Oscar Wilde est vivant ! - Arthur Cravan

Revue Maintenant n°3
(octobre-novembre 1913)

C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize. Et si je vais donner des détails minutieux sur l’état d’âme que j’avais en cette soirée de fin d’hiver, c’est que ce furent les heures les plus mémorables de ma vie. Je veux aussi montrer les étrangetés de mon caractère, foyer de mes inconséquences ; ma détestable nature, que je ne changerai pourtant contre aucune autre, bien qu’elle m’ait toujours défendu d’avoir une ligne de conduite ; parce qu’elle me fait tantôt honnête, tantôt fourbe, et vaniteux et modeste, grossier ou distingué. Je veux vous les faire deviner afin que vous ne me détestiez point, comme, tout à l’heure, vous seriez peut-être tenté de le faire en me lisant.
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize.
Sans doute ne sommes-nous pas physiquement semblables : mes jambes doivent être beaucoup plus longues que les vôtres, et ma tête haut perchée, est par là, heureusement balancée : notre tour de poitrine diffère aussi, ce qui, probablement, vous empêchera de pleurer et rire avec moi.
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize. Il pleuvait. Dix heures avaient déjà sonné. J’étais couché tout habillé sur mon lit, et je n’avais pas pris soin d’allumer la lampe, car ce soir-là je m’étais senti lâche devant un si grand effort. Je m’ennuyais affreusement. Je me disais : « Ah Paris, que je te porte de haine ! Que fais-tu dans cette ville ? Ah ! c’est du propre ! Sans doute, penses-tu y réussir ! Mais il faut vingt ans pour le faire, mon pauvre, et si tu atteins à la gloire tu seras alors laid comme un homme. Je ne comprendrai jamais comment Victor Hugo a pu, quarante ans durant, faire son métier. Toute la littérature, c’est : ta, ta, ta, ta, ta, ta. L’Art, l’Art, ce que je m’en fiche de l’Art ! Merde, nom de Dieu ! — Je deviens terriblement grossier à ces moments-là, — et pourtant je sens que je ne dépasse aucune limite, puisque j’étouffe encore. — Malgré tout, j’aspire au succès, car je sens que je saurais drôlement m’en servir, et je trouverais amusant d’être célèbre ; mais comment ferais-je pour me prendre au sérieux ? Dire que, tant que nous sommes, nous ne rions pas sans discontinuer. Mais, nouvel embarras, je désire aussi la vie merveilleuse du raté. Et comme la tristesse en moi se mêle toujours à la plaisanterie, c’était des : « Oh, la la ! » suivis aussitôt de : « Tra, la, la ! » Je pensais encore : Je mange mon capital, ça va être gai ! et je puis deviner, ce que sera ma peine, quand, vers la quarantaine, à tous les points de vue, je me verrai ruiné. « Ohé ! » ajoutai-je immédiatement en manière de conclusion à ces petits vers ; car il fallait que je riasse encore. Cherchant une diversion, je voulus rimer, mais l’inspiration, qui se plaît à agacer la volonté par mille détours, me fit complètement défaut. A force de me creuser la tête, je trouvais ce quatrain d’une ironie connue qui me dégoûta bien vite :
J’étais couché sur mes draps,
Comme un lion sur le sable,
Et, pour effet admirable,
Je laissais pendre mon bras,
Incapable d’originalité, et ne renonçant pas à produire, je cherchai à donner quelque lustre à d’anciennes poésies, oubliant que le vers est un enfant incorrigible ! Naturellement, je n’eus pas plus de succès : tout restait aussi médiocre. Enfin, dernière extravagance, j’imaginais le prosopoème, chose future, et dont je renvoyai, du reste, l’exécution aux jours heureux — et combien lamentables — de l’inspiration. Il s’agissait d’une pièce commencée en prose et qui insensiblement par des rappels — la rime — d’abord lointains et de plus en plus rapprochés, naissait à la poésie pure.
Puis je retombais dans mes tristes pensées.
Ce qui me faisait le plus de mal c’était de me dire que je me trouvais encore à Paris, trop faible pour en sortir ; que j’avais un appartement et même des meubles — à ce moment-là, j’aurais bien mis le feu à la maison — que j’étais à Paris quand il y avait des lions et des girafes ; et je pensais que la science elle-même avait enfanté ses mammouths, et que nous ne voyions déjà plus que des éléphants ; et que dans mille ans la réunion de toutes les machines du monde ne ferait pas plus de bruit que : « scs, scs, scs ». Ce ; « scs, scs, scs » m’égaya faiblement. Je suis ici, sur ce lit, comme un fainéant ; non point qu’il me déplaise d’être un terrible paresseux ; mais je hais de rester longtemps que ça, quand notre époque est la plus favorable aux trafiquants et aux filous ; moi, à qui il suffit d’un air de violon pour me donner la rage de vivre ; moi qui pourrais me tuer de plaisir ; mourir d’amour pour toutes les femmes ; qui pleure toutes les villes, je suis ici, parce que la vie n’a pas de solution. Je puis faire la fête à Montmartre et mille excentricités, puisque j’en ai besoin ; je puis être pensif, physique ; me muer tour à tour en marin, jardinier ou coiffeur ; mais, si je veux goûter aux voluptés du prêtre, je dois donner un lustre sur mes quarantes années d’existence, et perdre d’incalculables jouissances, durant que je serai uniquement sage. Moi, qui me rêve même dans les catastrophes, je dis que l’homme n’est si infortuné que parce que mille âmes habitent un seul corps.
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize. Par instant, j’entendais siffler un remorqueur, et je me disais : « Pourquoi es-tu si poétique, puisque tu ne vas pas plus loin que Rouen, et que tu ne cours aucun danger ? Ah ! laisse-moi rire, rire, mais rire comme Jack Johnson ! »
Sans doute, avais-je, ce soir-là, l’âme d’un déchu, car, j’en suis sûr, personne — puisque je n’ai jamais trouvé un ami — n’a aimé autant que moi : chaque fleur me transforme en papillon ; mieux qu’une brebis, je foule l’herbe avec ravissement ; l’air, ô l’air ! des après-midis entières ne m’occupai-je pas à respirer ? à l’approche de la mer, mon cœur ne danse-t-il pas ainsi qu’une bouée ? et dès que je fends la vague mon organisme est celui d’un poisson. Dans la nature, je me sens feuillu ; mes cheveux sont verts et mon sang charrie du vert ; souvent, j’adore un caillou ; l’angélus m’est cher ; et j’aime à écouter le souvenir lorsqu’il se plaint comme un sifflet.
J’étais descendu dans mon ventre, et je devais commencer à être dans un état féerique ; car mon tube digestif était suggestif ; ma cellule folle dansait ; et mes souliers me paraissaient miraculeux. Ce qui m’incite encore à penser de la sorte, c’est qu’à cette minute je perçus un faible bruit de sonnette, de quoi le timbre ordinaire, en apparence, se répandit dans tous mes membres, comme un liquide merveilleux. Je me levais lentement et, précipitamment, j’allais ouvrir, joyeux d’une diversion aussi inattendue. Je tirai la porte : un homme immense se tenait devant moi.
— Monsieur Lloyd.
— C’est moi-même, fis-je ; voulez-vous vous donner la peine d’entrer.
Et l’étranger foula mon seuil avec des airs magiques de reine ou de pigeon.
— Je vais faire la lumière... pardonnez-moi de vous recevoir ainsi... j’étais seul, et...
— Non, non, non ; de grâce, ne vous dérangez en aucune façon. J’insistai.
— Une dernière fois, je vous prie, me dit l’inconnu, recevez-moi dans l’ombre.
Amusé, je lui offris un fauteuil, et lui fis vis-à-vis. Aussitôt il commença :
— Vos oreilles peuvent-elles entendre des choses inouïes ?
— Pardon, balbutiai-je, un peu interloqué, pardon, je n’ai pas très bien compris.
— J’ai dit : « Vos oreilles peuvent-elles entendre des choses inouïes ? » Cette fois, je dis simplement : oui.
Alors, prenant un temps, celui que je croyais un étranger prononça : « Je suis Sébastien Melmoth. »
