Le papillon et la lumière Patrick Chamoiseau



C'est une soirée très ordinaire, dans un coin de la ville. Les papillons sont là. Ils tourbillonnent autour des lampadaires. Comme la lune est absente, les ampoules électriques s'emparent de l’idée de lumière : ils apparaissent alors mille fois plus fascinants. Les papillons s’en exaltent, s’en approchent, et en reviennent parfois. Le plus souvent, ils s’y brûlent les ailes. L’hécatombe est massive. Des centaines de dépouilles gisent au pied des pylônes.
Les survivants tourbillonnent encore autour des lampadaires, mais ils ont les ailes plus ou moins estropiées. Rares sont ceux qui n’arborent pas quelque chose d’abîmé. Pour les papillons de nuit, l’aile délabrée est l’emblème du courage : le signe d’un début d’expérience du grand secret de la lumière.

LA MAIN DE SINGE: The Nobody Snatcher / 7

LA MAIN DE SINGE: The Nobody Snatcher / 7: Le roupilleur / coll. L. W.-O. /  "Quand le moment n'est pas le bon,  il n'y a strictement RIEN à faire." Marquis de ...

LA MAIN DE SINGE: "Comme le soleil était tout à fait couché, nous re...

LA MAIN DE SINGE: "Comme le soleil était tout à fait couché, nous re...: " Toute la journée, pour éviter l’horrible chaleur, nous nous terrons dans notre case, mais au coucher du soleil, ...

Je tuerai la pianiste - Gérard Manset



Je tuerai la pianiste
Pour ce qu'elle a fait de moi
Chaque jour de ma vie
Chaque semaine, chaque mois
Et je mordrai sa joue
Qui un jour fut à moi
Sur le piano de ses nuits
Sur le piano de ses draps
Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que quelque chose existe

Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que la vie d'artiste
N'est pas rose, n'est pas sans tache
Comme un navire qui tangue
Qui rend ses attaches
Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que quelque chose existe
En dehors de ça

Quand elle avait vingt ans
La foule à ses pieds
Sous les lambris dorés
Qu'elle jouait Mozart, Chopin
Je tuerai la pianiste
Qui n'a pas su m'aimer
Dans la chambre, je pleure
Où l'amour se cache
Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que quelque chose existe

Et quand ce sera fait
Que le jour sera levé
Sur le satin de ses méfaits
Comme une pierre soulevée
Où grouille la vermine
Dans le champagne et les caviars
Dans son manteau d'hermine
On pourra la voir, le corps abîmé
En haut de sa baignoire
Blanche comme un lys

Je tuerai la pianiste
Pour ce qu'elle a fait de moi
Chaque jour que Dieu fait
Chaque semaine, chaque mois
Et quand ce sera fait
Que le jour se lèvera
Par l'entrée des artistes
Quand on saura que c'est moi
Alors je m'en irai
Je la couvrirai d'or
Alors je m'en irai

Je tuerai la pianiste
Pour ce qu'elle a fait de moi
Chaque jour de ma vie
Chaque semaine, chaque mois
Et je mordrai sa joue
Qui un jour fut à moi
Sur le piano de ses nuits
Sur le piano de ses draps
Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que quelque chose existe

Je suis un indien
Je suis un apache

Je suis un indien
Je suis un apache
Auquel on a fait croire
Que la douleur se cache
Je suis un apache
Je suis un indien
Auquel on a fait croire
Que la montagne est loin

Je tuerai la pianiste
Je tuerai la pianiste
Je tuerai

Mort aux vaches au champs d'honneur - Benjamin Péret

MES BELLES HISTOIRES SE SUIVENT MAIS NE SE RESSEMBLENT PAS 

 

LETTRE DE M. LE MINISTRE DES INSTRUMENTS DELICATS A MLLE LANTERNE

Ma chère amie,
Croyez que j’ai appris avec une bien sincère affliction la perte que vous avez faite : un urinoir à vapeur ne se retrouve pas aisément. Le vôtre, qui avait, entre autres particularités précieuses, celle de chanter La Marseillaise lorsqu’on l’utilisait, était bien digne de l’intérêt que vous lui portiez. Aussi m’est-il facile de comprendre le désespoir de mademoiselle votre soeur lorsqu’il fut évident que l’urinoir était définitivement perdu. De là cependant au suicide il y a loin ! et quoique je sache tous les souvenirs qui étaient attachés à sa possession, je ne puis que réprouver une aussi fatale détermination. Mais cette réprobation ne m’empêche pas de déplorer profondément sa triste fin. Un suicide est toujours pour les proches du défunt un événement tragique et angoissant, mais lorsqu’il est effectué au moyen de la confiture on ne peut qu’être épouvanté. Jamais je n’aurais cru que mademoiselle votre sœur se résolût à mourir enlisée dans un bac de confiture ! Et cependant, tous ceux qui avaient eu la joie de l’approcher connaissaient son attraction presque morbide pour la confiture, même en pot. Vous souvenez-vous qu’elle ne pouvait pas la voir, servie au dessert, sans la caresser avant d’en prendre ? De multiples incidents de ce genre auraient dû nous inciter à la méfiance, mais, aveugles que nous étions, nous n’avons jamais compris leur signification profonde. Son amour de la confiture n’était au fond qu’un amour de la mort par la confiture et il a fallu qu’elle accomplît son geste fatal pour que nous comprenions tout. N’empêche que je frémis à la pensée de ce qu’ont dû être ses derniers instants.
Croyez que je partage votre douleur et approuve votre décision de bannir désormais la confiture de votre vie. C’est là une réaction saine et je ne peux que l’approuver du fond du coeur. Elle montre toute votre énergie et votre courage pour surmonter votre douleur en même temps que la force de votre instinct de conservation. Sans confiture, vous ne risquez pas en effet de vous laisser entraîner à suivre l’exemple de votre sœur, et j’en suis fort heureux. 

