Edouard Glissant - entretien avec Philippe Artières

Philippe Artières : Vous avez pris part à de nombreuses actions politiques, notamment au cours des luttes anticoloniales. Comment cet engagement s’articule-t-il avec votre travail de poète ?
Edouard Glissant : S’agissant de poésie et de politique, je crois avoir toujours obéi à un instinct qui me portait d’abord à considérer que l’objet le plus haut de la poésie était le monde : le monde en devenir, le monde tel qu’il nous bouscule, le monde tel qu’il nous est obscur, le monde tel que nous voulons y entrer. En matière de politique, ma référence la plus haute était aussi le monde, non pas le monde conçu comme l’internationale des prolétaires, mais comme lieu de rencontre, de choc des cultures, des humanités. Bien évidemment, la rencontre la plus fondamentale fut le colonialisme. Il fallait régler d’abord le problème du colonialisme, celui d’une situation dont on avait hérité depuis le xixe siècle, qui faisait coexister des nations colonisées, opprimées et des nations colonisatrices. Pour moi, la poésie et la politique étaient intimement liées par cette référence au monde. J’ai toujours eu l’idée que, bien sûr, les problèmes politiques devaient être résolus sur place, qu’il ne devait pas y avoir de fuite en avant dans une sorte d’universel abstrait, mais qu’ils ne pouvaient cependant se résoudre que si on possédait une conception plus large, celle du rapport des peuples entre eux dans la « totalité-monde ». Pour moi, tel était l’élément fondamental de la relation poésie-politique. Ce qui signifiait que la poésie n’était pas politique, qu’il n’existait pas de poésie politique, mais que la grande poésie ne se concevait pas sans cette relation sous-jacente, souterraine en même temps qu’éclatante, qu’était le lien à la situation des cultures du monde en relation les unes aux autres. Autrement dit, qu’il n’y avait pas de poésie qui ne soit politique et qu’il n’existe pas de poésie politique en soi.
Ph. A. : Vous définissez la poétique non comme un art du rêve et de l’illusion mais comme une manière de se concevoir, de concevoir son rapport à soi-même et à l’autre et de l’exprimer. La poétique serait, selon vous, un réseau.
E. G. : Absolument, mais pas d’une manière mécanique ni théoricienne. Cette conception m’a orienté vers trois dimensions de la poésie qui m’ont toujours paru importantes :
– la première dimension est celle du paysage. Elle est, bien sûr, capitale parce que, dans cette relation des cultures du monde, et en particulier dans cette relation entre colonisés et colonisateurs, l’espace est un des éléments fondamentaux. Quand on ne maîtrise pas, qu’on ne fréquente pas librement son espace, qu’entre le paysage et vous il existe toute une série de barrières qui sont celles de la dépossession et de l’exploitation, la relation au paysage est évidemment limitée et garrottée. Par conséquent, libérer la relation au paysage par l’acte poétique, par le dire poétique, est faire œuvre de libération.
– La deuxième dimension est celle du temps. On revient là, tout de suite, aux rapports des cultures du monde entre elles, à un phénomène fondamental dans les colonialismes : le colonisateur prive le plus souvent le colonisé de sa mémoire historique, de la capacité de comprendre les événements et leurs causes. Par conséquent le rapport au temps par le biais du rapport à l’histoire, à la mémoire historique devient fondamental du point de vue politique et poétique. Par exemple, pour nous Antillais qui avons subi une forme bien particulière de colonisation dont l’acmé, l’expression ultime et majeure, a été l’assimilation à la culture française, à l’histoire de France, etc., la mémoire historique qui a été rabotée, usée, corrodée par l’acte colonisateur se présente comme un chaos. Il n’y a pas de linéarité temporelle dans la mémoire historique du colonisé mais une espèce de chaos dans lequel il tombe et roule ; c’est pourquoi je dis toujours que « nous dévalons les roches du temps ». Dans notre mémoire collective un événement peut se dérouler aujourd’hui et être immédiatement rejeté dans notre inconscient collectif, comme il peut s’être passé il y a quatre siècles et resurgir avec une lumière et une force extraordinaires. Du point de vue littéraire, je dis souvent que nous n’aurions pas pu construire cette cathédrale monumentale que Proust a réalisée avec A la recherche du temps perdu parce que notre temps est, en somme, un temps éperdu.
– La troisième dimension est évidemment tout aussi importante à partir du moment où on conçoit le processus poétique et politique dans cette espèce de globalité qu’est le monde actuel tel qu’il nous a été légué par les histoires des colonisations : c’est celle du langage. Car, ou bien les langages des peuples colonisés ont été refoulés dans un usage dérisoire – non pas dans un usage de connaissance –, ou bien il s’est formé des langages nouveaux que nous appelons les langages créoles. Nous avons mis beaucoup de temps à comprendre que ces langages avaient un intérêt fondamental car ils étaient des « langages de langages » et non des langages originels, et que ces langages présageaient ce qui se passe à l’heure actuelle où les langues du monde se créolisent mutuellement.