Jamais je ne pourrai rendre ce qui se passa en moi : dans une abnégation subite et totale de moi-même, je voulais lui sauter au cou, l’embrasser comme une maîtresse, lui donner à manger et à boire, le coucher, le vêtir, lui procurer des femmes, enfin, sortir tout mon argent de la banque pour lui en remplir les poches. Les seules paroles que j’arrivais à articuler afin de résumer mes sentiments innombrables, furent : « Oscar Wilde ! Oscar Wilde ! » Celui-ci comprit mon trouble et mon amour, et murmura : « Dear Fabian. » De m’entendre nommer ainsi familièrement et tendrement me toucha jusqu’aux larmes. Puis, changeant d’âme, comme une boisson exquise, j’aspirai les délices d’être l’un des acteurs d’une situation unique.
L’instant d’après, une curiosité folle me poussait à vouloir le distinguer dans la nuit. Et, emporté par la passion, je n’éprouvais aucune gêne à dire : « Oscar Wilde, je voudrais vous voir ; laissez-moi éclairer cette chambre. »
— Faites, me répondit-il d’une voix très douce.
J’allais donc, dans une pièce voisine, chercher la lampe ; mais, à son poids, je me rendis compte qu’elle était vide ; et c’est avec un flambeau que je retournais auprès de mon oncle.
Tout de suite, j’envisageai Wilde : un vieillard à barbe et cheveux blancs, c’était lui !
Une indicible peine m’étranglait. Bien que j’eusse souvent, par jeu, calculé l’âge que Wilde aurait aujourd’hui, la seule image qui m’enchantât, répudiant jusqu’à celle de l’homme mûr, était celle-là qui le montrait jeune et triomphant. Quoi ! Avoir été poète et adolescent, noble et riche, et n’être plus que vieux et triste. Destins ! était-ce possible ? Mordant mes pleurs et m’approchant de lui, je l’étreignis ! Je baisais ardemment sa joue ; puis j’appuyais mes cheveux blonds sur sa neige, et longtemps, longtemps, je sanglotai.
Le pauvre Wilde ne me repoussait point ; au contraire, ma tête de son bras fut même doucement environnée ; et il me pressait contre lui. Il ne disait rien, seulement, une ou deux fois, je l’entendis murmurer : « Oh mon Dieu ! oh mon Dieu ! », aussi : « Dieu a été terrible ! » Par une étrange aberration du cœur, ce dernier mot prononcé avec un fort accent anglais, encore que je fusse abîmé dans mon atroce douleur, me donna une diabolique envie de rire ; et ce, d’autant plus, qu’à la même seconde, une larme chaude de Wilde roula sur mon poignet ; ce qui me fit avoir cette horrible saillie ; « La larme du capitaine ! » Ce mot me rasséréna, et me détachant hypocritement de Wilde, j’allai me rasseoir en face de lui.
Je commençais alors de l’étudier. J’examinais d’abord la tête qui était basanée avec des rides profondes et presque chauve. La pensée qui dominait en moi était que Wilde semblait plus musical que plastique, sans songer à donner un sens très précis à cette définition ; en vérité, plus musical que plastique. Je le regardai surtout en son ensemble. II était beau. Dans son fauteuil il avait l’air d’un éléphant ; le cul écrasait le siège où il était à l’étroit ; devant les bras et les jambes énormes j’essayais avec admiration d’imaginer les sentiments divins qui devaient habiter de pareils membres. Je considérai la grosseur de sa chaussure ; le pied était relativement petit, un peu plat, ce qui devait donner à son possesseur l’allure rêveuse et cadencée des pachydermes, et, bâti de la sorte, en faire mystérieusement un poète. Je l’adorais parce qu’il ressemblait à une grosse bête ; je me le figurais chier simplement comme un hippopotame ; et le tableau me ravissait à cause de sa candeur et sa justesse ; car, sans amis avec une mauvaise influence, il avait dû tout attendre des climats néfastes, et revenait soit des Indes ou de Sumatra, ou d’ailleurs. Très certainement, il avait voulu finir au soleil — peut-être dans l’Obock — et c’est quelque part là que poétiquement je me le représentais, dans la folie du vert de l’Afrique et parmi la musique des mouches, faire des montagnes d’excréments.
Ce qui me fortifiait dans cette idée, c’est que le nouveau Wilde était silencieux, et que j’avais connu un facteur, également muet, qui aurait été un imbécile, mais qui semblait sauvé, parce qu’il avait séjourné à Saïgon.
A la longue, je le pénétrai mieux en voyant ses yeux lourds, aux cils rares et malades ; aux prunelles qui m’ont parues marron, bien que je ne saurai, sans mentir, témoigner de leur véritable couleur ; au regard qui ne fixait point et se répandait en une large nappe. Le comprenant davantage, je ne pouvais me défendre de la réflexion : qu’il était plus musical que plastique ; qu’avec une telle apparence, il ne pouvait être ni moral, ni immoral ; et je m’étonnais que le monde ne se soit pas fait plus tôt l’opinion qu’il avait devant lui un homme perdu.
La figure bouffie était malsaine ; les lèvres épaisses, exsangues, découvraient parfois les dents pourries et scrofuleuses, réparées avec de l’or ; une grande barbe blanche et brune — je percevais presque toujours cette dernière couleur, ne pouvant admettre le blanc — masquait son menton. J’ai prétendu que les poils étaient d’argent, sans l’être, parce qu’il y avait quelque chose de grillé en eux, que la touffe qu’ils formaient semblait pygmentée par la teinte ardente de la peau. Elle avait poussé indifféremment, de la même façon que s’allonge le temps ou l’ennui oriental.
C’est seulement plus tard qu’il me fut sensible que mon hôte riait continuellement, non pas avec la contraction nerveuse des Européens, mais dans l’absolu. En dernier lieu, je m’intéressais à l’habillement ; je m’aperçus qu’il portait un complet noir et passablement vieux, et je sentis son indifférence pour la toilette.
Un solitaire radieux, que je ne pouvais m’empêcher de convoiter, miroitait à son auriculaire gauche, et Wilde en prenait un grand prestige.
J’avais été chercher une bouteille de cherry-brandy à la cuisine, et j’en avais versé déjà plusieurs verres. Nous fumions également à outrance. Je commençais à perdre de ma retenue et devenir bruyant ; c’est alors que je me permis de lui poser cette question vulgaire : « Ne vous a-t-on jamais reconnu ? »
— Si, plusieurs fois, surtout au début, en Italie. Un jour même, dans le train, un homme qui me faisait vis-à-vis me regardait tellement que je crus devoir déployer mon journal pour m’en masquer, afin d’échapper à sa curiosité ; car je n’ignorais point que cet homme savait que j’étais Sébastien Melmoth. — Wilde persistait à s’appeler ainsi. — Et, ce qui est plus affreux, c’est que l’homme me suivit, quand je descendis du train, — je crois que c’était à Padoue, — s’attabla en face de moi au restaurant ; et, ayant recruté, je ne sais par quels moyens, des connaissances ; car, comme moi, l’homme paraissait un étranger, il eut l’horrible plaisanterie de citer mon nom de poète à haute voix, feignant de s’entretenir de mon œuvre. Et tous me perçaient de leurs yeux, pour voir si je me troublerai. Je n’eus d’autre ressource que de quitter nuitamment la ville.
J’ai rencontré aussi des hommes qui avaient des yeux plus profonds que les yeux des autres hommes, et qui me disaient clairement de leurs regards : « Je vous salue, Sébastien Melmoth ! »
J’étais prodigieusement intéressé, et j’ajoutai : « Vous êtes vivant, quand tout le monde vous croit défunt ; M. Davray, par exemple, m’a affirmé qu’il vous avait touché et que vous étiez mort.
— Je crois bien que j’étais mort, répondit mon visiteur, avec un naturel atroce, qui me fit craindre pour sa raison.
— Pour ma part, mon imagination vous a toujours vu dans le tombeau, entre deux voleurs, comme le Christ !
Je demandais alors quelques détails sur une breloque, fixée à sa chaîne de montre, qui n’était autre, m’apprit-il, que la clé en or de Marie-Antoinette, qui servait à ouvrir la porte secrète du Petit-Trianon.
Nous buvions de plus en plus, et remarquant que Wilde s’animait singulièrement, je me mis en tête de l’enivrer ; car il avait maintenant de grands éclats de rire, et se renversait dans son fauteuil.
Je repris : « Avez-vous lu la brochure qu’André Gide — quel abruti — a publié sur vous ? Il n’a pas compris que vous vous moquiez de lui dans la parabole qui doit se terminer ainsi : « Et, ceci s’appelle le disciple. » Le pauvre, il ne l’a pas pris pour lui !