LETTRE DE MLLE LANTERNE A LOHENGRIN

Cher ami,
Je n’ai confiance qu’en vous. Trop souvent vous m’avez démontré l’intérêt que vous me portez pour que j’en puisse douter et ne sois pas tenue de vous payer d’une confiance aveugle. Rappellerai-je l’affaire des arbres des squares de Paris qu’on trouva un matin fendus sur toute la hauteur de leur tronc et que vous avez si bien su recoller ? ou bien la cuisson des têtes de généraux que personne n’avait réussie jusqu’à ce que vous l’entrepreniez ? Tout cela, néanmoins, ressortit au passé, bien qu’appartenant au présent pour mon cœur, et je m’abstiendrai d’en parler de crainte d’offenser votre amitié si je n’étais en proie à une affreuse angoisse depuis deux jours à cause de mes ciseaux. Non, je ne les ai pas perdus ! Ils ne se sont pas enfuis non plus à la vue du chien basset dont vous m’avez fait présent, comme je l’avais craint un instant, mais ils ne cessent pas depuis lors de fonctionner et
c’est atroce, insupportable ce bruit de coiffeur qu’ils produisent sans arrêt et qui m’enlève toute quiétude et tout sommeil. Sans parler des dégâts immenses qu’ils font chez moi ! Je n’ai plus de bas, plus de rideaux, plus de cheveux et tous mes meubles ont été réduits en poussière. En outre, je n’ose même plus sortir de ma chambre que j’ai fermée et barricadée de crainte de leur fureur. J’ai dû jeter cette lettre par la fenêtre pour qu’elle vous parvienne. Cela vous montrera toute l’horreur de ma situation. Il n’y a que vous qui puissiez me sauver. Secourez-moi vite ou je périrai victime de mes ciseaux. 

LETTRE DE LOHENGRIN A M. LE MINISTRE DES INSTRUMENTS DELICATS

Monsieur le Ministre,
Je suis depuis hier en possession des quatre serrures et de la cervelle de veau pétrifiée que vous avez bien voulu m’adresser pour me démontrer l’efficacité de l’armée française. Laissez-moi vous dire tout d’abord ma reconnaissance et mon admiration pour la précision de votre démonstration. Quant à la rapidité, je dois avouer qu’elle ne pouvait pas être plus grande si l’on tient compte du petit nombre de divisions engagées dans l’affaire. Le chiffre minime de nos pertes prouve que l’ennemi a été épouvanté par le nombre de décorations qui ornent la poitrine de nos braves officiers et s’est rendu sans combat. Le courage légendaire de la troupe a fait le reste.
J’ai vu hier, au cinéma, l’entrée de nos troupes victorieuses dans la ville de Peplum. L’émotion m’a saisi à la gorge et un torrent de larmes a inondé mon visage lorsque s’est déroulée la cérémonie du transfert solennel des serrures de Clovis, volées par deux ou trois chiens, lors du sac de Fèves, pendant la guerre de Cent Ans. Depuis tant de siècles que nos ennemis héréditaires refusaient de nous les rendre ! Que nous en ayons profité pour nous emparer de la cervelle pétrifiée du dernier veau mangé par Charlemagne avant de mourir, n’était que la juste récompense des efforts et des souffrances démesurées de nos troupes et de leurs vaillants officiers.
Votre nom est désormais associé à ces exploits mémorables et la décision dont vous avez fait preuve en cette délicate affaire, m’a à jamais attaché à votre personne. Vous aviez un critique pointilleux, vous avez maintenant un ami sûr. 

LETTRE DE LOHENGRIN A MLLE DEMOLIE

Mademoiselle,
Nul n’est censé ignorer la loi. Je me vois obligé de vous le répéter après la conversation que nous avons eue hier.
Nul n’est censé ignorer la loi, vous pas plus que quiconque. Vous devez savoir en conséquence que les meurtres sont interdits en temps de paix et que celui qui commet des actes de cette nature s’expose à la prison où l’on vit en la société permanente de rats énormes, et parfois, à la guillotine.
En temps de guerre il en va tout autrement : l’assassinat est non seulement toléré, mais encouragé et glorifié sous le nom d’exploit héroïque. Mais nous sommes en temps de paix.
Il y a, savez-vous, de bien jolies expressions pendant la guerre pour dire que beaucoup d’hommes ont été assassinés : « les pertes de l’ennemi sont très lourdes », ou encore ce qui fait mieux : « l’ennemi a éprouvé des pertes considérables ». Heureusement, nous n’en sommes pas là et, en ce moment il n’est pas permis de tuer les gens qu’on déteste ou qui vous haïssent.
Je vous rappelle tout cela pour vous avertir une dernière fois des dangers que vous courez si vous mettiez votre projet à exécution. Quoi que vous en pensiez, vous n’avez aucun motif valable de tuer les mites. Elles ne sont pas vos ennemies, je le répète, et ne vous ont rien fait. Elles ne constituent pas non plus pour vous des adversaires politiques. Je ne vois par conséquent pas pourquoi vous voulez les tuer. Parce qu’elles volent, dites-vous. Mais alors, pourquoi pas les mouches, les hannetons, les pigeons, etc.
Je vous en conjure, réfléchissez avant de commettre un acte irréparable et, quoi qu’il arrive, croyez à ma sincère amitié. 

LETTRE DE M. CHARBON A MME ENDUIT

Ma belle,
Je viens de sortir d’une terrible épreuve. Un assassinat vient d’être commis par un simple personnage stationnant sur le bord du trottoir.
Enfin, ma tante Victorine m’apporte une excellente nouvelle : la marée fraîche arrive de Boulogne et les œufs seront expédiés franco de port et d’emballage.
Dans une agréable promenade que je fis autrefois dans le troublant pays qui avoisine le château, j’avais rencontré un chevreuil qui avait une singulière allure. Il levait la tête vers le ciel, implorant le secours des premières chauves-souris. Boulogne attendait patiemment le moment de leur inoculer la danse de Saint-Guy. J’ai le bonheur de jouir d’une vie meilleure et plus soucieuse des intérêts vitaux, économiques et symboliques de notre cher pays.
Il est blanc ? La soutane d’un curé serait capable de lui porter un préjudice considérable et je vous assure qu’un procès-verbal serait immédiatement dressé.
Eh bien ! Chameau ! Ce drapeau t’apportera la victoire.
Vaillantes mères de famille, redressez vos épées et que vos regards longent la foudre ! Que vos époux soient des tigres bondissant tels des zèbres russes à travers les pampas inexplorées !
Des pommes de terre sont déjà arrivées, mais pour les rendre à la terre, il ne faut, hélas ! qu’un instant.
Noblesse oblige : nous savons encore faire des ménages et je puis vous assurer que la purée ne sera verte que pour les goujats.
Enfin, un dernier croquis de mémoire que je présente à votre éminente personnalité.
Examinez. 

