Romance de la lune, lune. - Federico Garcia Lorca






La lune vint à la forge
avec ses volants de nards.
L'enfant, les yeux grands ouverts,
la regarde la regarde.
Dans la brise qui s'émeut
la lune bouge  les bras,
dévoilant, lascive et pure,
ses seins blancs de dur métal.
Va-t'en lune, lune, lune.
Si les gitans arrivaient,
ils feraient avec ton coeur
bagues blanches et colliers.
Enfant, laisse-moi danser
Quand viendront les cavaliers,
ils te verront sur l'enclume
étendu, les yeux fermés.
Va-t'en lune, lune, lune.
Je les entends chevaucher.
Enfant, laisse-moi, tu froisses
ma blancheur amidonnée.
Battant le tambour des plaines
approchait le cavalier.
A l'intérieur de la forge
gît l'enfant, les yeux fermés.
Par l'olivette venaient,
bronze et rêve, les gitans,
chevauchant la tête haute
les yeux à demi fermés.
Comme chante sur son arbre,
comme chante la chouette !
La lune à travers le ciel
mène un enfant par la main.
Dans la forge les gitans
à grands cris se lamentaient.
La brise veille, veille,
la brise fait la veillée.

In Romancero gitan, trad. André Belamich

 

Romance de la garde civile espagnole - Federico Garcia Lorca



W. Eugene Smith Guardia Civil, Spain 1950

A Juan Guerrero,
consul général de la Poésie.

Ils montent de noirs chevaux
dont les ferrures sont noires.
Des taches d'encre et de cire
luisent le long de leurs capes.
S'ils ne pleurent, c'est qu'ils ont
du plomb au lieu de cervelle.
Avec leur âme en cuir verni
par la chaussée ils s'en viennent.
Nocturnes et contrefaits
là où ils vont ils ordonnent
des silences de gomme obscure
et des pleurs de sable fin.
Ils passent, s'ils veulent passer,
cachant au creux de leur tête
une vague astronomie
de pistolets irréels.

Ô la ville de gitans !
Au coin des rues, des bannières.
La lune et la calebasse
et la cerise en conserve.
Ô la ville des gitans,
qui jamais peut t'oublier ?
Ville de douleur musquée
avec des tours de cannelle.

Comme descendait la nuit,
la nuit la nuit tout entière,
les gitans à leurs enclumes
forgeaient flèches et soleils.
Un cheval ensanglanté
frappait aux portes muettes.
Des coqs de verre chantaient
à Jerez de la Frontière.
A l'angle de la surprise
le vent nu tourne soudain
dans la nuit d'argent de nuit,
la nuit la nuit tout entière.

La Vierge et saint Joseph
ont perdu leurs castagnettes.
Ils vont prier les gitans
de se mettre à leur recherche.
La Vierge avance habillée
d'un costume d'alcaldesse
en papier de chocolat
et colliers d'amandes vertes.
Saint Joseph remue les bras
sous sa cape de satin
suivi de Pedro Domecq
avec trois sultans de Perse.
La demi-lune songeait
dans une extase d'aigrette.
Les terrasses s'emplissaient
d'étendards et de lanternes.
Et des danseuses sans hanches
à leurs miroirs sanglotaient.
L'eau et l'ombre, l'ombre et l'eau
à Jerez de la Frontière.

Ô la ville des gitans !
Aux coins des rues des bannières.
Voici la Garde civile.
Eteins tes vertes lumières.
Ô la ville des gitans !
Qui jamais peut t'oublier ?
Laissez-la loin de la mer
sans peigne à ses longues tresses.

Ils avancent deux par deux
vers la ville de la fête.
Une rumeur d'immortelles
envahit les cartouchières.
Ils avancent deux par deux.
Double nocturne de toile.
Le ciel pour leur fantaisie
n'est qu'un bazar d'éperons.