Et, plus loin, quand il vous montre réunis à la terrasse d’un café, avez-vous pris connaissance du passage où ce vieux grippe-sou laisse entendre qu’il vous a fait la charité ? Combien vous a-t-il donné ? un louis ?
— Cent sous, articula mon oncle, avec un comique irrésistible.
Je poursuivis : « Avez-vous complètement renoncé à produire ? »
— Oh, non ! J’ai terminé des Mémoires. — Mon Dieu ! que c’est drôle ! — J’ai encore un volume de vers en préparation, et j’ai écrit quatre pièces de théâtre... pour Sarah-Bernhardt ! s’exclama-t-il, en riant très fort.
— J’aime beaucoup le théâtre, mais je ne suis vraiment à l’aise que lorsque tous mes personnages sont assis et qu’ils vont causer.
— Écoutez-moi, mon vieux, — je devenais très familier, — je vais vous faire une petite proposition et, du même coup, me montrer un directeur avisé. Voilà, je publie une petite revue littéraire, où je vous ai déjà exploité, — c’est beau une revue littéraire ! — et je vous demanderai un de vos livres que je publierai comme une œuvre posthume ; mais, si vous préférez, je m’improvise votre imprésario ; je vous signe immédiatement un contrat vous liant à moi pour une tournée de conférences sur la scène des music-halls. Si parler vous ennuie, je vous produirai dans une danse exotique ou une pantomime, avec des petites femmes.
Wilde s’amusait de plus en plus. Puis, soudain, mélancolique, il fit : « Et Nelly ? » — C’est ma mère.— Cette question me causa un bizarre effet physique, car, à plusieurs reprises, ne m’avait-on pas instruit à demi sur ma naissance mystérieuse ; éclairé très vaguement, en me laissant supposer qu’Oscar Wilde pouvait être mon père. Je lui racontai tout ce que je savais d’elle ; j’ajoutais même que Mme Wilde, avant de mourir, lui avait rendu visite, en Suisse. Je lui parlais de M. Lloyd — mon père ? — lui rappelant le mot qu’il avait eu sur lui : « C’est l’homme le plus plat que je n’ai jamais rencontré. » Trompant mes prévisions, Wilde, à ce souvenir, sembla chagriné.
J’accommodais, sur son fils Vivian et ma famille, ce qui était susceptible de l’intéresser ; mais je m’aperçus bientôt que je ne le tenais plus en haleine.
II ne m’avait interrompu qu’une fois, durant mon long discours, pour surenchérir quand je lui avais fait part de ma haine du paysage suisse. « Oui, avait-il ponctué, comment peut-on aimer les Alpes ? Pour moi, les Alpes ne sont que de grandes photographies en blanc et noir. Lorsque je suis dans le voisinage des hautes montagnes, je me sens écrasé ; je perds tout mon sens de la personnalité ; je ne suis plus moi-même ; mon seul désir est de m’en éloigner. Quand je descends en Italie, petit à petit, je rentre en possession de moi-même : je suis redevenu un homme.
Comme nous avions laissé tomber la conversation, il reprit : « Parlez-moi de vous. »
Je lui fis alors un tableau des vicissitudes de ma vie ; je donnai mille détails sur mon enfance de garçon terrible, dans tous les lycées, écoles et instituts d’Europe ; sur ma vie hasardeuse d’Amérique ; les anecdotes foisonnaient ; et Wilde ne cessait de rire gaiement que pour jouir en des convulsions à tous les passages où mes instincts charmants se montraient au grand jour. Et c’était des : « Oh, dear ! oh, dear ! » continuels.
La bouteille de cherry-brandy était vide, et le voyou naissait en moi.
J’apportai trois litres de vin ordinaire, la seule boisson qui restât ; mais, comme j’en offrais à mon nouvel ami, celui-ci, fort congestionné, me fit de la main un geste de refus.
Come on ! have a bloody drink ! m’exclamai-je avec l’accent d’un boxeur américain, duquel il parut un peu choqué ; « Nom de Dieu ! j’ai tué votre dignité. »
II accepta, toutefois, vida son verre d’un trait et soupira : « De toute ma vie, je n’ai bu autant. »
— Ta gueule, vieux soulard ! hurlai-je, en reversant à boire. Alors, dépassant toutes les bornes, je me mis à l’interroger de la sorte : « Vieille charogne ! veux-tu me dire tout de suite d’où tu viens ; comment as-tu fait pour savoir l’étage que j’habitais ? » Et je criai : « Veux-tu, veux-tu te dépêcher de répondre ; tu n’as pas fini de faire ton chiqué. Ah, non ! mais, des fois ! j’ suis pas ton père ! » Et l’insultant entre des rots abominables : « Eh ! va donc ! figure de coin de rue, propre à rien, face moche, raclure de pelle à crottin, cresson de pissottière, feignasse, vieille tante, immense vache ! »
J’ignore si Wilde goûta cette énorme plaisanterie, où l’esprit avait bouclé la boucle, tour facile, lorsqu’on est intoxiqué, et qui permet de garder, au milieu des plus apparentes trivialités, toute sa noblesse. Ce soir, sans doute, ne voulais-je pas me départir d’une certaine coquetterie ; car, en de pareils cas, l’élégance que j’ai décrite ne tient qu’à l’intention, chose si légère qu’elle tentera toujours un jongleur, quand bien même il connaîtrait tout le prix de la simple vulgarité.
Toujours est-il que Wilde me dit en riant : « Que vous êtes drôle ! Mais, Aristide Bruant, qu’est-il devenu ? » Ce qui, sur le champ, me fit imaginer des : « Tu parles, Charles ! Tu l’as dit, bouffi ! »
A un moment donné, mon visiteur osa même : « I am dry. » Ce qui peut se traduire ainsi : « Je suis sec. » Et moi de lui remplir à nouveau son verre. Alors, en un immense effort, il se leva ; mais, avec promptitude et d’une poussée de l’avant-bras, je l’aplatis — c’est le terme le plus juste — sur son fauteuil. Sans révolte, il tira sa montre : il était trois heures moins le quart. Oubliant de prendre son avis, je crie : « A Montmartre ! nous allons faire la noce. » Wilde ne semble pas pouvoir résister, et sa figure brille de joie ; pourtant il me dit, avec faiblesse : « Je ne peux pas, je ne peux pas. »
— Je vais vous raser et vous mener dans les bars ; là, je ferai semblant de vous perdre, et je crierai très fort : « Oscar Wilde ! viens prendre un whisky. » Vous verrez que nous serons étonnants ! et vous prouverez ainsi que la société n’a rien pu contre votre bel organisme. Et je dis encore, comme Satan : « Du reste, n’êtes-vous pas le Roi de la Vie ? »
— Vous êtes un garçon terrible, murmura Wilde, en anglais. Mon Dieu ! je voudrais bien ; mais je ne peux pas ; en vérité, je ne peux pas. Je vous en supplie, n’éprouvez plus un cœur tenté. Je vais vous quitter, Fabian, et je vous dis adieu.
Je ne m’opposai plus à son départ ; et, debout, il me serra les mains, prit son chapeau qu’il avait posé sur la table, et se dirigea vers la porte. Je l’accompagnai dans l’escalier, et, un peu plus lucide, je demandai. « Au fait, ne veniez-vous pas avec une mission ? »
— Non aucune, gardez le silence sur tout ce que vous avez entendu et vu... ou, plutôt, dites tout ce que vous voudrez dans six mois.
Sur le trottoir, il me pressa les doigts, et, m’embrassant, me chuchota encore : « You are a terrible boy. »
Je le regardais s’éloigner dans la nuit, et, comme la vie, à cette minute-là, me forçait à rire, de loin, je lui tirai la langue, et je fis le geste de lui donner un grand coup de pied. Il ne pleuvait plus ; mais l’air était froid. Je me souvins que Wilde n’avait pas de pardessus, et je me disais qu’il devait être pauvre. Un flot de sentimentalité inonda mon cœur ; j’étais triste et plein d’amour ; cherchant une consolation, je levais les yeux : la lune était trop belle et gonflait ma douleur. Je pensais maintenant que Wilde avait peut-être mal interprété mes paroles ; qu’il n’avait pas compris que je ne pouvais pas être sérieux ; que je lui avais fait de la peine. Et, comme un fou, je me mis à courir après lui ; à chaque carrefour, je le cherchai de toute la force de mes yeux et je criai : « Sébastien ! Sébastien ! » De toutes mes jambes, je dévalai les boulevards jusqu’à ce que j’eusse compris que je l’avais perdu.
Errant dans les rues, je rentrai lentement, et je ne quittai point des yeux la lune secourable comme un con.