LETTRE DU VIN BLANC AU GARDE-BARRIERE

Cher monsieur et ami,
Les bons comptes font les bons amis. L’envoi de poussière que vous m’avez fait l’autre jour m’est bien arrivé et je l’ai immédiatement fait remettre à qui de droit. J’espère qu’il saura l’utiliser dans la prochaine guerre contre la France, pays où l’on ne sait faire que des parapluies. Vous direz à tous que Pasteur est mort dans les circonstances suivantes :
Ses dernières recherches n’ayant donné aucun résultat, Pasteur était tombé malade. Une de ses voisines s’intéressa à lui, le soigna et le guérit. Par reconnaissance autant que par sympathie, Pasteur l’épousa. Grâce à elle, il entra en relations avec le marchand de balais qui était devenu l’amant de sa femme. Les deux misérables, le trouvant gênant, résolurent de se débarrasser de lui et lui inoculèrent le shampooing dont il mourut en quelques jours.
Voilà, je crois, une nouvelle qui est susceptible d’intéresser le peuple. Demandez, par la même occasion, à votre patron de m’envoyer quelques arbres, même fruitiers, un ichtyosaure doré, une pince à sucre de sept mètres de long pour sucre géant, quatre robinets microscopiques, une porte cochère, un citron bien pressé à vol lent, une grosse pomme de terre traversée d’une balle de revolver et la photographie d’un homme décapité qui se trouve dans le bocal numéro 18 sur le bureau carré de son cabinet de travail numéro 25.
Assurez-le de mon plus complet dévouement et croyez-moi, cher Monsieur et ami, vôtre. 

LETTRE DU GARDE-BARRIERE A MLLE DEMOLIE

Ma chère enfant,
La saison des pluies est passée, voici que les organes vont fleurir. Qu’elle est belle la fleur de rate ! Et rien ne vaut le parfum des testicules s’ouvrant au crépuscule. C’est le moment pour vous de sarcler votre jardin, sinon les vésicules biliaires périront étouffées par les mauvaises herbes. N’oubliez pas surtout de lâcher, à la tombée de la nuit, les crétins magiques que vous avez engraissés de poussière pendant toute la saison sèche. Ils feront merveille dans la chasse au cervelas si nuisible au développement des encéphales en spirale que les autorités accordent jusqu’à vingt francs de prime par cervelas. Vous avez certainement là une ressource que vous auriez tort de négliger car votre jardin si fleuri doit en être infesté.
Je vous envoie l’arbalète que vous m’avez demandée pour la défense des miettes dorées. Je l’ai choisie assez grande pour qu’elle puisse vous servir à tuer les grains de sel qui attaquent les beaux cris d’orfraie de votre pièce d’eau. Bien que vous ne me l’ayez pas demandé, j’ai cru bon de vous envoyer une centaine de mouches octoédriques à bénédiction paternelle. Elles vous seront indispensables si vous avez – ce qui est probable – des arcs-en-ciel soupirants dans vos taillis. Et si, par hasard, vous n’en avez pas, elles vous seront très utiles par temps de vent pour protéger les murmures de mousseline des idées noires qui les rongeraient en un rien de temps.
Je garde à votre disposition une magnifique vague de fond qui fait merveille contre les rayons trop ardents du soleil d’été. Je l’ai déjà utilisée avec un plein succès. Je vous garantis que ces rayons de soleil sont effectivement arrêtés à quatre mètres du sol et restent là à gémir comme un jeune chien que ses maîtres ont laissé enfermé avant de sortir.
Je reste, ma chère enfant, votre adorateur de toujours qui souhaite seulement de baiser votre main de réséda.
 

LETTRE DE M. LE MINISTRE DES BATEAUX A LA DERIVE AU VIN BLANC

Mon cher collègue,
Ce n’est pas pour rien qu’on m’a surnommé la terreur du Sébasto. Lorsque je passe près du square des Arts-et-Métiers, il s’efface pour me laisser le chemin libre et les grands magasins baissent les rideaux de fer de leurs devantures. Vous ne pouvez donc pas douter que j’exerce par là une autorité souveraine que nul n’oserait contester.
Je ne vous ai pas écrit pour recevoir des conseils. J’attends tout autre chose de vous : de l’argent. Dans votre intérêt aussi bien que dans celui de la France et des autres pays, sinon, prenez garde ! Je ne reculerai devant rien. Je n’hésiterai pas à remplacer les ponts par des corbeilles à papier et à enraciner les flics. J’irai même, si votre obstination m’y oblige, jusqu’à faire fondre les églises qui se répandront en torrents de boue gluante à travers les villes que les habitants seront obligés d’évacuer par les toits de crainte de rester englués dans les rues. Je suis l’envoyé du bon dieu de bois et je peux faire votre bonheur aussi bien que votre malheur et celui de toute la terre en lâchant la solitude qui recouvrira tout comme un raz de marée.
Je vous attendrai à la porte Maillot demain à minuit. Je vous ordonne d’y venir seul, sinon je lâcherai la solitude et vous savez aussi bien que moi ce qu’on en peut attendre.
Faites que je n’aie pas à être mécontent car tous les fous sont de mon côté. Je les ai dans la main comme une poignée de poivre. Prenez garde que je ne vous les lance aux yeux.
A demain. 

LETTRE DU VIN BLANC AU BEAU DANUBE BLEU

Monsieur,
Je vous ai aperçu la nuit dernière à l’angle de la place des Victoires et de la rue Etienne-Marcel. Il était plus de deux heures du matin. Tapi dans l’ombre, vous guettiez quelqu’un qu’il m’est aisé d’imaginer. Vous attendiez M. Charbon pour lui arracher les moustaches. Heureusement, à cette heure-là, M. Charbon mangeait tranquillement en famille sa soupe de pas de vis, mais que serait-il arrivé si vous aviez réussi ? Le cri qu’aurait poussé la victime au moment où vous l’auriez dépouillée de ses moustaches – et je ne doute pas que votre crochet à bottines vous permette de le faire – aurait été le signe de ralliement, d’une part, de tous les pigeons de Paris qui se seraient assemblés au-dessus du quartier de l’Opéra et, d’autre part, de tous les rats de la capitale qui auraient envahi le même quartier, le détruisant en un clin d’oeil. Le quartier de l’Opéra détruit, les pigeons se seraient abattus sur les rats qu’ils auraient massacrés jusqu’au dernier en peu de temps. Et, je vous le demande, qu’auraient mangé les Parisiens en cas de siège de la ville ?
Je comprends sans la partager votre haine de M. Charbon qui s’est permis, abusivement je vous l’accorde, de transformer vos îles en manèges de chevaux de bois, ce qui a attiré sur elles des neiges perpétuelles avec les épais nuages de ciment qui les,accompagnent. Vengez-vous de lui puisque vous y tenez. Supprimez-le si sa mort doit vous apporter le calme, mais ne lui coupez pas les moustaches, je vous en conjure. Les conséquences de la perte de ses moustaches seraient trop graves pour des dizaines de milliers de personnes qui sont étrangères à votre hostilité réciproque.
Si vous le tuez, je vous assure d’avance de mon silence mais si vous persistez dans vos projets actuels vous me trouverez contre vous, le violon à la main, et vous savez que je serai sans pitié. 