La ville multipliait
ses portes, libre de crainte.
Quarante gardes civils
pour la piller y pénétrèrent.
Les horloges s'arrêtèrent
et le cognac des bouteilles
se camoufla en novembre
pour que nul ne le suspecte.
Une volée de longs cris
jaillit dans les girouettes.
Les sabres fendent les brises
que les lourds sabots renversent.
Par les chemin de pénombre
s'enfuient les gitanes vieilles
avec leurs chevaux dormants
et leurs jarres de piécettes.
Au haut des rues escarpées
grimpent les capes funèbres,
faisant reluire fugaces
des moulinets derrière elles.

Les gitans se réfugient
au portail de Bethléem.
Saint Joseph, couvert de plaies,
enterre une jouvencelle.
Des fusils perçants résonnent,
toute la nuit, obstinés.
La Vierge applique aux enfants
de la salive d'étoiles.
Pourtant la Garde civile
avance en semant des flammes
dans lesquelles, jeune et nue,
l'imagination s'embrase.
Rosa, fille des Camborios,
gémit, assise à sa porte,
devant ses deux seins coupés
et posés sur un plateau.
Et d'autres filles couraient,
poursuivies par leur tresses,
dans un air où éclataient
des roses de poudre noire.
Lorsque toutes les terrasses
furent des sillons en terre,
l'aube ondula des épaules
en un long profil de pierre.

Ô la ville des gitans !
La Garde civile se perd
dans un tunnel de silence
tandis que les flammes t'encerclent.

Ô la ville des gitans !
Comment perdre ta mémoire ?
Qu'on te cherche dans mon front.
Jeu de lune et jeu de sable.

In Romancero Gitan, trad. André Belamich

New-York ( Bureaux et Dénonciation ) - Federico Garcia Lorca





Sous les multiplications 
il y a une goutte de sang de canard. 
Sous les divisions 
il y a une goutte de sang de marin. 
Sous les additions, un fleuve de sang plein de tendresse. 
Un fleuve qui vient en chantant 
à travers les chambres à coucher des faubourgs, 
et qui devient argent, ciment ou brise 
dans l'aube mensongère de New York. 
Les montagnes existent, je le sais. 
Et les lunettes pour la sagesse. Mais je ne suis pas venu voir le ciel. 
Je suis venu voir le sang trouble. 
Le sang qui amène les machines aux cataractes 
et l'esprit à la langue du cobra. 
Tous les jours on tue à New York 
quatre millions de canards, 
cinq millions de porcs, 
deux mille pigeons pour le plaisir des agonisants, 
un million de vaches, 
un million d'agneaux, 
et deux millions de coqs 
qui laissent les cieux brisés en mille morceaux. 
Mieux vaut sangloter en affûtant son couteau 
ou assassiner les chiens dans les hallucinantes parties de chasse 
que de souffrir au petit matin
les interminables trains de lait, les interminables trains de sang,
et les trains de roses aux mains liées 
par les négociants en parfums. 
Les canards et les pigeons 
et les porcs et les agneaux 
mettent leurs gouttes de sang 
sous les multiplications ; 
et les terribles hurlements des vaches entassées 
emplissent de douleur la vallée 
où l'Hudson s'enivre d'huile. 
Je dénonce tous les hommes 
qui ignorent l'autre moitié, 
la moitié sans rachat possible 
qui dresse ses montagnes de ciment 
là où battent les coeurs 
des petits animaux qu'on oublie 
et où nous tomberons tous 
dans l'ultime fête des foreuses.

Je vous crache à la figure. 
L'autre moitié m'écoute, 
qui dévore, qui chante, qui vole dans sa pureté 
comme les enfants des concierges 
qui portent de fragiles bâtonnets
dans les trous où se rouillent
les antennes des insectes. 
Ce n'est pas l'enfer, c'est la rue. 
Ce n'est pas la mort, c'est la boutique de fruits. 
Il y a un monde de rivières brisées et de distances insaisissables 
dans la petite patte de ce chat, cassée par l'automobile, 
et j'entends le chant du ver de terre
dans le coeur de plus d'une enfant. 
Oxyde, ferment, terre frémissante. 
Terre qui nages toi-même dans les chiffres des bureaux.
Que vais-je faire ? Ordonner des paysages ? 
Ordonner les amours qui deviendront des photographies, 
qui deviendront des bouts de bois et bouffées de sang ? 
Non, non ; je dénonce. 
Je dénonce le complot 
de ces bureaux déserts 
qui ne diffusent pas les agonies, 
qui effacent d'un trait les programmes de la forêt vierge, 
et je m'offre en pâture aux vaches entassées 
lorsque leurs cris emplissent la vallée 
où l'Hudson se soûle d'huile.