A consulter : http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=1029

Espagne 1916

Récit du lépreux - Marcel Schwob

Portrait de Marcel Schwob
Félix Valloton.



Si vous voulez comprendre ce que je vais vous dire, sachez que j’ai la tête couverte d’un capuchon blanc et que je secoue un cliquet de bois dur. Je ne sais plus quel est mon visage, mais j’ai peur de mes mains. Elles courent devant moi comme des bêtes écailleuses et livides. Je voudrais les couper. J’ai honte de ce qu’elles touchent. Il me semble qu’elles font défaillir les fruits rouges que je cueille et les pauvres racines que j’arrache paraissent se flétrir sous elles. Domine ceterorum, libera me ! Le Sauveur n’a pas expié mon péché blême. Je suis oublié jusqu’à la résurrection. Comme le crapaud scellé au froid de la lune dans une pierre obscure, je demeurerai enfermé dans ma gangue hideuse quand les autres se lèveront avec leur corps clair. Domine ceterorum, fac me liberum : leprosus sum. Je suis solitaire et j’ai horreur. Mes dents seules ont gardé leur blancheur naturelle. Les bêtes s’effraient, et mon âme voudrait fuir. Le jour s’écarte de moi. Il y a douze cent et douze années que leur Sauveur les a sauvées, et il n’a pas eu pitié de moi. Je n’ai pas été touché avec la lance sanglante qui l’a percé. Peut-être que le sang du Seigneur des autres m’aurait guéri. Je songe souvent au sang : je pourrais mordre avec mes dents ; elles sont candides. Puisqu’Il n’a point voulu me le donner, j’ai l’avidité de prendre celui qui lui appartient. Voilà pourquoi j’ai guetté les enfants qui descendaient du pays de Vendôme vers cette forêt de la Loire. Ils avaient des croix et ils étaient soumis à Lui. Leurs corps étaient Son corps et Il ne m’a point fait part de son corps. Je suis entouré sur terre d’une damnation pâle. J’ai épié pour sucer au cou d’un de Ses enfants du sang innocent. Et caro nova fiet in die irae. Au jour de terreur, ma chair sera nouvelle. Et derrière les autres marchait un enfant frais aux cheveux rouges. Je le marquai ; je bondis subitement ; je lui saisis la bouche de mes mains affreuses. Il n’était vêtu que d’une chemise rude ; ses pieds étaient nus et ses yeux restèrent placides. Et il me considéra sans étonnement. Alors, sachant qu’il ne crierait point, j’eus le désir d’entendre encore une voix humaine et j’ôtai mes mains de sa bouche, et il ne s’essuya pas la bouche. Et ses yeux semblaient ailleurs.

