un dans l’oreille,
c’est quelqu’un dans l’oreille, c’est la dent sur l’oreille,
je vais me taire, la pluie est
belle, les jours sont pleins, il y a des guêpes, des grillons, il y
a la nuit, des chenilles.
Il faut beaucoup de jours. beaucoup.
il faut beaucoup de jours aujourd’hui. il faut le premier jour. il
faut les premiers jours. il faut beaucoup de temps. il faut beaucoup
de jours pour te mettre à écrire.
pour te mettre à écrire il faut
beaucoup de jours, et les jours, et les tables, et les yeux et les
arbres. il faut beaucoup les arbres. il faut beaucoup de jours. il
faut voir le jardin. regarde le jardin. il faut voir les jardins.
regarder la fenêtre. il faut de très longs jours.
il faut beaucoup d’années. il
faut beaucoup de lignes. il faut beaucoup de lignes sur le cou, sur
la race. sous les yeux il faut beaucoup de traits. pour te mettre à
écrire. il faut beaucoup de ronces. les ronces dans le cou. il faut
beaucoup d’années. il faut beaucoup tomber. il faut beaucoup de
vase.
de la boue, de l’ordure, de
l’essence et de l’huile, du gâchis, de la vase,
beaucoup de maladies
beaucoup de mains malades
beaucoup de dos griffé
beaucoup de pieds coupés
c’est
ce que je sais de la musique, je sais de la musique, ce que je sais de la musique, et je l’ai écoutée je sais de la musique et me dis la musique et je l’ai écoutée, écoute la musique, je sais de la musique et je l’ai écoutée jusqu’à ce que la mort
et je l’ai écoutée et j’ai
senti le noir, jusqu’à ce que la mort, me dit de la musique et je
sais la musique parce qu’elle est dans mon os,
je sais que la musique est venue
l’autre jour,
je sais de la musique, je sais que
la musique est partout l’autre jour, quand je l’ai écoutée, je
l’écoute toujours, je l’écoute toujours, tu sais de la musique,
tu l’écoutes toujours, elle l’écoute toujours
la musique et mes nerfs, je sais de
la musique, je sais que la musique, la musique est facile, je sais
que la musique n’a pas le sentiment, je sais que la musique est
venue tout d’un coup, je sais que la musique est tout le sentiment,
je sais de la musique qui arrive vers moi, je sais que la musique
n’est pas dans la sueur, elle n’est pas dans ma larve, ni dans la
main de droite, ni dans la main de gauche, ni dans l’œil que je
sens, ni dans les gravillons, ni dans ma main de droite, ni dans ce
que je dis, mais dans ce qui me vient, de tout ce qui me vient, dans
tout ce qui me vient, je vois de la musique, je sais de la musique
qui arrive de moi
et je l’ai écoutée
je suis prête à écrire.
Alors
Approche une vielle femme, avec ses
ongles larges,
elle est de la campagne
Elle se cache la tête avec les bras
qui disent :
ni les vaches, ni les herbes, ni les
femmes, ni le bois, ni le cuir, ni les branches, ni le cuir, ni
la torche, ni la petite aiguille, ni le cuir, elle redit ni le cuir
ce que je ne sais pas
je sais de la musique
et je ne le sais pas
Dans les poings, dans les angles, il
y a des parties que je ne vois pas, c’est pourquoi je vais parler
de la vie
dans la gorge et les lions, il y a
des moments que je ne vois pas, c’est pourquoi je dois parler
des choses qui vivent
c’est pourquoi des choses vivent,
c’est pourquoi je dois parler, c’est pourquoi celui qui parle a
parlé, c’est pourquoi les chats bougent, c’est pourquoi les
vieux morts, c’est pourquoi monte l’âne, c’est pourquoi les
poils noirs
c’est pourquoi le fil tranche
c’est pourquoi je le dis,
c’est pourquoi gorges noires
viennent les animaux qui font la gorge noire,
la gorge noire,
dis gorge noire, dis toute la partie
que tu ne vois pas,
dis gorge noire
tu es couché sur des branches de
terre, elles vont se casser sous ton dos, sous ton dos noir, dos
noir, dos noir mon très petit, tu as laissé des branches, des
branches noires, sur le couloir très noir, sur le couloir très noir
les branches sont très noires
dis dos noir mon malade
Viens le gros monstre clair, il a la
belle voix, il a la voix falaise, falaises noires, noires, de la
montagne noire, viens le grand monstre noir,
Tu portes le poisson, il porte le
poisson dans son ventre, il porte le poisson, le poisson est sorti de
son ventre, le poisson est rentré dans la bouche du ventre, le
poisson à la peau de poisson, est sorti de son ventre, le poisson
dans son ventre, le poisson avale le poisson et le poisson connaît
le poisson, le poisson est dans la mare, la mare est dans le ventre
du poisson, le poisson va vers la tête et la tête va toujours au
poisson, le poisson dit qu’écrire n’existe pas, le poisson a dit
qu’écrire n’existait pas, le poisson a pourri vers la tête, la
tête du poisson est pourrie et elle grouille, le poisson est pressé,
il est pressé de mourir, le poisson est pressé, il va vers la grand
mare, il va vers les œufs durs, le poisson vers la tête, vers le
haut, dans les branches, le poisson dit écrire, le poisson dit
écrire n'existe pas
Coupe-coupe
![]() |
| (c) Giovanni Marrozzini |
Et je pense à un couteau, qui trancherait net ce que nous cachons.