Traduction André Belamich

Artistes, jamais le moment ne fut plus beau (...) - Théophile Gautier




Ulrike Bolenz

Artistes, jamais le moment ne fut plus beau. Rien ne gêne maintenant votre envergure; nagez à plein vol dans l’azur et la lumière, inondez-vous de rayons, enivrez-vous d’air pur, montez comme l’alouette, comme l’épervier, comme l’aigle, plus haut, toujours plus haut ! Posez sur la neige vierge des sommets inaccessibles l’empreinte étoilée de vos serres ! Que votre essor entoure la terre comme une écharpe le flanc d’une fiancée ! L’univers est à vous, le monde visible, le monde intérieur, les religions, les poésies et les histoires, les civilisations du passé, du présent et de l’avenir, tout ce que l’âme peut rêver ou concevoir.
O vous qui avez le bonheur d’être jeunes, ne craignez pas votre jeunesse, laissez-vous emporter à la fougue, à l’audace, à l’enthousiasme, à l’amour ! que ces quatre chevaux de flamme entraînent votre char rutilant sur la route de l’Empyrée ! Arrière les timides, avec leurs histoires lamentables de Phaéton et d’Icare, n’ayez pas peur de choir du ciel, c’est déjà beau d’en tomber. Pour en tomber il faut y être. N’arrêtez pas la vie qui court en torrent de pourpre dans vos veines fécondes, ne soyez pas effrayés des battements de votre cœur et du tumulte de votre âme donnant de grands coups d’ailes dans sa prison d’argile — la seule prison qui existera désormais.

Salon 1848.

Avare - Michel Leiris





M’alléger
Me dépouiller
Réduire mon bagage à l’essentiel
Abandonnant ma longue traîne de plumes
De plumages
De plumetis et de plumets
Devenir oiseau avare
Ivre du seul vol de ses ailes


Haut Mal Poésie / Gallimard, 1969

Les vautours - David Diop





En ce temps-là
A coups de gueule de civilisation
A coups d'eau bénite sur les fronts domestiqués
Les vautours construisaient à l'ombre de leurs serres
Le sanglant monument de l'ère tutélaire
En ce temps-là
Les rires agonisaient dans l'enfer métallique des routes
Et le rythme monotone des Pater-Noster
Couvrait les hurlements des plantations à profit
O le souvenir acide des baisers arrachés
Les promesses mutilées au choc des mitrailleuses
Hommes étranges qui n'étiez pas des hommes
Vous saviez tous les livres vous ne saviez pas l'amour
Et les mains qui fécondent le ventre de la terre
Les racines de nos mains profondes comme la révolte
Malgré vos chants d'orgueil au milieu des charniers
Les villages désolés l'Afrique écartelée
L'espoir vivait en nous comme une citadelle
Et les mines du Souaziland à la sueur lourde des usines d'Europe
Le printemps prendra chair sous nos pas de clarté.



In Coup de pilon - Ed. Présence Africaine 1956

LeRoi Jones




We are unfair
And unfair
We are black magicians
Black arts we make
in black labs of the heart
 
The fair are fair
and deathly white
 
The day will not save them
And we own the night.