— Qui es-tu ? lui dis-je.

— Johannes le Teuton, répondit-il.

Et ses paroles étaient limpides et salutaires.

— Où vas-tu donc ? dis-je encore.

Et il répondit :

— À Jérusalem, pour conquérir la Terre sainte.

Alors je me mis à rire, et je lui demandai :

— Où est Jérusalem ?

Et il répondit :

— Je ne sais pas.

Et je dis encore :

— Qu’est-ce que Jérusalem ?

Et il répondit :

— C’est Notre-Seigneur.

Alors, je me mis à rire de nouveau et je demandai :

— Qu’est-ce que ton Seigneur ?

Et il me dit :

— Je ne sais pas ; il est blanc.

Et cette parole me jeta dans la fureur et j’ouvris mes dents sous mon capuchon et je me penchai vers son cou frais et il ne recula point, et je lui dis :

— Pourquoi n’as-tu pas peur de moi ?

Et il dit :

— Pourquoi aurais-je peur de toi, homme blanc ?

Alors de grandes larmes m’agitèrent, et je m’étendis sur le sol, et je baisai la terre de mes lèvres terribles, et je criai :

— Parce que je suis lépreux !

Et l’enfant teuton me considéra, et dit limpidement :

— Je ne sais pas.

Il n’a pas eu peur de moi ! Il n’a pas eu peur de moi ! Ma monstrueuse blancheur est semblable pour lui à celle de son Seigneur. Et j’ai pris une poignée d’herbe et j’ai essuyé sa bouche et ses mains. Et je lui ai dit :

— Va en paix vers ton Seigneur blanc, et dis-lui qu’il m’a oublié.

Et l’enfant m’a regardé sans rien dire. Je l’ai accompagné hors du noir de cette forêt. Il marchait sans trembler. J’ai vu disparaître ses cheveux rouges au loin dans le soleil. Domine infantium, libera me ! Que le son de mon cliquet de bois parvienne jusqu’à toi, comme le son pur des cloches ! Maître de ceux qui ne savent pas, délivre-moi !

Marcel Schwob - La croisade des enfant - 1876






Eugène Pottier : L’Insurgé (A Georges Proteau)

Danse autour de l'échafaud
















L'insurgé !.. son vrai nom, c'est l'Homme,
Qui n'est plus la bête de somme,
Qui n'obéit qu'à la raison,
Et qui marche avec confiance,
Car le soleil de la science
Se lève rouge à l'horizon.

Refrain :
Devant toi, misère sauvage,
Devant toi, pesant esclavage,
L'insurgé
Se dresse, le fusil chargé !

On peut le voir aux barricades
Descendre avec les camarades,
Riant, blaguant, risquant sa peau.
Et sa prunelle décidée
S'allume aux splendeurs de l'idée,
Aux reflets pourprés du drapeau.

En combattant pour la Commune
II savait que la terre est Une,
Qu'on ne doit pas la diviser,
Que la nature est une source
Et le capital une bourse
Où tous ont le droit de puiser.

Il revendique la machine
Et ne veut plus courber l'échine
Sous la vapeur en action,
Puisque l'Exploiteur à main rude
Fait instrument de servitude
Un outil de rédemption.

Contre la classe patronale
II fait la guerre sociale
Dont on ne verra pas la fin
Tant qu'un seul pourra, sur la sphère,
Devenir riche sans rien faire,
Tant qu'un travailleur aura faim !

A la Bourgeoisie écoeurante
II ne veut plus payer la rente :
Combien de milliards tous les ans ?…
C'est sur vous, c'est sur votre viande
Qu'on dépèce un tel dividende,
Ouvriers, mineurs, paysans.

Il comprend notre mère aimante,
La planète qui se lamente
Sous le joug individuel ;
II veut organiser le monde,
Pour que de sa mamelle ronde
Coule un bien-être universel.

- date : 1885.
- texte : Eugène Pottier.
- musique : Pierre Degeyter.

Promesse d'assassinat aux pitres du Palais-Bourbon - Georges Proteau



Quand à mon pays j'aurai tout donné, bras et cerveau, que les seigneurs du capital me rejetteront ainsi qu'un vieux citron ridé dont ils auraient exprimé tout le jus, je ne me tuerai point.
Lorsque ma main débile ne pourra plus soulever le marteau ou conduire la plume rétive à mon inspiration décadente, que mes yeux brûlés par les acides et le feu de la houille ne pourront plus distinguer les traits de cuivre sur la tôle ou les caractères sur le papier, que mon cerveau liquéfié pour les patrons de la Sociale ne parviendra plus à mettre une pensée debout je retrouverai, dernière lueur d'une lampe prête à s'éteindre, un moment d'énergie et ne disparaîtrai pas avant de lancer une dernière imprécation vers cette marâtre qui me laisserait crever de faim si je n'avais un dernier mouvement de révolte.
Mais, pour que cette suprême imprécation ait toute la portée que j'attends d'elle, je l'introduirai dans le canon d'un revolver, la piquerai sur la pointe d'un stylet ou m'en servirai pour envelopper quelque explosif.
La coucher sur le papier avant de mourir serait bête et trop platonique. Elle exciterait tout au plus les sourires moqueurs de bourgeois sceptiques à la place des larmes de sang que doivent verser les dirigeants.
Me jeter dans la Seine ferait voter son élargissement par les misanthropes afin que tous les déshérités pussent trouver place dans son lit.
Je veux l'échafaud !
Que tous les Charcot et les Falret me signent le : Bon à doucher ! peu m'importe; j'irai jusqu'au bout.
Quand ma dernière croûte sera grignotée, que tout espoir sera disparu, j'attendrai les charlatans du pouvoir à la sortie du Palais-Bourbon.
Les balles de mon revolver sauront percer le tympan de ces sourds volontaires, l'acier de mon poignard trouver le chemin de leur cœur pétrifié, les éclats de mes bombes faire sauter autre chose que les bouchons du Champagne et les chairs molles de leurs catins !
L'on m'arrêtera puis, la comédie du jugement terminée, Deibler s'offrira le plaisir de faire rouler ma tête jusqu'aux pieds des soldats sauveurs de la société.
Après ???…
Les bourgeois m'auront évité une mauvaise corvée, car c'est très ennuyeux d'en finir soi-même avec la vie, et j'aurai donné un exemple qui, je l'espère, sera suivi.
Alors, quand les repus ne pourront plus mettre le nez dehors sans être exposés à la vengeance des suicidables par misère, l'on n'osera plus nier la question sociale ; et les bourgeois, afin de préserver leur propre vie, se décideront à faire en sorte que les travailleurs ne puissent plus mourir de faim !
Je n'aurai point perdu ma dernière journée. 