Dominique Boudou - Quand ta mère te tue
n&b/ Pleine Page éditeurs - 2007
Patates - Louis-Ferdinand Céline
On
s’est dit que peut-être, quand même, en les faisant cuire à tout
petit feu… en les gratinant nos patates… en les repassant dans la
graisse… en les flattant plus ou moins… d’une certaine façon
astucieuse… on arriverait bien peu à peu à les rendre malgré
tout mangeables… On a essayé sur elles toutes les ruses de la
tambouille… Rien rendait absolument… Tout allait se prendre en
gélatine au fond de la casserole… Ca tournait au bout d’une
heure… peut-être une heure trente en un énorme gâteau de larves…
Et toujours l’odeur effrayante… Courtial a reniflé très
longuement le résultat de nos cuistances.
- C’est de l’hydrate ferreux d’alumine ! Retiens bien ce nom, Ferdinand ! Retiens bien ce nom !…
- C’est de l’hydrate ferreux d’alumine ! Retiens bien ce nom, Ferdinand ! Retiens bien ce nom !…
Louis-Ferdinand Céline
Mon rire - Henri Michaux
![]() |
| Petrina Hicks &... |
À
l’expiration de mon enfance, je m’enlisai dans un marais. Des
aboiements éclataient partout. « Tu ne les entendrais pas si
bien si tu n’étais toi-même prêt à aboyer. Aboie donc. »
Mais je ne pus.
Des années passèrent, après lesquelles j’aboutis à une terre plus ferme. Des craquements s’y firent entendre, partout des craquements, et j’eusse voulu craquer moi aussi, mais ce n’est pas le bruit de la chair.
Je ne puis quand même pas sangloter, pensais-je, moi qui suis devenu presque un homme.
Ces craquements durèrent vingt ans et de tout partait craquement. Les aboiements aussi s’entendaient de plus en plus furieux. Alors je me mis à rire, car je n’avais plus d’espoir et tous les aboiements étaient dans mon rire et aussi beaucoup de craquements. Ainsi, quoique désespéré, j’étais également satisfait.
Mais les aboiements ne cessaient, ni non plus les craquements et il ne fallait pas que mon rire s’interrompît, quoiqu’il fît mal souvent, à cause qu’il fallait y mettre trop de choses pour qu’il satisfît vraiment.
Ainsi, les années s’écoulaient en ce siècle mauvais. Elles s’écoulent encore…
Des années passèrent, après lesquelles j’aboutis à une terre plus ferme. Des craquements s’y firent entendre, partout des craquements, et j’eusse voulu craquer moi aussi, mais ce n’est pas le bruit de la chair.
Je ne puis quand même pas sangloter, pensais-je, moi qui suis devenu presque un homme.
Ces craquements durèrent vingt ans et de tout partait craquement. Les aboiements aussi s’entendaient de plus en plus furieux. Alors je me mis à rire, car je n’avais plus d’espoir et tous les aboiements étaient dans mon rire et aussi beaucoup de craquements. Ainsi, quoique désespéré, j’étais également satisfait.