LETTRE DE M. BROUTILLE A M. LE MINISTRE DES BAINS TROP CHAUDS

M. le Ministre,
J’ai pris connaissance avec le plus grand intérêt de la lettre adressée par la pluie au beau temps, que vous avez bien voulu me communiquer. Certes, je ne peux qu’approuver la pluie lorsqu’elle affirme que le beau temps « excite les chiens qui errent alors par bandes par les routes, chemins et sentiers en aboyant jour et nuit, si bien que les populations privées de sommeil sont incapables de vaquer à leurs occupations habituelles ». J’ai trop connu ce fléau dans la circonscription que je représente pour ne pas souhaiter que tout soit mis en oeuvre pour en éviter le retour. J’ai déjà suggéré à cet effet, la création de chicanes en pain de maïs sur toutes les voies de communication des régions infestées. Ces chicanes doivent, au terme de diverses circonvolutions, former le cercle, en sorte que les guetteurs n’auront plus qu’à fermer l’orifice d’entrée pour que les chiens périssent étouffés par le maïs. Cependant, la proposition de la pluie de canaliser tous les chiens vers des centres épilatoires me paraît dangereuse, car chacun sait que le chien épilé s’attaque aux animaux de basse-cour, particulièrement à la volaille qu’il décapite, sans que sa rapidité de mouvements – accélérée par l’épilation – permette la moindre défense. Cette hécatombe certaine représente des pertes incalculables pour notre agriculture que ne compense nullement le bénéfice attendu de la vente du poil de chien à l’industrie chapelière. J’estime qu’il serait nécessaire de faire passer les chiens, au sortir du centre épilatoire, par un bain d’huile de lin pour essayer de calmer leur irritabilité.
Par ailleurs, la pluie donne des signes très nets de sectarisme en accusant le beau temps de provoquer la multiplication des carrières de granit qui enlaidissent nos paysages et détournent les touristes de notre pays. Non ! le mal vient d’ailleurs. Il vient de l’accroissement de la circulation fluviale. L’augmentation du nombre des péniches entraîne la nécessité de leur trouver un chargement. Or le granit constitue le chargement d’élection des péniches. La production des carrières anciennes ne suffisant plus au chargement des péniches, il a fallu en ouvrir d’autres pour satisfaire ces nouveaux besoins. Le remède est donc simple et il n’est nullement nécessaire de contraindre le beau temps à manger la ferraille qu’on a coutume de jeter dans les carrières pour amener leur fermeture. On risquerait trop ainsi de voir le beau temps s’attaquer aux forêts qu’il peut pétrifier à son aise.
Croyez M. le Ministre à mon respect mouvementé.