Si on n’intègre pas en profondeur ces trois dimensions, on ne comprend ni ces bouleversements qu’on trouve dans les poétiques modernes ni ces impossibilités auxquelles se heurtent les politiques modernes.
Ph. A. : Votre conception de la relation entre poésie et politique invite à relire autrement l’histoire de l’engagement poétique. Considérez-vous que Saint-John Perse, sur lequel vous préparez un ouvrage, fut un poète engagé ?
E. G. : La poésie de Perse est en effet, à mon avis, très politique parce qu’elle nous rapproche des paysages du monde. Dans Eloges, il s’agit du paysage caraïbe, dans Anabase, de celui du Pacifique, dans Exil, de l’Atlantique et du rapport entre l’Europe et les Etats-Unis. Cette manière d’ouvrir les paysages et d’en faire saisir le sens profond, c’est de la politique ; c’est, pour moi, le maximum du politique. Tandis que les poètes que j’appelle littéraux, ceux qui recopient littéralement le réel, ne font rien de tel (je pense ici à Heredia, aux parnassiens, etc.). Anabase ne recopie pas le réel, il donne le sens profond des houles du Pacifique et des hauts plateaux d’Asie.
Les combattants qui continuent à libérer leur peuple font également voir les paysages. Nous sommes familiers des paysages d’Indochine depuis les guerres de libération du Vietnam ; des paysages de l’Atlas, du Maghreb depuis la guerre d’indépendance algérienne, etc. Ce sont les tyrans qui enferment leur pays dans des limites et qui le rendent invisible. Aussi est-il tout à fait évident qu’entre la dimension libératrice et la dimension poétique il existe un rapport étroit.
Ph. A. : Il me semble que la question de la langue est centrale dans votre démarche poétique. Il s’agit, dites-vous, de subvertir la langue. En quoi cette entreprise de subversion poétique est-elle différente de la position de résistance de votre ami le poète québécois Gaston Miron envers la langue française ?
E. G. : D’une manière très prosaïque, très réaliste, si on se place du point de vue de Gaston Miron, la langue anglaise domine la langue française au Canada. Mais, si on se place du point de vue d’un Martiniquais, la langue française domine les langues créoles. Par conséquent, il n’y a pas une fonction dominatrice assignée à une langue et une fonction de dominé assignée à une autre. Il existe des variantes considérables dans les rapports d’une langue à l’autre. Par ailleurs, je dis toujours qu’une langue a sa vie, ses inconscients, ses remords, ses éclats et ses obscurités, ses reculs et ses avancées. Une langue n’est pas un code. Je crois que si l’anglo-américain devient la langue universelle, c’est parce qu’il sera devenu un code universel. Il cessera alors d’être une langue, ne connaîtra plus de troubles, de reculs, d’avancées. Ce sera un pur code et, même si cela peut surprendre, la première victime en sera la langue anglo-américaine elle-même qui cessera d’être la langue des cafés et des quais de New York, la langue de Shakespeare ou de Faulkner. Elle disparaîtra comme langue en même temps qu’elle triomphera en tant que code. Le rôle du poète est précisément de préserver les frémissements et l’ardeur des langues, et cela nous empêche de dire que ma langue est celle de mon peuple car mon peuple peut très bien utiliser demain le langage de plusieurs langages sans pour autant être moins authentique. Il existe de multiples possibilités dans les rapports des langues entre elles. Le colonialisme imposait un rapport de sujétion de plusieurs langues à une seule que nous devons combattre, non pas en essayant de faire de notre langue celle de la domination, mais en essayant d’en faire le « langage des langages ». C’est pour cela que toute littérature qui considère sa langue comme la langue est une littérature infirme ainsi que l’ont montré les plus grands écrivains, de Kafka à Joyce ou à Faulkner.
Ph. A. : En quoi la poésie comme genre constitue-t-elle la forme la plus adéquate de la relation que vous établissez entre écriture et politique ?
E. G. : Les écrivains que j’ai cités sont, comme le disait Faulkner de lui-même, des poètes ratés. Ce que Faulkner n’a pas pu réaliser en poésie, il essaie de le faire avec des romans, mais ce ne sont pas des romans, il s’agit d’autre chose. De même, Joyce essaie de faire avec le langage un travail poétique mais, ne maîtrisant pas l’art du raccourci du poète, il a, lui aussi, écrit quelque chose de différent. Bien sûr, Absalon, absalon est un roman, mais c’est également un immense poème. Il existe ainsi un moment dans la littérature où la division de genre entre roman et poésie disparaît. Si nous ne l’acceptons pas c’est parce que tout le xixe siècle européen (de Dickens à Flaubert ou à Proust) a développé une sorte d’autonomie de cette manière d’écrire que l’on a appelée roman mais qui, à mon avis, n’est pas cela.