Georges Proteau
Les cent sonnets d'un fumiste : rimes brutales, joviales et sociales





on ne joue pas, on agit - A. Artaud

Antonin Artaud - Ernest Pignon-Ernest



A Paule Thévenin,
mardi 24 Février 1948

Paule, je suis très triste et désespéré,
mon corps me fait mal de tous les côtés,
mais surtout j'ai l'impression que les gens ont été déçus
par ma radio-émission
Là où est la machine
c'est toujours le gouffre et le néant,
il y a une interposition technique qui déforme et annihile ce que l'on a fait.
Les critiques de M. et A.A. sont injustes mais elles ont dû avoir leur point de départ dans une défaillance de  transition,
c'est pourquoi je ne toucherai plus jamais à la Radio,
et me consacrerai désormais
exclusivement
au théâtre
tel que je le conçois,
un théâtre de sang,
un théâtre qui à chaque représentation aura fait gagner
corporellement
quelque chose
aussi bien à celui qui joue qu'à celui qui vient voir jouer,
d'ailleurs
on ne joue pas,
on agit.
Le théâtre c'est en réalité la genèse de la création.
Cela se fera.
J'ai eu une vision cet après-midi - j'ai vu ceux qui vont me suivre et qui n'ont pas encore tout à fait de corps parce que des pourceaux comme ceux du restaurant d'hier soir mangent trop. Il y en a qui mangent trop et d'autres qui comme moi ne peuvent plus manger sans cracher.
A vous.

Antonin Artaud 
Poésie / Gallimard 2003




La révolte de Los Angeles - avril/mai 1992 - Franklin Rosemont



Paris, le 6 avril 1993

Mon cher Franklin Rosemont,

J’ai été très heureux de recevoir ce beau texte sur le journal « what are you going to do about it ? ». J’ai été émerveillé par votre beau texte, dont presque personne n’a parlé en France. Je considère même que ce texte représente une façon nouvelle et d’importance considérable pour montrer que le monde actuel va devoir connaître une explosion surréaliste beaucoup plus grande que celle qui a éclaté à Paris en 1924. Votre document fait un tableau extraordinaire de la rébellion de Los Angeles, et on aurait envie d’écrire quelque chose de semblable au sujet des rébellions qui se produisent aujourd’hui dans beaucoup d’autres pays du monde. Votre texte est à la fois très précis, très détaillé et du même coup beaucoup plus éclatant que les commentaires historiques que l’on fait souvent en Europe. Votre verve est une verve américaine, et comme l’Amérique du Nord est elle-même un fruit des populations européennes et même asiatiques maintenant, elle devrait avoir un écho considérable.
Vous pouvez dire à vos amis américains, comme à ceux de l’étranger, que j’espère vivement que votre mouvement surréaliste parviendra à renouveler ce que nous avions tenté il y a si longtemps déjà.
Encore une fois recevez toute mon amitié pour vous et vos amis.
Pierre Naville



TROIS JOURS QUI ÉBRANLÈRENT LE NOUVEL ORDRE MONDIAL
La Révolte de Los Angeles
Avril - Mai 1992
Traduit de l’américain par Armand Vulliet d’après What are you going to do about it ? n° 2, avril 1993
Publié sur le site de l' Atelier de création Libertaire.


LES CHOSES NE SONT PLUS CE QU’ELLES ÉTAIENT

« Partout où vous trouverez l’injustice, la forme appropriée de la politesse, c’est l’attaque. »
T-Bone Slim
« Nous ne pouvions pas choisir le gâchis dans lequel nous vivons - cet effondrement de toute une société - mais nous pouvons choisir le moyen d’en sortir. » C.L.R. James

« N’ayez pas peur. Allez-y et jouez. »
Charlie Parker

AVEC DES FLAMMES hautes de plusieurs dizaines de mètres et s’étendant sur des dizaines de kilomètres carrés, la révolte de Los Angeles d’Avril-Mai 1992 a éclairé l’horrible réalité nationale du nouvel ordre mondial. Grâce au secteur habituellement le plus invisible de la population des États-Unis - la « sous-classe » méprisée -, l’injustice fondamentale de la société américaine est soudainement devenue visible aux yeux du monde entier. En une année de campagnes électorales et de « sondages d’opinion » absurdes et insipides, alors que Pogo faisait remarquer que ce n’étaient pas les choix mais le manque de choix qui faisait des élections américaines une mascarade, l’avant-garde de la majorité abstentionniste a exprimé haut et clair ses féroces opinions contre l’Establishment. En un temps de démoralisation et d’incohérence politique globale, les gens les plus démunis du pays ont changé le paysage et la direction de la politique américaine et montré la voie à tous ceux qui sont en quête de la vraie liberté et de la justice pour tous.
Les fausses ambitions de grandeur de la classe dominante qui ont suivi l’effondrement des bureaucraties capitalistes d’État de l’Europe de l’Est et de l’URSS - illusions déjà interrompues par une récession empirant constamment aussi bien que par un dégoût croissant envers la corruption et la malfaisance du gouvernement nord-américain à l’intérieur et à l’étranger ont crevé comme une bulle tandis que les sans-emploi, les sans-abri et les hip-hoppers de L. A. se mettaient à réinventer les traditions révolutionnaires du 1er Mai avec deux jours d’avance.
Les rebelles de L. A. ont montré que quelques maires et chefs de police noirs et latinos, quelques spectacles télévisés pour les minorités et quelques visages-alibis de célébrités noires et latinos sur des panneaux de pub ne résolvent pas et ne peuvent pas résoudre les problèmes de ceux qui sont forcés de vivre dans les ghettos noirs, les barrios et autres « mauvais » quartiers de l’Amérique. Fils et filles des rebelles de Watts de 1965, petits-fils et petites-filles des « zoot-suiters [1] » et beboppers des années quarante, les rebelles de L. A. ont scandé sur fond de rap à tous et à chacun qu’il ne faut rien de moins qu’une transformation complète des relations sociales pour créer une vie qui vaille d’être vécue.
Pendant trois journées entières, plusieurs dizaines de milliers de gens ont dit « non ! » au système d’esclaves connu sous le nom de « mode de vie américain ». Dans l’enthousiasme hautement éducatif de l’action de masse, le train-train de la résignation, établi de longue date, fut rejeté en faveur de l’improvisation, de l’expérience, de la découverte. Quoique brièvement, des multitudes qui avaient été condamnées à une vie morte découvrirent de nouvelles raisons de vivre, de nouvelles possibilités de vie.
Maintenant, presque un an plus tard, les murailles de l’oppression en tremblent encore.