Mayday Mayday - Annie Lafleur & Mériol Lehmann


Edouard Glissant - entretien avec Philippe Artières

Philippe Artières : Vous avez pris part à de nombreuses actions politiques, notamment au cours des luttes anticoloniales. Comment cet engagement s’articule-t-il avec votre travail de poète ?
Edouard Glissant : S’agissant de poésie et de politique, je crois avoir toujours obéi à un instinct qui me portait d’abord à considérer que l’objet le plus haut de la poésie était le monde : le monde en devenir, le monde tel qu’il nous bouscule, le monde tel qu’il nous est obscur, le monde tel que nous voulons y entrer. En matière de politique, ma référence la plus haute était aussi le monde, non pas le monde conçu comme l’internationale des prolétaires, mais comme lieu de rencontre, de choc des cultures, des humanités. Bien évidemment, la rencontre la plus fondamentale fut le colonialisme. Il fallait régler d’abord le problème du colonialisme, celui d’une situation dont on avait hérité depuis le xixe siècle, qui faisait coexister des nations colonisées, opprimées et des nations colonisatrices. Pour moi, la poésie et la politique étaient intimement liées par cette référence au monde. J’ai toujours eu l’idée que, bien sûr, les problèmes politiques devaient être résolus sur place, qu’il ne devait pas y avoir de fuite en avant dans une sorte d’universel abstrait, mais qu’ils ne pouvaient cependant se résoudre que si on possédait une conception plus large, celle du rapport des peuples entre eux dans la « totalité-monde ». Pour moi, tel était l’élément fondamental de la relation poésie-politique. Ce qui signifiait que la poésie n’était pas politique, qu’il n’existait pas de poésie politique, mais que la grande poésie ne se concevait pas sans cette relation sous-jacente, souterraine en même temps qu’éclatante, qu’était le lien à la situation des cultures du monde en relation les unes aux autres. Autrement dit, qu’il n’y avait pas de poésie qui ne soit politique et qu’il n’existe pas de poésie politique en soi.
Ph. A. : Vous définissez la poétique non comme un art du rêve et de l’illusion mais comme une manière de se concevoir, de concevoir son rapport à soi-même et à l’autre et de l’exprimer. La poétique serait, selon vous, un réseau.
E. G. : Absolument, mais pas d’une manière mécanique ni théoricienne. Cette conception m’a orienté vers trois dimensions de la poésie qui m’ont toujours paru importantes :
– la première dimension est celle du paysage. Elle est, bien sûr, capitale parce que, dans cette relation des cultures du monde, et en particulier dans cette relation entre colonisés et colonisateurs, l’espace est un des éléments fondamentaux. Quand on ne maîtrise pas, qu’on ne fréquente pas librement son espace, qu’entre le paysage et vous il existe toute une série de barrières qui sont celles de la dépossession et de l’exploitation, la relation au paysage est évidemment limitée et garrottée. Par conséquent, libérer la relation au paysage par l’acte poétique, par le dire poétique, est faire œuvre de libération.
– La deuxième dimension est celle du temps. On revient là, tout de suite, aux rapports des cultures du monde entre elles, à un phénomène fondamental dans les colonialismes : le colonisateur prive le plus souvent le colonisé de sa mémoire historique, de la capacité de comprendre les événements et leurs causes. Par conséquent le rapport au temps par le biais du rapport à l’histoire, à la mémoire historique devient fondamental du point de vue politique et poétique. Par exemple, pour nous Antillais qui avons subi une forme bien particulière de colonisation dont l’acmé, l’expression ultime et majeure, a été l’assimilation à la culture française, à l’histoire de France, etc., la mémoire historique qui a été rabotée, usée, corrodée par l’acte colonisateur se présente comme un chaos. Il n’y a pas de linéarité temporelle dans la mémoire historique du colonisé mais une espèce de chaos dans lequel il tombe et roule ; c’est pourquoi je dis toujours que « nous dévalons les roches du temps ». Dans notre mémoire collective un événement peut se dérouler aujourd’hui et être immédiatement rejeté dans notre inconscient collectif, comme il peut s’être passé il y a quatre siècles et resurgir avec une lumière et une force extraordinaires. Du point de vue littéraire, je dis souvent que nous n’aurions pas pu construire cette cathédrale monumentale que Proust a réalisée avec A la recherche du temps perdu parce que notre temps est, en somme, un temps éperdu.
– La troisième dimension est évidemment tout aussi importante à partir du moment où on conçoit le processus poétique et politique dans cette espèce de globalité qu’est le monde actuel tel qu’il nous a été légué par les histoires des colonisations : c’est celle du langage. Car, ou bien les langages des peuples colonisés ont été refoulés dans un usage dérisoire – non pas dans un usage de connaissance –, ou bien il s’est formé des langages nouveaux que nous appelons les langages créoles. Nous avons mis beaucoup de temps à comprendre que ces langages avaient un intérêt fondamental car ils étaient des « langages de langages » et non des langages originels, et que ces langages présageaient ce qui se passe à l’heure actuelle où les langues du monde se créolisent mutuellement.
Si on n’intègre pas en profondeur ces trois dimensions, on ne comprend ni ces bouleversements qu’on trouve dans les poétiques modernes ni ces impossibilités auxquelles se heurtent les politiques modernes.
Ph. A. : Votre conception de la relation entre poésie et politique invite à relire autrement l’histoire de l’engagement poétique. Considérez-vous que Saint-John Perse, sur lequel vous préparez un ouvrage, fut un poète engagé ?
E. G. : La poésie de Perse est en effet, à mon avis, très politique parce qu’elle nous rapproche des paysages du monde. Dans Eloges, il s’agit du paysage caraïbe, dans Anabase, de celui du Pacifique, dans Exil, de l’Atlantique et du rapport entre l’Europe et les Etats-Unis. Cette manière d’ouvrir les paysages et d’en faire saisir le sens profond, c’est de la politique ; c’est, pour moi, le maximum du politique. Tandis que les poètes que j’appelle littéraux, ceux qui recopient littéralement le réel, ne font rien de tel (je pense ici à Heredia, aux parnassiens, etc.). Anabase ne recopie pas le réel, il donne le sens profond des houles du Pacifique et des hauts plateaux d’Asie.
Les combattants qui continuent à libérer leur peuple font également voir les paysages. Nous sommes familiers des paysages d’Indochine depuis les guerres de libération du Vietnam ; des paysages de l’Atlas, du Maghreb depuis la guerre d’indépendance algérienne, etc. Ce sont les tyrans qui enferment leur pays dans des limites et qui le rendent invisible. Aussi est-il tout à fait évident qu’entre la dimension libératrice et la dimension poétique il existe un rapport étroit.
Ph. A. : Il me semble que la question de la langue est centrale dans votre démarche poétique. Il s’agit, dites-vous, de subvertir la langue. En quoi cette entreprise de subversion poétique est-elle différente de la position de résistance de votre ami le poète québécois Gaston Miron envers la langue française ?
E. G. : D’une manière très prosaïque, très réaliste, si on se place du point de vue de Gaston Miron, la langue anglaise domine la langue française au Canada. Mais, si on se place du point de vue d’un Martiniquais, la langue française domine les langues créoles. Par conséquent, il n’y a pas une fonction dominatrice assignée à une langue et une fonction de dominé assignée à une autre. Il existe des variantes considérables dans les rapports d’une langue à l’autre. Par ailleurs, je dis toujours qu’une langue a sa vie, ses inconscients, ses remords, ses éclats et ses obscurités, ses reculs et ses avancées. Une langue n’est pas un code. Je crois que si l’anglo-américain devient la langue universelle, c’est parce qu’il sera devenu un code universel. Il cessera alors d’être une langue, ne connaîtra plus de troubles, de reculs, d’avancées. Ce sera un pur code et, même si cela peut surprendre, la première victime en sera la langue anglo-américaine elle-même qui cessera d’être la langue des cafés et des quais de New York, la langue de Shakespeare ou de Faulkner. Elle disparaîtra comme langue en même temps qu’elle triomphera en tant que code. Le rôle du poète est précisément de préserver les frémissements et l’ardeur des langues, et cela nous empêche de dire que ma langue est celle de mon peuple car mon peuple peut très bien utiliser demain le langage de plusieurs langages sans pour autant être moins authentique. Il existe de multiples possibilités dans les rapports des langues entre elles. Le colonialisme imposait un rapport de sujétion de plusieurs langues à une seule que nous devons combattre, non pas en essayant de faire de notre langue celle de la domination, mais en essayant d’en faire le « langage des langages ». C’est pour cela que toute littérature qui considère sa langue comme la langue est une littérature infirme ainsi que l’ont montré les plus grands écrivains, de Kafka à Joyce ou à Faulkner.
Ph. A. : En quoi la poésie comme genre constitue-t-elle la forme la plus adéquate de la relation que vous établissez entre écriture et politique ?
E. G. : Les écrivains que j’ai cités sont, comme le disait Faulkner de lui-même, des poètes ratés. Ce que Faulkner n’a pas pu réaliser en poésie, il essaie de le faire avec des romans, mais ce ne sont pas des romans, il s’agit d’autre chose. De même, Joyce essaie de faire avec le langage un travail poétique mais, ne maîtrisant pas l’art du raccourci du poète, il a, lui aussi, écrit quelque chose de différent. Bien sûr, Absalon, absalon est un roman, mais c’est également un immense poème. Il existe ainsi un moment dans la littérature où la division de genre entre roman et poésie disparaît. Si nous ne l’acceptons pas c’est parce que tout le xixe siècle européen (de Dickens à Flaubert ou à Proust) a développé une sorte d’autonomie de cette manière d’écrire que l’on a appelée roman mais qui, à mon avis, n’est pas cela.
Le poète est celui qui ne va pas surgir de ces profondeurs, comme Faulkner ou Joyce, avec tout un système d’écriture. Il va en émerger avec des poussées, des pulsions, des fulgurances qu’on appelle poèmes et qui sont la seule spécificité qu’on puisse lui accorder. Il resurgit en cri tandis que le romancier resurgit en structure. Le cri est plus difficile car, s’il est toujours possible d’améliorer la structure, quand le cri est là, il est bel et bien là. C’est pour cette raison que Rimbaud, après avoir poussé le cri, n’a pas pu continuer.
En ce qui me concerne, il m’est devenu possible aujourd’hui de structurer le cri ou de crier la structure. Les deux opérations commencent à être réalisables, ce qui explique qu’il y ait de plus en plus d’écrivains pouvant conjoindre les deux. On peut pousser le cri jusqu’au moment où il rejoint la structure, on peut aussi écheveler la structure jusqu’à ce qu’elle touche au cri. Autrement dit, aujourd’hui il n’y a plus de poète ni de romancier, il y a des poétiques.
On peut résumer la chose ainsi : pour moi, le plus haut degré, c’est le « tout-monde », le chaos-monde actuel, c’est ce qui nous est donné et que nous n’avons pas encore exploré. Car, si les explorations terrestres et marines sont terminées, celles des relations des cultures dans le monde ne le sont pas, d’où le rapport fondamental entre politique et poétique.
Ph. A. : Dans le chaos-monde, le poète constitue donc une sorte d’avant-garde…
E. G. : Oui, le poète possède une clairvoyance car il est le seul à relier en profondeur poésie et politique. Il existe, bien sûr, des poètes militants qui écrivent des poèmes comme on écrit des tracts mais c’est ce que j’appelle la littéralité, des gens qui, littéralement, copient le monde. Or, ce qu’il y a de fondamental dans l’art, c’est le moment où on abandonne le littéral, la thèse, etc., et où on essaie de voir ce qui se passe au fond, ce que le poète est le seul à voir. Quand je dis le poète, je ne veux pas parler de celui qui écrit des poèmes mais de celui qui a une conception du vrai rapport entre poétique et politique…
Ph. A. : Vous dites souvent « Je suis solitaire et solidaire », qu’entendez-vous par là ? Que le poète doit être attentif au cri du monde mais doit aussi contribuer à changer les imaginaires ?
E. G. : Quand on essaie de mener une œuvre poétique et non de poésie, c’est-à-dire qu’on essaie de voir ce qui se passe dans le chaos-monde, on a besoin d’avoir une activité qui ne soit pas une activité politique au sens littéral du terme, mais une activité d’adaptation de tous les éléments du réel auquel on touche avec tous les éléments de la problématique qu’on a devinée. On a besoin de cette structure pour pouvoir mieux avancer dans sa quête. Cela ne veut pas dire que c’est obligatoire : un poète peut être seul à imaginer cela comme il peut aussi le partager avec d’autres, mais il ne cessera pas pour autant d’être seul. Ainsi, pour ma part, ai-je toujours travaillé avec mes compatriotes antillais tout en ayant d’autres activités auxquelles ils ne participaient pas, comme mon travail avec des amis poètes français de ma génération (Jacques Charpier, Roger Giroux…), dont les Antillais ne connaissent même pas le nom, et réciproquement. J’ai finalement été assez schizophrène dans ma vie : passionné de poésie à la française et passionné de poésie à l’antillaise, de gens qui n’écrivaient pas de poèmes mais défendaient le paysage, la mémoire historique, le langage.
Ph. A. : Quelle place le poète peut-il occuper une fois mené le travail de libération que vous avez évoqué ? Quel est le pouvoir de la poésie ? Comment cela s’est-il passé par exemple en Algérie ?
E. G. : Cela s’est passé d’une manière terrible. Le seul grand poète algérien est Kateb Yacine. Il touchait en effet au fond du problème car, dans Nedjma, le contexte, l’atmosphère, le mobile sont la guerre d’Algérie. Pourtant Nedjma n’est pas un roman sur la guerre ; ce qu’il cherche, c’est même une source ante-islamique mais qui ne soit pas pour autant une source d’identité pure, exclusive. Il est d’ailleurs extraordinaire que la mère de l’héroïne Nedjma – mot qui signifie étoile et symbolise l’Algérie – soit une Française juive. Autrement dit, le poète pose dès le départ la question des origines : est-il juste de dire qu’on possède une origine, une pureté de race ? Kateb Yacine fracasse tout cela. Or, Nedjma est probablement le plus grand livre de la révolution algérienne et Yacine avait bien prévu les erreurs de l’ALN quand elle a été au pouvoir. Dans tous ses autres livres, on trouve déjà tous ces éléments et c’est pour cette raison que sa pièce Le Cadavre encerclé a été interdite par le gouvernement français et que nous avons été obligés d’aller la jouer à Bruxelles.
Au fond, c’est ce qui peut arriver de mieux à une révolution. Paradiso, le livre absolument subversif de Lezama Lima, est ce qui est arrivé de mieux à la révolution cubaine. Lima disait : « Si la révolution est suffisamment forte, elle pourra digérer mon livre. »