Le poète est celui qui ne va pas surgir de ces profondeurs, comme Faulkner ou Joyce, avec tout un système d’écriture. Il va en émerger avec des poussées, des pulsions, des fulgurances qu’on appelle poèmes et qui sont la seule spécificité qu’on puisse lui accorder. Il resurgit en cri tandis que le romancier resurgit en structure. Le cri est plus difficile car, s’il est toujours possible d’améliorer la structure, quand le cri est là, il est bel et bien là. C’est pour cette raison que Rimbaud, après avoir poussé le cri, n’a pas pu continuer.
En ce qui me concerne, il m’est devenu possible aujourd’hui de structurer le cri ou de crier la structure. Les deux opérations commencent à être réalisables, ce qui explique qu’il y ait de plus en plus d’écrivains pouvant conjoindre les deux. On peut pousser le cri jusqu’au moment où il rejoint la structure, on peut aussi écheveler la structure jusqu’à ce qu’elle touche au cri. Autrement dit, aujourd’hui il n’y a plus de poète ni de romancier, il y a des poétiques.
On peut résumer la chose ainsi : pour moi, le plus haut degré, c’est le « tout-monde », le chaos-monde actuel, c’est ce qui nous est donné et que nous n’avons pas encore exploré. Car, si les explorations terrestres et marines sont terminées, celles des relations des cultures dans le monde ne le sont pas, d’où le rapport fondamental entre politique et poétique.
Ph. A. : Dans le chaos-monde, le poète constitue donc une sorte d’avant-garde…
E. G. : Oui, le poète possède une clairvoyance car il est le seul à relier en profondeur poésie et politique. Il existe, bien sûr, des poètes militants qui écrivent des poèmes comme on écrit des tracts mais c’est ce que j’appelle la littéralité, des gens qui, littéralement, copient le monde. Or, ce qu’il y a de fondamental dans l’art, c’est le moment où on abandonne le littéral, la thèse, etc., et où on essaie de voir ce qui se passe au fond, ce que le poète est le seul à voir. Quand je dis le poète, je ne veux pas parler de celui qui écrit des poèmes mais de celui qui a une conception du vrai rapport entre poétique et politique…
Ph. A. : Vous dites souvent « Je suis solitaire et solidaire », qu’entendez-vous par là ? Que le poète doit être attentif au cri du monde mais doit aussi contribuer à changer les imaginaires ?
E. G. : Quand on essaie de mener une œuvre poétique et non de poésie, c’est-à-dire qu’on essaie de voir ce qui se passe dans le chaos-monde, on a besoin d’avoir une activité qui ne soit pas une activité politique au sens littéral du terme, mais une activité d’adaptation de tous les éléments du réel auquel on touche avec tous les éléments de la problématique qu’on a devinée. On a besoin de cette structure pour pouvoir mieux avancer dans sa quête. Cela ne veut pas dire que c’est obligatoire : un poète peut être seul à imaginer cela comme il peut aussi le partager avec d’autres, mais il ne cessera pas pour autant d’être seul. Ainsi, pour ma part, ai-je toujours travaillé avec mes compatriotes antillais tout en ayant d’autres activités auxquelles ils ne participaient pas, comme mon travail avec des amis poètes français de ma génération (Jacques Charpier, Roger Giroux…), dont les Antillais ne connaissent même pas le nom, et réciproquement. J’ai finalement été assez schizophrène dans ma vie : passionné de poésie à la française et passionné de poésie à l’antillaise, de gens qui n’écrivaient pas de poèmes mais défendaient le paysage, la mémoire historique, le langage.
Ph. A. : Quelle place le poète peut-il occuper une fois mené le travail de libération que vous avez évoqué ? Quel est le pouvoir de la poésie ? Comment cela s’est-il passé par exemple en Algérie ?
E. G. : Cela s’est passé d’une manière terrible. Le seul grand poète algérien est Kateb Yacine. Il touchait en effet au fond du problème car, dans Nedjma, le contexte, l’atmosphère, le mobile sont la guerre d’Algérie. Pourtant Nedjma n’est pas un roman sur la guerre ; ce qu’il cherche, c’est même une source ante-islamique mais qui ne soit pas pour autant une source d’identité pure, exclusive. Il est d’ailleurs extraordinaire que la mère de l’héroïne Nedjma – mot qui signifie étoile et symbolise l’Algérie – soit une Française juive. Autrement dit, le poète pose dès le départ la question des origines : est-il juste de dire qu’on possède une origine, une pureté de race ? Kateb Yacine fracasse tout cela. Or, Nedjma est probablement le plus grand livre de la révolution algérienne et Yacine avait bien prévu les erreurs de l’ALN quand elle a été au pouvoir. Dans tous ses autres livres, on trouve déjà tous ces éléments et c’est pour cette raison que sa pièce Le Cadavre encerclé a été interdite par le gouvernement français et que nous avons été obligés d’aller la jouer à Bruxelles.
Au fond, c’est ce qui peut arriver de mieux à une révolution. Paradiso, le livre absolument subversif de Lezama Lima, est ce qui est arrivé de mieux à la révolution cubaine. Lima disait : « Si la révolution est suffisamment forte, elle pourra digérer mon livre. »