L'homme approximatif - Tristan Tzara


Tristan Tzara par Man Ray

dimanche lourd couvercle sur le bouillonnement du sang
hebdomadaire poids accroupi sur ses muscles
tombé à l’intérieur de soi-même retrouvé
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
sonnez cloches sans raison et nous aussi
nous nous réjouirons au bruit des chaînes
que nous ferons sonner en nous avec les cloches
quel est ce langage qui nous fouette nous sursautons dans la lumière
nos nerfs sont des fouets entre les mains du temps
et le doute vient avec une seule aile incolore
se vissant se comprimant s’écrasant en nous
comme le papier froissé de l’emballage défait
cadeau d’un autre âge aux glissements des poissons d’amertume
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
les yeux des fruits nous regardent attentivement
et toutes nos actions sont contrôlées il n’y a rien de caché
l’eau de la rivière a tant lavé son lit
elle emporte les doux fils des regards qui ont traîné
aux pieds des murs dans les bars léché des vies
alléché les faibles lié des tentations tari des extases
creusé au fond des vieilles variantes
et délié les sources des larmes prisonnières
les sources servies aux quotidiens étouffements
les regards qui prennent avec des mains desséchées
le clair produit du jour ou l’ombrageuse apparition
qui donnent la soucieuse richesse du sourire
vissée comme une fleur à la boutonnière du matin
ceux qui demandent le repos ou la volupté
les touchers d’électriques vibrations les sursauts
les aventures le feu la certitude ou l’esclavage
les regards qui ont rampé le long des discrètes tourmentes
usés les pavés des villes et expié maintes bassesses dans les aumônes
se suivent serrés autour des rubans d’eau
et coulent vers les mers en emportant sur leur passage
les humaines ordures et leurs mirages
l’eau de la rivière a tant lavé son lit
que même la lumière glisse sur l’onde lisse
et tombe au fond avec le lourd éclat des pierres
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
les soucis que nous portons avec nous
qui sont nos vêtements intérieurs
que nous mettons tous les matins
que la nuit défait avec des mains de rêve
ornés d’inutiles rébus métalliques
purifiés dans le bain des paysages circulaires
dans les villes préparées au carnage au sacrifice
près des mers aux balayements de perspectives
sur les montagnes aux inquiètes sévérités
dans les villages aux douloureuses nonchalances
la main pesante sur la tête
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
nous partons avec les départs arrivons avec les arrivées
partons avec les arrivées arrivons quand les autres partent
sans raison un peu secs un peu durs sévères
pain nourriture plus de pain qui accompagne
la chanson savoureuse sur la gamme de la langue
les couleurs déposent leur poids et pensent
et pensent ou crient et restent et se nourrissent
de fruits légers comme la fumée planent
qui pense à la chaleur que tisse la parole
autour de son noyau le rêve qu’on appelle nous
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
nous marchons pour échapper au fourmillement des routes
avec un flacon de paysage une maladie une seule
une seule maladie que nous cultivons la mort
je sais que je porte la mélodie en moi et n’en ai pas peur
je porte la mort et si je meurs c’est la mort
qui me portera dans ses bras imperceptibles
fins et légers comme l’odeur de l’herbe maigre
fins et légers comme le départ sans cause
sans amertume sans dettes sans regret sans
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
pourquoi chercher le bout de la chaîne qui nous relie à la chaîne
sonnez cloches sans raison et nous aussi
nous ferons sonner en nous les verres cassés
les monnaies d’argent mêlées aux fausses monnaies
les débris des fêtes éclatées en rire et en tempête
aux portes desquelles pourraient s’ouvrir les gouffres
les tombes d’air les moulins broyant les os arctiques
ces fêtes qui nous portent les têtes au ciel
et crachent sur nos muscles la nuit du plomb fondu
je parle de qui parle qui parle je suis seul
je ne suis qu’un petit bruit j’ai plusieurs bruits en moi
un bruit glacé froissé au carrefour jeté sur le trottoir humide
aux pieds des hommes pressés courant avec leur morts autour de la mort qui étend ses bras
sur le cadran de l’heure seule vivante au soleil
le souffle obscur de la nuit s’épaissit
et le long des veines chantent les flûtes marines
transposées sur les octaves des couches de diverses existences
les vies se répètent à l’infini jusqu’à la maigreur atomique
et en haut si haut que nous ne pouvons pas voir avec ces vies à côtés que nous ne voyons pas
l’utltra-violet de tant de voies parallèles
celles que nous aurions pu prendre
celles par lesquelles nous aurions pu ne pas venir au monde
ou en être déjà partis depuis longtemps si longtemps
qu’on aurait oublié et l’époque et la terre qui nous aurait sucé la chair
sels et métaux liquides limpides au fond des puits
je pense à la chaleur que tisse la parole
autour de son noyau le rêve qu’on appelle nous