terrain n° 41 - Septembre 2003

Bois d'ébène - David Diop



          Nègre colporteur de révolte
          Tu connais tous les chemins du monde ...
          Mais quand donc ô mon peuple
          Les névés en flamme dispersant un orage
          D’oiseau de cendre
          Reconnaîtrai-je la révolte de tes mains ?
          ...
          Afrique j’ai gardé ta mémoire Afrique
          Tu es en moi
          Comme l’écharde dans la blessure
          Comme un fétiche tutélaire au centre du village
          Fais de moi la pierre de ta fronde
          De ma bouche les lèvres de ta plaie
          De mes genoux les colonnes brisées de ton abaissement...
          ...
          Pourtant je ne veux être que de votre race
          Ouvriers paysans de tous les pays...

Fresque sur Lenox Avenue - Langston Hughes






Qu'advient-il d'un rêve suspendu ?
Se dessèche-t-il
Comme un raisin au soleil ?
Ou suinte-t-il comme une plaie
Avant de disparaître ?
Est-ce qu'il pue comme la viande pourrie ?
Ou se couvre-t-il d'une croûte sucrée
Comme un bonbon acidulé ?

Il tombe peut-être comme un fardeau trop lourd.

Ou bien explose-t-il ?

If We Must Die - Claude McKay

Claude McKay addressing the Third Congress of the Communist International, Moscow, 1923.
(Photo: Beinecke Rare Book Library/Yale University)



















If we must die, let it not be like hogs
Hunted and penned in an inglorious spot,
While round us bark the mad and hungry dogs,
Making their mock at our accursed lot.
If we must die, O let us nobly die
So that our precious blood may not be shed
In vain; then even the monsters we defy
Shall be constrained to honor us though dead!
O kinsmen! We must meet the common foe!
Though far outnumbered let us show us brave,
And for their thousand blows deal one death blow!
What though before us lies the open grave?
Like men we’ll face the murderous, cowardly pack,
Pressed to the wall, dying, but fighting back!

The Negro Speaks of Rivers - Langston Hughes



I’ve known rivers:


I’ve known rivers ancient as the world and older than the flow of human blood in human veins.

My soul has grown deep like the rivers.