terrain n° 41 - Septembre 2003

Bois d'ébène - David Diop



          Nègre colporteur de révolte
          Tu connais tous les chemins du monde ...
          Mais quand donc ô mon peuple
          Les névés en flamme dispersant un orage
          D’oiseau de cendre
          Reconnaîtrai-je la révolte de tes mains ?
          ...
          Afrique j’ai gardé ta mémoire Afrique
          Tu es en moi
          Comme l’écharde dans la blessure
          Comme un fétiche tutélaire au centre du village
          Fais de moi la pierre de ta fronde
          De ma bouche les lèvres de ta plaie
          De mes genoux les colonnes brisées de ton abaissement...
          ...
          Pourtant je ne veux être que de votre race
          Ouvriers paysans de tous les pays...

Fresque sur Lenox Avenue - Langston Hughes






Qu'advient-il d'un rêve suspendu ?
Se dessèche-t-il
Comme un raisin au soleil ?
Ou suinte-t-il comme une plaie
Avant de disparaître ?
Est-ce qu'il pue comme la viande pourrie ?
Ou se couvre-t-il d'une croûte sucrée
Comme un bonbon acidulé ?

Il tombe peut-être comme un fardeau trop lourd.

Ou bien explose-t-il ?

If We Must Die - Claude McKay

Claude McKay addressing the Third Congress of the Communist International, Moscow, 1923.
(Photo: Beinecke Rare Book Library/Yale University)



















If we must die, let it not be like hogs
Hunted and penned in an inglorious spot,
While round us bark the mad and hungry dogs,
Making their mock at our accursed lot.
If we must die, O let us nobly die
So that our precious blood may not be shed
In vain; then even the monsters we defy
Shall be constrained to honor us though dead!
O kinsmen! We must meet the common foe!
Though far outnumbered let us show us brave,
And for their thousand blows deal one death blow!
What though before us lies the open grave?
Like men we’ll face the murderous, cowardly pack,
Pressed to the wall, dying, but fighting back!

The Negro Speaks of Rivers - Langston Hughes



I’ve known rivers:


I’ve known rivers ancient as the world and older than the flow of human blood in human veins.

My soul has grown deep like the rivers.

I bathed in the Euphrates when dawns were young.
I built my hut near the Congo and it lulled me to sleep.
I looked upon the Nile and raised the pyramids above it.
I heard the singing of the Mississippi when Abe Lincoln went down to New Orleans, and I’ve seen its muddy bosom turn all golden in the sunset.

I’ve known rivers:
Ancient, dusky rivers.

My soul has grown deep like the rivers.

Le nègre parle des fleuves

J'ai connu des fleuves
J'ai connu des fleuves anciens comme le monde et plus vieux
            que le flux du sang humain dans les veines humaines.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

Je me suis baigné dans l'Euphrate quand les aubes étaient neuves.
J'ai bâti ma hutte près du Congo et il a bercé mon sommeil.
J'ai contemplé le Nil et au-dessus j'ai construit les pyramides.
J'ai entendu le chant du Mississipi quand Abe Lincoln descendit
            à la Nouvelle-Orléans, et j'ai vu ses nappes boueuses transfigurées
            en or au soleil couchant.

J'ai connu des fleuves :
Fleuves anciens et ténébreux.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

Langston Hughes


Moi aussi - Langston Hughes



Moi aussi, je chante l'Amérique.

Je suis le frère à la peau sombre.
Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand il vient du monde.
Mais je ris,
Et mange bien,
Et prends des forces.

Demain
Je me mettrai à table
Quand il viendra du monde
Personne n'osera
Me dire
Alors
« Mange à la cuisine ».

De plus, ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte, -

Moi aussi, je suis l'Amérique.