LEURS MESSAGES ET LES NOTRES



« Par quelle règle de morale, la violence employée par un esclave peut-elle être considérée comme la même que celle d’un esclavagiste ? [...] la violence qui vise au rétablissement de la dignité humaine et à l’égalité ne peut pas être jugée à la même aune que la violence qui vise au maintien de la discrimination et de l’oppression. »
Walter Rodney : The Groundings With My Brothers, 1969


« Le policier est l’ennemi absolu. » Charles Baudelaire

L’ INITIATIVE HARDIE des audacieux et jeunes rebelles de L. A. a permis maintenant à d’innombrables millions de personnes de voir, d’entendre et de sentir - comme jamais auparavant - la crise totale de cette civilisation mortifère. Dans un ordre social où les « portes de la perception » sont systématiquement bloquées, condamnées et couvertes de fils barbelés, la libération des sens est l’indispensable préalable à toute autre libération.
« Envoyer des messages » au peuple est une des principales fonctions du monde des affaires et du gouvernement. C’est le monopole officiel de ceux qui sont au pouvoir - nous autres sommes considérés comme de simples récepteurs. Quand le président des États-unis dit qu’il va envoyer un message, comme pendant le massacre du golfe Persique et la révolte de L. A., « message » signifie généralement la troupe. Les rebelles de L. A., néanmoins, ont envoyé de vigoureux messages de leur cru - des messages de résistance, de révolte et de liberté - et ces messages furent entendus haut et clair par des millions de gens.
La révolution est, de fait, d’abord et surtout, une question d’expression humaine. Ceux d’entre nous qui continuent de rêver à la révolution - qui n’ont pas désespéré de créer une société vraiment libre - proclament non seulement leur solidarité avec les rebelles de L. A. et leur détermination à les défendre, mais aussi leur conviction que leur action a plus fait pour mettre en évidence les questions fondamentales que tout ce qui est arrivé depuis ces dernières années.
Sans équivoque, nous sommes du côté des rebelles de L. A. Leurs ennemis sont les nôtres, comme l’est leur mépris pour un Ordre social fondé sur l’inégalité et l’autorité appuyée par la force. Nôtres, aussi, sont leur désespoir, leur rage, leur aspiration à une vraie vie, et leur conscience aiguë que l’action directe est aujourd’hui le seul moyen efficace d’amélioration sociale.
Avant tout, il est important de purger l’atmosphère de la toxique poussière idéologique que le gouvernement et ses machines à produire des informations ont répandu partout sur la révolte de L. A. et ses suites. Rejetant le terme dépréciateur d’ « émeute », nous reconnaissons dans la révolte un soulèvement vraiment révolutionnaire qui a mis en question les fondements de l’exploitation par la ploutocratie nord-américaine, démasqué la fiction de sa démocratie et rechargé toutes les forces émancipatrices de ce pays et du monde. De fait, loin d’être une « émeute » isolée, les événements de Los Angeles ont déclenché une vague de révoltes dépassant si largement le simple événement local, qu’on peut en fin de compte s’y référer par la date plutôt que par le lieu. De même qu’il y eut Mai 68, il y eut Avril-Mai 1992.
Dans l’attaque directe des institutions répressives de cette société, nous reconnaissons une critique pratique quasi totale et, en tant que telle, une réfutation pratique de tous les idéologues de gauche, de droite et du centre, dont les critiques partielles et les programmes réformistes ne sont guère plus que la marque de fabrique de l’impasse, de la défaite et de la réaction.
Ainsi, nous rejetons également les calomnies de la classe dominante - lancées par d’innombrables journalistes et hommes politiques, y compris Mike Royko dans le Chicago Tribune et Stanley « Hanging Judge » (le juge pendeur) Crouch dans le New York Times - selon lesquelles les rebelles de L. A. ne sont que « des auteurs de viols collectifs, des tueurs, des voleurs », « des émeutiers et des criminels de rue », « rien d’autre qu’une manifestation d’opportunisme barbare », et des fauteurs d’« anarchie criminelle ». De telles insultes révèlent l’hypocrisie béate de ceux qui saluent « les combattants pour la démocratie » approuvés par le ministère des Affaires étrangères, mais qui exècrent ceux qui vivent et combattent aux États-Unis mêmes. On ne peut attendre de gens qui se trouvent pour la première fois dans un environnement déserté par les flics, conscients d’être plus libres qu’ils ne l’ont jamais été de leur vie, qu’ils se comportent en modèle d’êtres humains libres dans une société libre, car dans leur première expérience de la liberté ils apportent avec eux l’accumulation d’une vie entière de non-liberté. Il serait absurde de croire que, à l’instant où leurs fers tombent de façon soudaine et inattendue, ceux qui ont été liés leur vie durant vont évoluer sur-le-champ avec la grâce du danseur. Non, ils ne feront pas toujours ce qu’il faudrait, et certains commettront inévitablement de terribles erreurs. Que ces excès fassent partie de toute insurrection des opprimés est un truisme - la Révolution américaine fit pleine d’excès -, et seuls des lèche-bottes du statu quo pourraient dénoncer de tels soulèvements à cause des excès de quelques-uns.
L’important n’est pas simplement de condamner la brutalité de ceux qui se sont soulevés mais aussi, comme Sister Souljah [2] l’observa à l’époque, de replacer de tels excès dans le contexte de violences bien pires : celles qui sont le lot quotidien des cités américaines. Ainsi, seulement, pourrons-nous les éviter dans l’avenir. En tout cas, ne perdons pas le sens des proportions. Les excès commis par les rebelles de L. A. ne firent pas les traits les plus remarquables de la révolte. Les dénonciations hystériques de la violence par ceux qui gouvernent sonnent particulièrrement creux. Le président de la CIA et les commentateurs aux ordres ont essayé de nous convaincre que quatre noirs accusés d’avoir battu un chauffeur blanc dans les premières heures du soulèvement étaient des ogres parmi les plus répugnants de tous les temps. Pour mettre cela en perspective, il suffit de compter le nombre de ceux qui ont perdu leur vie en une seule heure de « dommages collatéraux » lors du massacre du peuple irakien en 1991 par les États-unis.
Fausse aussi, et pourtant partie intégrante de l’apologie des oppresseurs, est la vision « consumériste » de la révolte, selon laquelle les « émeutiers » rivalisèrent à qui mieux mieux dans l’accumulation des biens. La principale action des rebelles fut pourtant l’attaque et la destruction des commissariats de police, des bâtiments officiels et des magasins considérés comme des symboles de l’ordre dominant. Les prétendus pillages firent décidément un phénomène secondaire. Pour la « sous-classe », en outre, la pub des mass média est une cruelle imposture : ce que vous voyez, c’est ce que vous ne pouvez vous offrir et que vous n’aurez jamais.
Nous rejetons aussi la théorie des libéraux - telle que l’avancent James Ridgeway et d’autres - selon laquelle, Gates, le chef de la police aurait d’une manière ou d’une autre manigancé ou mené la révolte car il savait qu’elle allait arriver, qu’il refusa de s’y opposer ( pour des raisons personnelles aussi bien que politiques ) en mobilisant la police de L. A. et que, au bout du compte, il en retira le plus grand profit. Elever ainsi un quelconque des acteurs les moins importants de l’histoire - chefs de police, hommes politiques et autres parasites - a des positions de pouvoir qu’ils ne purent jamais atteindre, c’est réduire les masses au statut de simples objets de l’histoire, victimes inévitables de l’autorité toute-puissante.
Le peuple des rues de L. A. a subi de nombreuses pertes et, pour le moment, a battu en retraite. Mais ce fut lui, et non pas Gates ou quelque autre éminente personnalité, qui fit l’histoire pendant les deux derniers jours d’avril et le 1er mai 1992.
Finalement, il est impossible d’être d’accord avec ceux qui affectent de ne voir dans la révolte de L. A. qu’une « tragédie ». Qu’elle ait eu des aspects tragiques, personne ne le niera, mais on ne peut l’évacuer ainsi d’un simple trait de plume. Qu’il n’y eût pas eu de révolte après l’annonce du verdict concernant les policiers, que la scandaleuse décision de l’affaire Rodney King eût été passivement acceptée, voilà, oui, ce qui eût été une tragédie.