Mais les aboiements ne cessaient, ni non plus les craquements et il ne fallait pas que mon rire s’interrompît, quoiqu’il fît mal souvent, à cause qu’il fallait y mettre trop de choses pour qu’il satisfît vraiment.
Ainsi, les années s’écoulaient en ce siècle mauvais. Elles s’écoulent encore…
Henri Michaux
- Épreuves exorcismes
Evite le latin fourchu - Miguel de Cervantes
Laisse l'homme à l'esprit rassis
avancer en ce qu'il compose
d'un pas pesant comme sa pose ;
et laisse celui qui publie
histoire de tromper l'ennui
écrire aux insensés, s'il ose.
Au livre de Don Quichotte de la
Manche - Miguel de Cervantes
Traduction Aline Schulman
Éditions du Seuil - 1997
Sa paire du dimanche - Mark Twain
![]() |
| Angela Bacon Kidwell - Eyes - Traces Of Existence - 2011 |
La vieille dame baissa ses lunettes, regarda par-dessus et inspecta
la pièce ; puis elle les releva et regarda par-dessous. Elle ne
cherchait jamais à regarder, ou alors très rarement, à
travers ses lunettes, une chose aussi insignifiante qu'un
garçon ; c'était sa paire du dimanche, la fierté de son cœur
, et elles existaient pour le « style », pas pour
l'usage ; - elle aurait tout aussi bien pu regarder à travers
deux plaques de fourneau.
Les aventures de Tom Sawyer - Mark Twain
Traduction Bernard Hoepffner
Éditions Tristram - 2012
Ma combinaison spatiale et des visages ronds - Arno Schmidt
/ Mais djà cette saleté
blanche, ce spectre, revenait ! - Planait autour de moi :
comme l'aimante mariée autour de son Dillert. Et me piaillait
à=la=figure ! - -
(Gesticuler sauvagement autour
de moi : bon sang, si seulement j'avais..... / (Et mis la
main par un furieurissime hasard : Cometh Reward ! :
exactement sur le mince cou en acier de ma lampe de poche ! / :
Attends un peu, toi !!!....
Mais non : cette voix !
- tout le courage lampe=de=pochique m'abandonna aussitôt ;
(et l'ange méchant sjeta sur moi d'une telle façon que je
rapetissai d'1 pied. Et hennit d'un rire qui ne disait rien qui
vaille, lorsque je me retrouvai là avec une bosse. Me grignota
l'étoffe ; et gémit kékchose par=dessus sa propre épaule.)
- :
: Bon sang - - ne venait=il
pas comme une « REPONSE » de plus loin au fond ?!...
(Je me propulsait dans la première=ruelle=venue ; partir, vite,
mettre les bouts, dans les ténèbres!) / (Et ça sifflait d=rière
moi, comme avec les doigts. Et samusait à sapprocher sans bruit
au=dessus=de=moi. : Strouvait en fait depuis longtemps devant
moi ! - -)
Et m'avait plusieurs fois
rattrapé=d=passé – Je tombai en arrière sur le dos contre un
truc. (Ce que c'était, je fus incapable de le déterminer touttsuite
avec mon dos. Mais c'était solide.) - Et ça venait errer vers moi,
yeux=éclairs=mats, en semi=cercles, comme des draps blancs
hurlants.....
((Constatation : bien ça,
le pire : comment expliquer le fait que j'entendais ? -
Aurais=je sans m'en rendre compte allumé mon appareil=radio en
tombant ? Je réussis, (réussis : fallait du courage pour
ne pas taper sur ces morceaux de linge criaillants!) à tâter
avec ma paume à la recherche du commutateur sur la poitrine... ?
-
- : C'était la fin !!!
- : ma combinaison spatiale pendouillait autour de moi !
/ (Oui. Complètement flasque. Partout : Hhhhh...). - (J'étais
donc mort depuis longtemps. Et sla ici était par conséquent
L'ENFER ? : j'avais lu, yapadutousilontemps, chez notre
révérend, une relation de faits vrais ; avec des
illustrations.....