I, Too

I, too, sing America.

I am the darker brother.
They send me to eat in the kitchen
When company comes,
But I laugh,
And eat well,
And grow strong.

Tomorrow,
I'll be at the table
When company comes.
Nobody'll dare
Say to me,
"Eat in the kitchen,"
Then.

Besides,
They'll see how beautiful I am
And be ashamed--

I, too, am America.


The Weary Blues - 1925

Revolution Poetry - Richard Braine

London UK 1970's

Une Parisienne - Vladimir Maïakovski

Portrait de Vladimir Maïakovsky à 17 ans en 1910

Vous vous imaginez
                        les femmes de Paris
le cou couvert de perles
                                 les mains,
                                            de diamants…
Débarrassez-vous de cette image
                                           la vie
                                               est plus cruelle ;
ma Parisienne
                   à un autre apparence.
Je ne sais pas, à vrai dire,
                               si elle jeune
                                              ou vieille,
jusqu’au  jaunâtre
                        polie
                           dans cette goujaterie lustrée.
Elle
      travaille
                dans les toilettes d’un restaurant
un petit restaurant
                        la Grande Chaumière.
Après avoir bu du Bourgogne
                                   on peut avoir envie
pour se soulager
                       d’aller faire un tour.
La tâche de mademoiselle
                            est de donner les serviettes
Elle est
          dans ce travail
                            tout simplement artiste.
Pendant
            que dans la glace
                           tu observes un petit bouton,
elle,
      souriant,
                     de sa bouche gercée,
en rajoute sur la poudre,
                                    asperge de parfum,
tend le papier toilette
                        et épongera une flaque.
Esclave de la gastronomie
                                   loin du soleil
dans le puits des waters
                        toute la journée
                                   comme une punaise,
pour cinquante centimes !
                                 (Au cours du tchervonets
environ
            quatre kopecks
                              par bonhomme).
Au lavabo
            je me lave les mains
et respirant
            les drôles d’odeurs
                                   de la parfumerie
perplexe
            à propos de cette demoiselle
Je veux dire
                à Mademoiselle :
– Mademoiselle
      votre aspect,
                        excusez-moi,
                                     est pitoyable.
Détruire votre jeunesse pour des waters
                                               ça ne vous fait pas mal au coeur ?
Ou bien
            on m’a menti
                             sur les Parisiennes,
ou bien
           Mademoiselle,
                            vous n’êtes pas parisienne.
Vous avez la mine
                        tuberculeuse
                                       et fanée.
Des bas en laine,
                        pourquoi pas en soie ?
Pourquoi
            ne vous envoient-ils pas
                                     des violettes de Parme
ces « moussieux » reconnaissants
                        et au porte-monnaie rempli ?
Mademoiselle se taisait
                             le  vacarme tombait
sur la salle
            sur le plafond
                            et sur nous.
Faisant tourner
                   son joyeux carnaval
Montparnasse bourdonnait
                                tout rempli
                                   de Parisiennes.
Excusez, s’il vous plaît,
                              ces vers affranchis
et la description
                      des flaques malodorantes,
mais 
       c’est très dur
                        à Paris
                                     pour une femme,
si
   la femme
              ne se vend pas
                                  mais travaille.
1929

Le temps de la liberté - Aimé Césaire






















Le whisky avait dénoué ses cheveux sales
et flottait sur la force des fusils
la carapace du tank
et les jurons du juge

O jour non lagunaire
plus têtu que le boeuf du payas baoulé
qui a dit que l'Afrique dort
que notre Afrique se cure la gorge
mâche du cola boit de la bière de mil et se
rendort

la TSF du Gouverneur avait colporté ses mensonges
amassé le fiel dans la poche à fiel des journaux
c'était l'an 1950 au mois de février
qui dans le vocabulaire des gens de par ici qu'appellera
la saison du soleil rouge

Cavally Dassandra bandama
petits fleuves au mauvais nez qui à travers vase et pluie
d(un museau incertain cherchez
petits fleuves au ventre gros de cadavres
quia dit que l'Afrique se terre frissonne
A l'harmattan a pour et se rendort

Histoire je conte l'Afrique qui s'éveille
les hommes
quand sous la mémoire hétéroclite des chicotes
ils entassèrent le noir feu noué
dont la colère traversa comme un ange
l'épaisse nuit verte de la forêt

Histoire je conte
l'Afrique qui a pour armes
ses poings nus son antique sagesse sa raison toute nouvelle
Afrique, tu n'as pas peur tu combat tu sais
mieux que tu n'as jamais su tu regardes
les yeux dans les yeux des gouverneurs de proie
des banquières périssables

belle sous l'insulte Afrique et grande de ta haute conscience
et si certain le jour
quand au souffle des hommes les meilleurs aura disparu
la tsé tsé colonialiste.