1931

Termes Notion-Nappes - Christophe Tarkos




Le dernier texte adressé par Christophe Tarkos à la revue "Le Jardin Ouvrier" (paru dans le numéro 24)


28 septembre 2004


Merci à  http://remue.net/

Rixe - Federico Garcia Lorca



Bruegel l'Ancien, Rixe de paysans, XVIe siècle. (Musée Fabre, Montpellier.)
Ph. © Archives Larbor


Les canifs d'Albacete,
au milieu du précipice,
luisent comme les poissons
embellis de sang hostile.

Un dur éclat de poker
coupe dans le vert acide
des chevaux pris de fureur,
des cavaliers de profil

Aux branches d'un olivier
deux vieilles femmes gémissent.
Voilà que grimpe aux rideaux
le grand taureau de la rixe.

Les mouchoirs et l'eau glacée
des anges noirs tes fournissent.
Des anges aux ailes comme
à Albacete les canifs.

Juan Antonio de Montilla
mort le long du ravin glisse,
une grenade à ses tempes
et le corps semé de lys.
La croix de feu qu'il chevauche
dès lors à la mort le hisse.

Par l'olivaie vient le juge
avec un garde civil.
Le sang qui s'est enfui pleure
un refrain muet de reptile.

Ça s'est fait comme toujours,
- Messieurs les gardes civils:
cinq Carthaginois sont morts
et quatre Romains périrent.

Le soir fou de ses figuiers
et de ses chaleurs qui bruissent,
défaille sur les blessures
des cavaliers à la cuisse.

Et des anges noirs volaient
dans l'air du jour qui décline.
Des anges aux longues tresses
et dont le cœur est fait d'huile.


Mort d'Antoñito el Camborio - Federico Garcia Lorca



Vue du CañoTravieso.  Phot. Louis Bertrand


On entendit des cris de mort
près du fleuve Guadalquivir.
D'anciennes voix qui crient autour
d'une voix d'œillet masculine.
Il mordit comme un sanglier
marquant aux bottes des canines.

Il faisait des bonds savonneux
de dauphin pris dans cette rixe.
Le sang ennemi fit des taches
sur sa cravate cramoisie,
mais ils avaient quatre poignards
et il a bien dû défaillir.

Quand l'estocade des étoiles
plonge ses piques dans l'eau grise,
quand les taurillons voient en rêve
des capes tournant en iris,
on entendit des cris de mort
près du fleuve Guadalquivir

Antonio Torres Heredia
Camborio aux crins durs et vifs,
jeune homme brun de verte lune,
à la voix d'œillet masculine,
dis-moi, qui donc a pris ta vie
près du fleuve Guadalquivir ?


Mes quatre cousins
Qui viennent de Benameji,
Ce qu'ils n'enviaient pas sur d'autres,
sur moi, ils en avaient envie.
Mes chaussures couleur corinthe,
l'ivoire de mes pendentifs,
l'huile d'olive et le jasmin
qui pétrissent ma peau très fine.

Oh. Antoñito el Camborio,
toi, digne d'une impératrice !
Il te faut penser à la Vierge
car maintenant tu vas mourir.

- Oh, Federico Garcia,

appelle la garde civile !
J'ai déjà la taille brisée
comme une tige de mais.

Trois coups de son sang le frappèrent
et puis il mourut de profil.
Vivante pièce de monnaie
dont jamais on n'aura copie.

Et lorsque les quatre cousins
arrivent à Benameji,
s'éteignirent les cris de mort
près du fleuve Guadalquivir.


traduction Line Amselem, « Complaintes gitanes ».  Editions Allia, Paris, 2003.