I bathed in the Euphrates when dawns were young.
I built my hut near the Congo and it lulled me to sleep.
I looked upon the Nile and raised the pyramids above it.
I heard the singing of the Mississippi when Abe Lincoln went down to New Orleans, and I’ve seen its muddy bosom turn all golden in the sunset.

I’ve known rivers:
Ancient, dusky rivers.

My soul has grown deep like the rivers.

Le nègre parle des fleuves

J'ai connu des fleuves
J'ai connu des fleuves anciens comme le monde et plus vieux
            que le flux du sang humain dans les veines humaines.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

Je me suis baigné dans l'Euphrate quand les aubes étaient neuves.
J'ai bâti ma hutte près du Congo et il a bercé mon sommeil.
J'ai contemplé le Nil et au-dessus j'ai construit les pyramides.
J'ai entendu le chant du Mississipi quand Abe Lincoln descendit
            à la Nouvelle-Orléans, et j'ai vu ses nappes boueuses transfigurées
            en or au soleil couchant.

J'ai connu des fleuves :
Fleuves anciens et ténébreux.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

Langston Hughes


Moi aussi - Langston Hughes



Moi aussi, je chante l'Amérique.

Je suis le frère à la peau sombre.
Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand il vient du monde.
Mais je ris,
Et mange bien,
Et prends des forces.

Demain
Je me mettrai à table
Quand il viendra du monde
Personne n'osera
Me dire
Alors
« Mange à la cuisine ».

De plus, ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte, -

Moi aussi, je suis l'Amérique.


I, Too

I, too, sing America.

I am the darker brother.
They send me to eat in the kitchen
When company comes,
But I laugh,
And eat well,
And grow strong.

Tomorrow,
I'll be at the table
When company comes.
Nobody'll dare
Say to me,
"Eat in the kitchen,"
Then.

Besides,
They'll see how beautiful I am
And be ashamed--

I, too, am America.


The Weary Blues - 1925

Revolution Poetry - Richard Braine

London UK 1970's

Une Parisienne - Vladimir Maïakovski

Portrait de Vladimir Maïakovsky à 17 ans en 1910

Vous vous imaginez
                        les femmes de Paris
le cou couvert de perles
                                 les mains,
                                            de diamants…
Débarrassez-vous de cette image
                                           la vie
                                               est plus cruelle ;
ma Parisienne
                   à un autre apparence.
Je ne sais pas, à vrai dire,
                               si elle jeune
                                              ou vieille,
jusqu’au  jaunâtre
                        polie
                           dans cette goujaterie lustrée.
Elle
      travaille
                dans les toilettes d’un restaurant
un petit restaurant
                        la Grande Chaumière.
Après avoir bu du Bourgogne
                                   on peut avoir envie
pour se soulager
                       d’aller faire un tour.
La tâche de mademoiselle
                            est de donner les serviettes
Elle est
          dans ce travail
                            tout simplement artiste.
Pendant
            que dans la glace
                           tu observes un petit bouton,
elle,
      souriant,
                     de sa bouche gercée,
en rajoute sur la poudre,
                                    asperge de parfum,
tend le papier toilette
                        et épongera une flaque.
Esclave de la gastronomie
                                   loin du soleil
dans le puits des waters
                        toute la journée
                                   comme une punaise,
pour cinquante centimes !
                                 (Au cours du tchervonets
environ
            quatre kopecks
                              par bonhomme).
Au lavabo
            je me lave les mains
et respirant
            les drôles d’odeurs
                                   de la parfumerie
perplexe
            à propos de cette demoiselle
Je veux dire
                à Mademoiselle :
– Mademoiselle
      votre aspect,
                        excusez-moi,
                                     est pitoyable.
Détruire votre jeunesse pour des waters
                                               ça ne vous fait pas mal au coeur ?
Ou bien
            on m’a menti
                             sur les Parisiennes,
ou bien
           Mademoiselle,
                            vous n’êtes pas parisienne.
Vous avez la mine
                        tuberculeuse
                                       et fanée.
Des bas en laine,
                        pourquoi pas en soie ?
Pourquoi
            ne vous envoient-ils pas
                                     des violettes de Parme
ces « moussieux » reconnaissants
                        et au porte-monnaie rempli ?
Mademoiselle se taisait
                             le  vacarme tombait
sur la salle
            sur le plafond
                            et sur nous.
Faisant tourner
                   son joyeux carnaval
Montparnasse bourdonnait
                                tout rempli
                                   de Parisiennes.
Excusez, s’il vous plaît,
                              ces vers affranchis
et la description
                      des flaques malodorantes,
mais 
       c’est très dur
                        à Paris
                                     pour une femme,
si
   la femme
              ne se vend pas
                                  mais travaille.
1929

Le temps de la liberté - Aimé Césaire






















Le whisky avait dénoué ses cheveux sales
et flottait sur la force des fusils
la carapace du tank
et les jurons du juge

O jour non lagunaire
plus têtu que le boeuf du payas baoulé
qui a dit que l'Afrique dort
que notre Afrique se cure la gorge
mâche du cola boit de la bière de mil et se
rendort

la TSF du Gouverneur avait colporté ses mensonges
amassé le fiel dans la poche à fiel des journaux
c'était l'an 1950 au mois de février
qui dans le vocabulaire des gens de par ici qu'appellera
la saison du soleil rouge

Cavally Dassandra bandama
petits fleuves au mauvais nez qui à travers vase et pluie
d(un museau incertain cherchez
petits fleuves au ventre gros de cadavres
quia dit que l'Afrique se terre frissonne
A l'harmattan a pour et se rendort

Histoire je conte l'Afrique qui s'éveille
les hommes
quand sous la mémoire hétéroclite des chicotes
ils entassèrent le noir feu noué
dont la colère traversa comme un ange
l'épaisse nuit verte de la forêt

Histoire je conte
l'Afrique qui a pour armes
ses poings nus son antique sagesse sa raison toute nouvelle
Afrique, tu n'as pas peur tu combat tu sais
mieux que tu n'as jamais su tu regardes
les yeux dans les yeux des gouverneurs de proie
des banquières périssables

belle sous l'insulte Afrique et grande de ta haute conscience
et si certain le jour
quand au souffle des hommes les meilleurs aura disparu
la tsé tsé colonialiste.

La Gueule Du Loup - Kateb Yacine

        

             Peuple français tu as tout vu
          Oui tout vu de tes propres yeux
          Tu as vu notre sang couler
          Tu as vu la police assommer les manifestants
          Et les jeter dans la Seine
          La Seine rougissante n'a pas cessé
          Les jours suivants
          De vomir
          De vomir à la face du peuple de la commune
          Les corps martyrisés
          Qui rappelaient aux parisiens
          Leur propre révolution
          Leur propre résistance
          Peuple français tu as tout vu
          Oui tout vu de tes propres yeux
          Et maintenant vas-tu parler ?
          Et maintenant vas-tu te taire ?