La Gueule Du Loup - Kateb Yacine

        

             Peuple français tu as tout vu
          Oui tout vu de tes propres yeux
          Tu as vu notre sang couler
          Tu as vu la police assommer les manifestants
          Et les jeter dans la Seine
          La Seine rougissante n'a pas cessé
          Les jours suivants
          De vomir
          De vomir à la face du peuple de la commune
          Les corps martyrisés
          Qui rappelaient aux parisiens
          Leur propre révolution
          Leur propre résistance
          Peuple français tu as tout vu
          Oui tout vu de tes propres yeux
          Et maintenant vas-tu parler ?
          Et maintenant vas-tu te taire ?

I am not a black artist. I am an artist - Jean-Michel Basquiat


Just say no to family values - John Giorno


Lettre à Paul Demeny - Arthur Rimbaud

Dessin de Paul Verlaine (1895)

Charleville, 15 mai 1871
J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. Je commence de suite par un psaume d'actualité :

Chant de guerre parisien

Le Printemps est évident, car
Du coeur des Propriétés vertes,
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes !

Ô Mai ! quels délirants culs-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Écoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !

Ils ont schako, sabre et tam-tam,
Non la vieille boîte à bougies,
Et des yoles qui n'ont jam, jam...
Fendent le lac aux eaux rougies !

Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !

Thiers et Picard sont des Éros,
Des enleveurs d'héliotropes ;
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leur tropes...

Ils sont familiers du Grand Truc !...
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait sont cillement aqueduc,
Et ses reniflements à poivre !

La grand'ville a le pavé chaud
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle...

Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !

A. Rimbaud.

- Voici de la prose sur l'avenir de la poésie.
- Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque ; Vie harmonieuse. - De la Grèce au mouvement romantique, - moyen âge, - il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand.
- On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujoud'hui aussi ignoré que le premier auteur d'Origines. - Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !
Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et l'on a le temps.
On n'a jamais bien jugé le romantisme ; qui l'aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'oeuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
Car JE est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène.
Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !
En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s'éjouissent à renouveler ces antiquités : - c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, I'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé !
La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel ; tant d'égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire VOYANT.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d'autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !
- la suite à six minutes
-Ici j'intercale un second psaume, hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, et tout le monde sera charmé. - J'ai l'archet en main, je commence :
Mes petites amoureuses
Un hydrolat lacrymal lave
Les cieux vert-chou :
Sous l'arbre tendronnier qui bave,
Vos caoutchoucs
Blancs de lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !
Nous nous aimions à cette époque,
Bleu laideron !
On mangeait des oeufs à la coque
Et du mouron !
Un soir, tu me sacras poète,
Blond laideron :
Descends ici, que je te fouette
En mon giron ;
J'ai dégueulé ta bandoline,
Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
Au fil du front.
Pouah ! mes salives desséchées,
Roux laideron,
Infectent encor les tranchées
De ton sein rond !
Ô mes petites amoureuses,
Que je vous hais !
Plaquez de fouffes douloureuses
Vos tétons laids !
Piétinez mes vieilles terrines
De sentiment ;
- Hop donc ! soyez-moi ballerines
Pour un moment !...
Vos omoplates se déboîtent,
Ô mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent
Tournez vos tours !
Et c'est pourtant pour ces éclanches
Que j'ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
D'avoir aimé !
Fade amas d'étoiles ratées,
Comblez les coins !
- Vous crèverez en Dieu, bâtées
D'ignobles soins !
Sous les lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !
A.Rimbaud.
Voilà. Et remarquez bien que, si je ne craignais de vous faire débourser plus de 60 c. de port, - moi pauvre effaré qui, depuis sept mois, n'ai pas tenu un seul rond de bronze ! - je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent hexamètres, Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres ! - Je reprends :
Donc le poète est vraiment Voleur de feu.
Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue ;
- Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! Il faut être académicien, - plus mort qu'un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie !
- Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s"éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus - que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Enormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; - Toujours pleins du Nombre et de l'Harmonie ces poèmes seront fait pour rester. - Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque. L'art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont des citoyens. La Poésie ne rythmera plus l'action : elle sera en avant.
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, jusqu'ici abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
En attendant, demandons aux poètes du nouveau, - idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande : - ce n'est pas cela !
Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte : la culture de leurs âmes s'est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. - Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. - Hugo, trop cabochard, a bien du Vu dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème. J'ai Les Châtiments sous main ; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jehovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.
Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, - que sa paresse d'ange a insultées ! O ! les contes et les proverbes fadasses ! O les Nuits ! O Rolla ! ô Namouna ! ô la Coupe ! tout est français, c'est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine, commenté par M. Taine ! Printanier, l'esprit de Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l'émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque ; tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d'un carnet. A quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut ; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec cœur ; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen fait le Rolla, écrit un Rolla ! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n'a rien su faire. Il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. Français, panadif, traîné de l'estaminet au pupitre du collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations !
Les seconds romantiques sont très voyants : Théophile Gauthier, Leconte de Lisle, Théodore de Banville. Mais inspecter l'invisible et entendre l'inouï étant autre chose que reprendre l'esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine. Les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles.
Rompus aux formes vieilles : parmi les innocents, A. Renaud, - a fait son Rolla, - L. Grandet, - a fait son Rolla ; - les gaulois et les Musset, G. Lafenestre, Coran, C. L. Popelin, Soulary, L. Salles. Les écoliers, Marc, Aicard, Theuriet ; les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les Deschamps, les Des Essarts ; les journalistes, L. Cladel, Robert Luzarches, X. de Ricard ; les fantaisistes, C. Mendès ; les bohèmes ; les femmes ; les talents, Léon Dierx et Sully-Prudhomme, Coppée; -la nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète.
- Voilà.
- Ainsi je travaille à me rendre voyant.
- Et finissons par un chant pieux.
Accroupissements
Bien tard, quand il se sent l'estomac écoeuré,
Le frère Milotus, un oeil à la lucarne
D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré,
Lui darde une migraine et fait son regard darne,
Déplace dans les draps son ventre de curé.
Il se démène sous sa couverture grise
Et descend, ses genoux à son ventre tremblant,
Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise ;
Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc,
À ses reins largement retrousser sa chemise !
Or, il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied
Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque
Des jaunes de brioche aux vitres de papier ;
Et le nez du bonhomme où s'allume la laque
Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier
........................................................
Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu,
Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe ;
Quelque chose comme un oiseau remue un peu
À son ventre serein comme un monceau de tripe !
Autour, dort un fouillis de meuble abrutis
Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ;
Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis
Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres
Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.
L'écoeurante chaleur gorge la chambre étroite ;
Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons.
Il écoute les poils pousser dans sa peau moite,
Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons
S'échappe, secouant son escabeau qui boite
..............................................................
Et le soir, aux rayons de lune, qui lui font
Aux contours du cul des bavures de lumière,
Une ombre avec détails s'accroupit, sur un fond
De neige rose ainsi qu'une rose trémière...
Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
Arthur Rimbaud
Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite car dans huit jours je serai à Paris, peut-être.
Au revoir.
A. Rimbaud.
Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871