L'Autre Hidalgo s'affiche # 3


Ainsi le veut l'usage - Vladimir Maïakovski




Tout homme à sa naissance hérite de l'amour -
Mais les offices,
Les rentes,
Et tout le reste,
Au fil des jours 

Ça vous endurcit le terreau du cœur :
Sur le cœur est mis le corps ,
Sur le corps - une chemise.
Mais c'est pas assez beau !
Quelqu'un -
L'idiot -
Imposa les manchettes
Et répandit l'amidon sur les jabots
Avec l'âge on s'avise.
La femme se met des fards.
L'homme fait le moulin comme Müller le stipule.
C'est trop tard.
Ses plis de la peau se multiplient.
L'amour fleurit
Un moment -
Puis se flétrit...



 J'aime, in A pleine voix, pp. 179-180. Poésie / Gallimard.

La femme adultère - Federico Garcia Lorca

 




 



Je la pris près de la rivière
Car je la croyais sans mari
Tandis qu’elle était adultère
Ce fut la Saint-Jacques la nuit
Par rendez-vous et compromis
Quand s’éteignirent les lumières
Et s’allumèrent les cri-cri
Au coin des dernières enceintes
Je touchai ses seins endormis
Sa poitrine pour moi s’ouvrit
Comme des branches de jacinthes
Et dans mes oreilles l’empois
De ses jupes amidonnées
Crissait comme soie arrachée
Par douze couteaux à la fois
Les cimes d’arbres sans lumière
Grandissaient au bord du chemin
Et tout un horizon de chiens
Aboyait loin de la rivière

Quand nous avons franchi les ronces
Les épines et les ajoncs
Sous elle son chignon s’enfonce
Et fait un trou dans le limon
Quand ma cravate fût ôtée
Elle retira son jupon
Puis quand j’ôtai mon ceinturon
Quatre corsages d’affilée
Ni le nard ni les escargots
N’eurent jamais la peau si fine
Ni sous la lune les cristaux
N’ont de lueur plus cristalline
Ses cuisses s’enfuyaient sous moi
Comme des truites effrayées
L’une moitié toute embrasée
L’autre moitié pleine de froid
Cette nuit me vit galoper
De ma plus belle chevauchée
Sur une pouliche nacrée
Sans bride et sans étriers

Je suis homme et ne peux redire
Les choses qu’elle me disait
Le clair entendement m’inspire
De me montrer fort circonspect
Sale de baisers et de sable
Du bord de l’eau je la sortis
Les iris balançaient leur sabre
Contre les brises de la nuit
Pour agir en pleine droiture
Comme fait un loyal gitan
Je lui fis don en la quittant
D’un beau grand panier à couture
Mais sans vouloir en être épris
Parce qu’elle était adultère
Et se prétendait sans mari
Quand nous allions vers la rivière



El Romancero Gitano
Traduction Jean Prévost

Etranges étrangers - Jacques Prévert






Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
        hommes de pays loin
        cobayes des colonies
        doux petits musiciens
        soleils adolescents de la porte d'It
alie
        Boumians de la porte de Saint-Ouen
        Apatrides d'Aubervilliers
        brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
        ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
        au beau milieu des rues
        Tunisiens de Grenelle
        embauchés débauchés
        manœuvres désœuvrés
        Polaks du Marais du Temple des Rosiers
        Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
        pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
        rescapés de Franco
        et déportés de France et de Navarre
        pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
        la liberté des autres

        Esclaves noirs de Fréjus
        tiraillés et parqués
        au bord d'une petite mer
        où peu vous vous baignez
        Esclaves noirs de Fréjus
        qui évoquez chaque soir
        dans les locaux disciplinaires
        avec une vieille boite à cigares
        et quelques bouts de fil de fer
        tous les échos de vos villages
        tous les oiseaux de vos forêts
        et ne venez dans la capitale
        que pour fêter au pas cadencé
        la prise de la Bastille le quatorze juillet

        Enfants du Sénégal
        départriés expatriés et naturalisés

        Enfants indochinois
        jongleurs aux innocents couteaux
        qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
        de jolis dragons d'or faits de papier plié
        Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
        qui dormez aujourd'hui de retour au pays
        le visage dans la terre
        et des bombes incendiaires labourant vos rizières
        On vous a renvoyé
        la monnaie de vos papiers dorés
        on vous a retourné
        vos petits couteaux dans le dos

        Étranges étrangers

        Vous êtes de la ville
        vous êtes de sa vie
        même si mal en vivez, même si vous en mourez . 