…..:Aïe !!! - Comme il
mordait & jacassait, le plus grand des diables blancs ! :
diable de mes deux ! (Et m'enfonçai plus profondément dans les
labyrinthes ruelleux : le tissu d'ordinaire si aimablement
replet flottait, comme en loques, entravant aussi à présent mes
membres qui strissaient à toute allure ; je me
marchais presque dessus!). / Tombai aussi promptement sur la visière.
Et me retrouvai à nouveau encerclé de blanc. Et trébuchai encore
plus furieusement : dans l'espace long=couloir, hachuré de
noir, (ici brun terre) ; et de nouveau ; et des cris
criaillants sortis du rêve. : Et la MORT ne me délivrait
pas ?.....
DOS contre le MUR ;
d=finitivement ;
j'en pouvais plus. - / (Et pourquoi n'étais=je pas mort ; alors
que ma combinaison était déchirée.....). / : Bon
sang : j'étais quelque part !!!...
Car alors que ça commençait
djà à s'agiter en=haut=tout=près ; et que je tirais dessus
avec la lampe de poche, : !, le cône de lumière glissa
sur du tout près vis=à=vis - - : ! - (et il s'en serait
fallu d'un cheveu qu'elle échappe une seconde fois à ma main :
« Ce que je vis alors d=passe toute d=scription ! ».....
:ETAGERES d'une hauteur
écrasante ? Des
piles de boîtes de conserve - : je n'étais pas en enfer !
- (A moins qu'elles ne fussent vides, au grand dam des damnés...
….. (continuer à courir. /
De temps à autre émettre
des rayons vers la gauche ? : là, elles étaient carrées
et contenait au moins 10 gallons. - A l'instant, l'un des spectres me
donnait de nouveau un coup de pied dans le dos, au point que je
tombai sur les genaoux. - Et devins enragé. Me servis sur
l'étagère ; et balançai la première boîte venue vers lui :
bon sang, c'est bien sûr ! : c'étaient les meilleures
armes ! Come on : à présent on va slivrer à un tir
d'artillerie!)
Mais ils étaient à DEUX !
- moi, le plus vaillant des
bombardiers, je dus pourtant à nouveau battre en retraite. (Et me
mis moi=même par d=sespoir, sans même parler de l'épuisement, à
hurler : courir, courir, plus rien d'autre que courir ! :
n'y avait=il donc nulle part 1 trou ? Pour que je puisse au
moins une fois, ne fût=ce que pour 5 minutes, complètement à
couvert...). / Tourner encore ce coin=là : fallait que kékchose
vienne à présent, aut=aut ;
ou bien ma dernière heure – (j'étais djà si éreinté que
j'emportai le poteau avec mon épaule) – ou bien :
1 lumière ? ! :
1 rectangle de lumière jaune invitante ? ? -
De champ, comme une porte ? : oh toi, mon sprint final –
(et entrer dans l'accueillante clarté ! - Et des visages
ronds.....
On
a marché sur la Lande – Arno Schmidt
Traduction Claude Riehl
Editions Tristram - 2005
... cigarette oubliée au coin des lèvres ... - Sorj Chalandon
![]() |
| Andy Warhol: Oxidation Painting (in 12 parts) - 1978 |
J'étais bien, retombé, assis à la table, à côté de la porte.
Jim était levé. Il mettait son manteau en trébuchant des manches.
Cathy parlait front contre front avec une femme qui me tournait le
dos. J'ai eu en vie de pisser. Les toilettes sont au sous-sol, après
la réserve du bar et les fûts empilés. Une dizaine d'hommes
étaient là, qui refaisaient la vie. Il y avait des mains sur les
épaules, des voix fortes, des serments hachés, des regards
papillons, des braguettes ouvertes avant même la rigole de zinc. Il
y avait du solide, du rude, du rire, de la voix cigarette, du visage
cassé, du cheveu plaqué de fumée, du regard las. Et il y avait moi
qui pissais, le front contre l'émail, les mains couvrantes et
l'urine murmurée.
- Attention à tes chaussures, fils, a souri mon traître.