Les Chants de Maldoror - Chant Premier - Lautréamont

Salvador Dali
J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions : la gloire. En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres ; mais cela, étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté ! C’était une erreur ! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-àdire que je ne riais pas. J’ai vu des hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l’orbite obscur, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l’acier fondu, la cruauté du requin, l’insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de l’hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au-dehors, les plus froids des mondes et du ciel ; lasser les moralistes à découvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colère implacable d’en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt, le poing le plus robuste dirigé vers le ciel, comme celui d’un enfant déjà pervers contre sa mère, probablement excités par quelque esprit de l’enfer, les yeux chargés d’un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence glacial, n’oser émettre les méditations vastes et ingrates que recelait leur sein, tant elles étaient pleines d’injustice et d’horreur, et attrister de compassion le Dieu de miséricorde ; tantôt, à chaque moment du jour, depuis le commencement de l’enfance jusqu’à la fin de la vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n’avaient pas le sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches ; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons, la perte, les maladies diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s’en aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre ; rarement. Tempêtes, soeurs des ouragans ; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté ; mer hypocrite, image de mon coeur ; terre, au sein mystérieux ; habitants des sphères ; univers entier ; Dieu, qui l’as créé avec magnificence, c’est toi que j’invoque : montre-moi un homme qui soit bon !... Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles ; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d’étonnement ; on meurt à moins.

Alice au pays des merveilles - Lewis Carroll

Alexandra Xie Kitchin par Lewis Carroll


Alice joignit les mains et commença :

« Vous êtes vieux, PèreWilliam, dit le jeune homme,
Et vos cheveux sont devenus très blancs ;
Sur la tête pourtant vous continuez à marcher
Est-ce bien raisonnable, à votre âge, vraiment ? »

«Dans ma jeunesse, répondit PèreWilliam à son fils,
Je craignais que cela ne m’abîme le cerveau ;
Mais, maintenant, je suis convaincu de ne pas en avoir,
Je peux donc faire cet exercice, encore et encore. »