1955.

Le temps du martyr - David Diop






Le Blanc a tué mon père
Mon père était fier
Le Blanc a violé ma mère
Ma mère était belle
Le Blanc a courbé mon frère sous le soleil de route
Mon frère était fort
Le Blanc a tourné vers moi
Ses mains rouges de sang
Noir
Et de sa voix de maître
" Hé boy, un berger, une serviette, de l’eau ! "

Je soulève le couvercle de la théière (...) - Christophe Tarkos





Je soulève le couvercle de la théière. La théière est en fer peint de fleurs sur un fond blanc. La théière est en fer-blanc, a la forme d'une cafetière. Je soulève le couvercle de fer-blanc de la théière, je le pose à ses côtés sur la table en bois. Je prends la bouilloire et je verse l'eau bouillante de la bouilloire dans théière en fer ouverte. J'enlève le couvercle, je pose le couvercle, je verse l'eau, je prends le couvercle, je repose le couvercle sur la théière en fer. Je referme la théière en fer qui fume. La théière de thé tiède est pleine d'eau chaude. Le thé dans la tasse blanche a le goût du thé couleur thé. Eclaircie par la tache blanche, la vapeur d'eau et l'eau chaude versée dans la tasse blanche aux bords chauds.Une goutte de thé versée goutte sur le bec de la théière qui verse le thé dans la tasse et glisse sous la gouttière courbée de la théière puis le long de la courbe de la théière de terre et tache la table. Je prends la tasse. Je bois une gorgée de thé chaud. Le thé fait mal au coeur. Je bois une gorgée, je repose la tasse. J'oublie la tasse de thé. J'ai mal au coeur. J'ai soif, je prends la tasse, je bois une gorgée. Je repose la tasse. Le mal au coeur s'adoucit. J'oublie la tasse. Je bois une gorgée de thé, le thé est froid.