Je l'ai regardé. Ses yeux très bleus, une friche de sourcils, des
cheveux blancs qui faisaient désordre au-dessus des oreilles. Il
n'était pas rasé. Sous les néons, une peau usée piquetée
d'argent. Il était à côté de moi. Qui pissait pareil. Une fin de
cigarette en coin, avec un œil presque fermé. Qui pissait pareil,
mais de plus loin, avec quelque chose de presque élégant. En fait,
il était élégant. Un petit homme en veste de tweed marron chiné
d'ocre et de vert, avec une chemise à carreaux fins et une cravate
de laine sombre. Il avait gardé sa casquette. Une casquette brune à
chevrons de chez Shandon, en pure laine, molle d'avoir été tant et
tant portée. […]
- Tu veux que je te montre ?
J'avais encore l'hymne en tête, les bières qui restaient à boire,
Jim et Cathy qui attendaient. Tous ces bruits d'arrière-salle qui
tintaient l'ivresse. Moi aussi, j'étais ivre à plus rien savoir.
- Tu veux que je te montre ? A redit mon traître.
Montrer quoi ?
Comment pisser.
Et j'ai dit oui.
J'étais face à l'urinoir – une goulotte, un boyau qui courait le
long du mur -, mon traître a posé une main sur mon épaule et m'a
légèrement tiré en arrière. Je pissais toujours. Je pendais. Je
n'avais pas eu le temps de ranger. Il a ri. Pas méchamment. Juste,
il s'est amusé de ma gêne. Il m'a demandé de quoi diable j'avais
peur. Qu'on voie mon sexe ? Ici ? Dans ce lieu d'hommes ?
Ce bar de prisonniers ? Allons ! En souriant, il a montré
mes chaussures. J'étais si près du mur, tellement collé, tellement
soucieux de tout, que l'urine frappait le carrelage blanc pour
rejaillir sur mes souliers en petites engrêlures gênantes.
- Ce n'est pas comme ça qu'on fait, m'a-t-il dit.
Debout, face à l'urinoir, il a reculé de trois pas et posé sa
paume gauche contre le mur.
- C'est comme ça.
Il était en équilibre. Les pieds écartés, la main au-dessus de la
tête, à plat sur les carreaux et l'autre main qui dirigeait le jet.
Il était là, comme ça, en pont tendu, arc-bouté au-dessus de la
rigole. Il m'a regardé. Il m'a dit que voilà. Comme ça, c'était.
Une fois que le corps était posté ainsi, éloigné du caniveau
commun, un homme pouvait laisser aller. J'étais toujours en retrait,
de l'urine sur les chaussures.
Il a pissé longtemps.
Je l'avais remarqué avant, plus tôt dans la soirée. Il était à
une grande table, près de la scène. Une table d'hommes, que tout le
monde saluait. Je l'ai vu parce qu'il me regardait. Il parlait en me
regardant. Il riait en me regardant. Il levait son verre en me
regardant. Au moment de l'hymne, il s'est levé. Quand j'ai ouvert
les yeux à la dernière note, il remettait sa casquette. Et le voilà
qui pisse. Qui me montre comment. Un bras tendu, un corps en
équilibre, et rien qui n'éclabousse rien.
- Français ?
J'ai regardé mon traître. Ma braguette était toujours ouverte. Il
l'a montré d'un geste du menton. Nous sommes sortis ensemble,
retournant dans la salle éclairée de trop blanc. […]
J'ai baissé les yeux sur mes chaussures. J'avais un lacet défait et
des brillances négligées.
- Il est temps maintenant, mesdames messieurs ! criaient les
serveurs, empilant les verres vides le long de leur bras
jusqu'au-dessus de leur tête.
- Tu étais avec Tyrone Meehan ?
- C'est qui ? […]
- Tu n'as jamais entendu parler de Tyrone Meehan ?
A cet instant, par la voix de Jim, sa bouche qui disait le respect de
ce nom prononcé, j'ai su que mon traître était de ceux que
célèbrent les chansons rebelles. Il s'appelait Tyrone Meehan.
Tyrone Meehan, qui m'a expliqué que, pour pisser en homme, il
fallait accepter de se montrer en homme. Éloigné de la rigole, le
regard ailleurs, la main en paravent, cigarette oubliée au coin des
lèvres.
Mon traître – Sorj Chalandon
Éditions Grasset - 2007
Je ne suis - Guillaume Toumi
Inscription à :
Articles
(
Atom
)