« Vous êtes vieux, dit le jeune, comme je vous l’ai déjà dit,
Et vous êtes devenu extraordinairement gros ;
Pourtant, vous franchissez la porte d’un saut périlleux arrière...
Je vous en prie, quelle la raison de tout cela ? »

«Dans ma jeunesse, dit le vénérable, en remuant ses mèches grises,
Je conservais la souplesse de mes membres
Par la vertu de cet onguent : un shilling la boite ;
Permets-moi de t’en vendre deux. »

« Vous êtes vieux, dit le jeune, et vos mâchoires sont trop faibles
Pour tout ce qui est plus dur que le beurre ;
Et pourtant vous avez mangé l’oie, avec le bec et les os...
Je vous en prie, comment avez-vous réussi à faire cela ? »

«Dans ma jeunesse, dit le Père, je faisais dans le Droit,
Et argumentais toutes les choses de la vie, avec ma femme ;
La force musculaire que ma mâchoire a ainsi acquise,
A duré toute ma vie. »

« Vous êtes vieux, dit le jeune, et nul ne pourrait supposer
Que votre vue est aussi bonne que dans le temps ;
Sur le bout de votre nez, pourtant, vous tenez en équilibre une anguille...
Qu’est ce qui vous a fait si habile ? »

« J’ai répondu à trois questions, et cela suffit,
Dit le père ; ne te donnes pas des airs !
Penses-tu que je peux écouter chaque jour de telles bêtises ?
Files ! Ou je te fais descendre les escaliers avec mon pied ! »

Uni Acronym - Alva Noto / Anne James Chaton


Dans le monde - Anne James Chaton / Andy Moor


Sifflet - Arthur Cravan


















Le rythme de l'océan berce les transatlantiques,
Et dans l'air où les gazs dansent tels des toupies,
Tandis que siffle le rapide héroïque qui arrive au Havre,
S'avancent comme des ours, les matelots athlétiques.
New York ! New York ! Je voudrais t'habiter !
J'y vois la science qui se marie
A l'industrie,
Dans une audacieuse modernité.
Et dans les palais,
Des globes,
Eblouissants à la rétine,
Par leurs rayons ultraviolets;
Le téléphone américain,
Et la douceur
Des ascenseurs...
Le navire provoquant de la Compagnie Anglaise
Me vit prendre place à bord terriblement excité,
Et tout heureux du confort du beau navire à turbines,
Comme de l'installation de l'électricité,
Illuminant par torrents la trépidante cabine.
La cabine incendiée de colonnes de cuivre,
Sur lesquelles, des secondes, jouirent mes mains ivres
De grelotter brusquement dans la fraîcheur du métal,
Et doucher mon appétit par ce plongeon vital,
Tandis que la verte impression de l'odeur du vernis neuf
Me criait la date claire, où, délaissant les factures,
Dans le vert fou de l'herbe, je roulais comme un oeuf.
Que ma chemise m'enivrait ! et pour te sentir frémir
A la façon d'un cheval, sentiment de la nature !
Que j'eusse voulu brouter ! que j'eusse voulu courir !
Et que j'étais bien sur le pont, ballotté par la musique ;
Et que le froid est puissant comme sensation physique,
Quand on vient à respirer !
Enfin, ne pouvant hennir, et ne pouvant nager,
Je fis des connaissances parmi les passagers,
Qui regardaient basculer la ligne de flottaison ;
Et jusqu'à ce que nous vîmes ensemble les tramways du matin courir à l'horizon,
Et blanchir rapidement les façades des demeures,
Sous la pluie, et sous le soleil, et sous le cirque étoilé,
Nous voguâmes sans accident jusqu'à sept fois vingt quatre heures !
Le commerce a favorisé ma jeune initiative :
Huit millions de dollars gagnés dans les conserves
Et la marque célèbre de la tête de Gladstone
M'ont donné dix steamers de chacun quatre mille tonnes,
Qui battent des pavillons brodés à mes initiales,
Et impriment sur les flots ma puissance commerciale.
Je possède également ma première locomotive :
Elle souffle sa vapeur, tels les chevaux qui s'ébrouent,
Et, courbant son orgueil sous les doigts professionnels,
Elle file follement, rigide sur ses huit roues.
Elle traîne un long train dans son aventureuse marche,
Dans le vert Canada, aux forêts inexploitées,
Et traverse mes ponts aux caravanes d'arches,
A l'aurore, les champs et les blés familiers ;
Ou, croyant distinguer une ville dans les nuits étoilées,
Elle siffle infiniment à travers les vallées,
En rêvant à l'oasis : la gare au ciel de verre,
Dans le buisson des rails qu'elle croise par milliers,
Où, remorquant son nuage, elle roule son tonnerre. 

MAINTENANT, no1, avril 1912