In Caisses, P.O.L. 1998

Ouvrier vivant (...) - Christophe Tarkos





Ouvrier vivant Tu es mort, non, je suis vivant, tu n’es pas né, je suis né, tu es mort et absent, non je suis là et vivant, tu n’existes pas, j’existe, tu n’es pas là, je suis là, tu ne travailles pas, je travaille, tu ne lèves pas les poutres, je lève les poutres, tu ne dors pas, je dors, tu ne manges pas, je mange, je te ferai disparaître, je ne peux pas disparaître, tu n’as jamais été là, j’étais là, tu ne marchais pas, j’allais au chantier tous les matins, tu t’en vas, je ne m’en vais pas, tu es mort, je suis vivant, tu es vieux, je suis jeune, tu es vieux et triste, je suis jeune et joyeux, tu ne vas pas au travail, je vais au travail, il n’y a plus de travail, il y a encore du travail, il n’y a plus d’espoir, je suis l’espoir, il n’y a plus de force, j’ai des forces, il n’y a plus de volonté, j’ai de la volonté, tu partiras, je resterai, tu n’as plus le droit de marcher, je marche, tu n’as plus le droit de parler, je parle, tu n’as pas le droit de chanter, je chante, tu n’as plus le droit de lever les yeux, je lève les yeux et je regarde, tu as traversé la rue en dehors du passage pour piétons, je n’ai pas traversé la rue, je suis resté sur le même trottoir pendant toute la durée de mon chemin, je n’ai pas traversé, tu ne chemineras plus, je cheminerai, tu ne sais pas, je sais.Je suis la vie, je suis la vitalité, la vie vivante, l’énergie nouvelle, la nouveauté, le sang frais, la jeunesse du pays, la force vitale, la jeunesse au travail, l’espoir au travail, le chantier ouvert, l’ouverture vers l’avenir, la force vive, l’énergie fraîche, le métal souple, l’animal vivant, le nouveau civilisé, le corps à l’oeuvre, le nouveau départ, le travail de la naissance, la souplesse tendue, la force du travail, les rires, les rires des vies, la prouesse, la construction, l’élan vers l’avant, les combattants, le courage, les oeuvres ouvertes, les nouveaux hommes à venir, la montée en vigueur, la poussée, la production, le germe du monde à venir. Le droit ne couvre pas le monde, le monde déborde de ce que le droit en jeu joue, est un peu plus grand, passe par les trous du droit, le droit joue, articule, sait articuler, articule jusqu’à l’absurde, le droit n’est pas clair avec le droit, le droit trouve des règles introuvables, contradictoires, des règles pour ne pas pouvoir répondre aux règles, des règles pour se retrouver devant une impasse et ne pas pouvoir passer, dans les trous du droit la légère poussée des voies de fait, des faits, des c’est fait pour pousser à la faute, le droit à des trous qui ne voient pas l’homme vivant, le droit oublie, le droit ne voit pas, le droit apporte des collections de papiers, de papiers couverts de signes, signatures, marques de tampons, le droit est bizarre, et pervers, et mensonger, les institutions des administrations n’appliquent pas le droit, ne veulent pas appliquer le droit, inventent le droit par les faits. J’amène mes fiches de paye, j’amène ma déclaration d’impôt, j’amène mon courrier et mes quittances de loyer, j’amène le papier qui prouve que j’ai été détenu, j’amène le visa de six mois, j’amène mon passeport, j’amène mon acte de naissance, j’amène la convocation, j’amène la facture de téléphone et la facture de l’électricité, j’amène quatre photos d’identité, j’amène la preuve d’un dépôt de dossier auprès de l’office français de protection des réfugiés et apatrides, j’amène trois relevés de notes de mes études anciennes, j’amène un certificat médico-légal de l’hôpital de Lyon, j’amène la décision de rejet de l’OFPRA, j’amène un certificat de mariage, j’amène une attestation d’hébergement, j’amène les enveloppes du courrier que j’ai reçu à mon domicile depuis des années.Je dois faire la preuve que je suis là pour démontrer que je suis un clandestin, je suis un homme caché qui doit montrer tous les papiers du travail non caché fait depuis des années pour rester caché, je montre que je n’étais pas là pendant tout le temps où je payais mes impôts ici en travaillant ici, je dois démontrer que j’ai été détenu pendant deux ans dans un pénitencier secret, je dois montrer que je n’étais pas là mais que je payais mes impôts, je ne dois pas ne pas être là, je dois montrer que je suis là parce que je ne dois pas être là, je dois me montrer pour prouver que je suis un véritable clandestin irrégulier, je dois me montrer sûr de mon dossier de preuves qui prouvent que je suis un véritable clandestin, un travailleur qui est bien resté longtemps caché dans le pays, qui n’en sort pas, qui n’en ai jamais sorti, qui y était très bien caché, je ne dois pas être là mais il me faut ne pas avoir été là pendant plus de dix ans et prouver que j’étais bien l’ouvrier qui n’existait pas pendant dix ans, je suis l’interdit, il m’est interdit d’être là, je suis le dissimulé qui réclame d’être vu, je suis un clandestin inexistant ayant payé ses impôts pour son travail clandestin, je suis le caché prouvé, que je prouve que j’étais bien caché pendant dix ans, que pendant dix ans on ne me trouvait pas et que je travaillais légalement, je dois prouver que je suis un des meilleurs clandestin, un des meilleurs homme caché, montrer combien je me cachais bien et que je travaillais visiblement, légalement, honnêtement, prouver combien il est difficile de se cacher tout en travaillant légalement, je dois faire preuve d’un don de dissimulation de clandestin inscrit auprès des services fiscaux, je dois prouver et démontrer que je suis bien entré dans le pays par une voie irrégulière de façon clandestine par des chemins détournés, que j’y suis resté de façon irrégulière longtemps, je dois prouver que je suis vivant.Les vivants gagneront sur les morts.Les ouvriers vivants grandiront la mort.