I am not a black artist. I am an artist - Jean-Michel Basquiat


Just say no to family values - John Giorno


Lettre à Paul Demeny - Arthur Rimbaud

Dessin de Paul Verlaine (1895)

Charleville, 15 mai 1871
J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. Je commence de suite par un psaume d'actualité :

Chant de guerre parisien

Le Printemps est évident, car
Du coeur des Propriétés vertes,
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes !

Ô Mai ! quels délirants culs-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Écoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !

Ils ont schako, sabre et tam-tam,
Non la vieille boîte à bougies,
Et des yoles qui n'ont jam, jam...
Fendent le lac aux eaux rougies !

Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !

Thiers et Picard sont des Éros,
Des enleveurs d'héliotropes ;
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leur tropes...

Ils sont familiers du Grand Truc !...
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait sont cillement aqueduc,
Et ses reniflements à poivre !

La grand'ville a le pavé chaud
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle...

Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !

A. Rimbaud.

- Voici de la prose sur l'avenir de la poésie.
- Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque ; Vie harmonieuse. - De la Grèce au mouvement romantique, - moyen âge, - il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand.
- On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujoud'hui aussi ignoré que le premier auteur d'Origines. - Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !
Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et l'on a le temps.
On n'a jamais bien jugé le romantisme ; qui l'aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'oeuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
Car JE est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène.
Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !
En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s'éjouissent à renouveler ces antiquités : - c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, I'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé !
La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel ; tant d'égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire VOYANT.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d'autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !
- la suite à six minutes
-Ici j'intercale un second psaume, hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, et tout le monde sera charmé. - J'ai l'archet en main, je commence :
Mes petites amoureuses
Un hydrolat lacrymal lave
Les cieux vert-chou :
Sous l'arbre tendronnier qui bave,
Vos caoutchoucs
Blancs de lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !
Nous nous aimions à cette époque,
Bleu laideron !
On mangeait des oeufs à la coque
Et du mouron !
Un soir, tu me sacras poète,
Blond laideron :
Descends ici, que je te fouette
En mon giron ;
J'ai dégueulé ta bandoline,
Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
Au fil du front.
Pouah ! mes salives desséchées,
Roux laideron,
Infectent encor les tranchées
De ton sein rond !
Ô mes petites amoureuses,
Que je vous hais !
Plaquez de fouffes douloureuses
Vos tétons laids !
Piétinez mes vieilles terrines
De sentiment ;
- Hop donc ! soyez-moi ballerines
Pour un moment !...
Vos omoplates se déboîtent,
Ô mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent
Tournez vos tours !
Et c'est pourtant pour ces éclanches
Que j'ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
D'avoir aimé !
Fade amas d'étoiles ratées,
Comblez les coins !
- Vous crèverez en Dieu, bâtées
D'ignobles soins !
Sous les lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !
A.Rimbaud.
Voilà. Et remarquez bien que, si je ne craignais de vous faire débourser plus de 60 c. de port, - moi pauvre effaré qui, depuis sept mois, n'ai pas tenu un seul rond de bronze ! - je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent hexamètres, Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres ! - Je reprends :
Donc le poète est vraiment Voleur de feu.
Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue ;
- Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! Il faut être académicien, - plus mort qu'un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie !
- Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s"éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus - que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Enormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; - Toujours pleins du Nombre et de l'Harmonie ces poèmes seront fait pour rester. - Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque. L'art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont des citoyens. La Poésie ne rythmera plus l'action : elle sera en avant.
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, jusqu'ici abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
En attendant, demandons aux poètes du nouveau, - idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande : - ce n'est pas cela !
Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte : la culture de leurs âmes s'est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. - Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. - Hugo, trop cabochard, a bien du Vu dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème. J'ai Les Châtiments sous main ; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jehovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.
Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, - que sa paresse d'ange a insultées ! O ! les contes et les proverbes fadasses ! O les Nuits ! O Rolla ! ô Namouna ! ô la Coupe ! tout est français, c'est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine, commenté par M. Taine ! Printanier, l'esprit de Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l'émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque ; tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d'un carnet. A quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut ; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec cœur ; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen fait le Rolla, écrit un Rolla ! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n'a rien su faire. Il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. Français, panadif, traîné de l'estaminet au pupitre du collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations !
Les seconds romantiques sont très voyants : Théophile Gauthier, Leconte de Lisle, Théodore de Banville. Mais inspecter l'invisible et entendre l'inouï étant autre chose que reprendre l'esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine. Les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles.
Rompus aux formes vieilles : parmi les innocents, A. Renaud, - a fait son Rolla, - L. Grandet, - a fait son Rolla ; - les gaulois et les Musset, G. Lafenestre, Coran, C. L. Popelin, Soulary, L. Salles. Les écoliers, Marc, Aicard, Theuriet ; les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les Deschamps, les Des Essarts ; les journalistes, L. Cladel, Robert Luzarches, X. de Ricard ; les fantaisistes, C. Mendès ; les bohèmes ; les femmes ; les talents, Léon Dierx et Sully-Prudhomme, Coppée; -la nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète.
- Voilà.
- Ainsi je travaille à me rendre voyant.
- Et finissons par un chant pieux.
Accroupissements
Bien tard, quand il se sent l'estomac écoeuré,
Le frère Milotus, un oeil à la lucarne
D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré,
Lui darde une migraine et fait son regard darne,
Déplace dans les draps son ventre de curé.
Il se démène sous sa couverture grise
Et descend, ses genoux à son ventre tremblant,
Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise ;
Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc,
À ses reins largement retrousser sa chemise !
Or, il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied
Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque
Des jaunes de brioche aux vitres de papier ;
Et le nez du bonhomme où s'allume la laque
Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier
........................................................
Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu,
Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe ;
Quelque chose comme un oiseau remue un peu
À son ventre serein comme un monceau de tripe !
Autour, dort un fouillis de meuble abrutis
Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ;
Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis
Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres
Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.
L'écoeurante chaleur gorge la chambre étroite ;
Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons.
Il écoute les poils pousser dans sa peau moite,
Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons
S'échappe, secouant son escabeau qui boite
..............................................................
Et le soir, aux rayons de lune, qui lui font
Aux contours du cul des bavures de lumière,
Une ombre avec détails s'accroupit, sur un fond
De neige rose ainsi qu'une rose trémière...
Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
Arthur Rimbaud
Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite car dans huit jours je serai à Paris, peut-être.
Au revoir.
A. Rimbaud.
Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871