LE PRINTEMPS EST LÀ



« A vrai dire, les phénomènes ne se déroulent pas toujours en pratique selon les schémas établis. » Amilcar Cabrai, 1968.
« Jusqu’à présent, l’on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires. » Isidore Ducasse, 1870.

POURQUOI LOS ANGELES ?
Le poète Larry Neal a écrit que « l’Amérique est le plus grand geôlier du monde, et nous sommes tous en prison ». Il est caractéristique du Nouvel Ordre mondial que la cité d’Amérique qui ressemble le plus à une prison, véritable foyer de racisme institutionnalisé et couveuse de quelques-unes des innovations les plus insidieuses de l’histoire dans la guerre du Capital contre le Travail, se trouve aussi être ce que Mike Davis appelle la « métropole à la croissance la plus rapide du monde industriel avancé » [1]. Rien n’est moins surprenant qu’une révolte majeure éclate dans une cité où la misère post-industrielle a atteint son niveau le plus haut. Mais les événements d1avril-mai 1992 ne peuvent être réduits au statut de phénomène « régional ». En fait, la révolte a révélé, dans ses grandes lignes, des tracés et des courbes qui aideront à définir le déroulement de la lutte pour l’émancipation humaine sur ce continent dans les années à venir.
Los Angeles est la cité la plus militarisée des États-Unis,et ses flics ont depuis longtemps la réputation d’être les plus fascistes du pays. Le Département de Police de L. A. compte 8 000 agents, et il faut ajouter la Police du Shérif qui en compte 8 000 aussi. Le premier jour du soulèvement, Wilson, le gouverneur de Californie, fit donner 4 000 soldats de la Garde nationale. Le président Bush envoya 4 500 militaires et marines aussi bien que 1 200 conseillers juridiques fédéraux de la Patrouille des frontières, du Bureau des prisons, du Commandement des forces aériennes, de la Police des parcs américains, des unités héliportées du service des Douanes, des équipes de la section armes et tactique spéciales (SWAT) du FBI, et des équipes spéciales du Bureau des alcools, tabacs et armes à feu. 1 200 officiers de la Patrouille des autoroutes de Californie furent mobilisés. Outre ce 26 900 défenseurs en armes du Capital et de l’État, plusieurs Milliers d’autres étaient en « réserve ». De plus, L. A. possède 3 500 agences de « sécurité privée », toutes lourdement armées.
Qu’il eût fallu soixante-douze heures à ces immenses forces militaires pour occuper les quartiers rebelles montre que le soulèvement exprimait le malaise et les désirs d’une large communauté. De manière significative, bien plus que dans les soulèvements de ghetto des années soixante, la révolte de L. A. s’étendit vite au-delà des vastes zones libérées du ghetto lui-même, allumant des foyers de rébellion parmi les opprimés d’Hollywood, de Long Beach, de Pasadena et d’ailleurs. En tout, quelque 10 000 commerces furent détruits. Les dégâts furent estimés à un milliard de dollars. Environ 17 000 « émeutiers » furent arrêtés. Près de 2 000 furent « déplacés ».
Moins d’une heure ou deux après les premières nouvelles sur les « troubles » de L. A., les services de police furent placés en « réserve » sur tout le territoire des États-Unis. Des réservistes furent rappelés, les patrouilles de rue augmentèrent Et par tout le pays la police locale fit invitée à ajouter les mensonges et les menaces de son cru à la propagande non-stop des médias aux ordres.
Malgré ce déploiement de forces policières et militaires à l’échelle de la nation, malgré un complet mépris des libertés civiques par les forces mises en place, qui prit les proportions d’un état de siège à Los Angeles, Las Vegas et ailleurs, et malgré l’enfilade de demi et de non-vérités débitées à la télé, à la radio, dans la presse et en chaire, la révolte de L. A. provoqua une réaction positive et active d’un océan à l’autre. Peu importe les manœuvres, aussi rusées furent-elles, de l’« officiel » ministère des Affaires étrangères ou des commentateurs des médias - qui peut faire la différence ? - pour essayer de supprimer les vraies informations en provenance de L. A. ou de les noircir avec des images et des insinuations racistes, des jeunes récalcitrants d’un bout à l’autre du pays ont percé l’écran de fumée et sont entrés dans l’action. Des actions de protestation qui, dans certains cas, tournèrent à la révolte totale, provoquée par l’annonce du soulèvement de L. A. et en solidarité avec lui, eurent lieu dans au moins quarante-quatre cités sur vingt États [2].
Comme cela est vrai de la révolte de L. A. elle-même, peu sinon aucune de ces révoltes de solidarité ne furent menées ou même, à vrai dire, affectées en quel que façon par la gauche organisée. Sans la moindre préparation à un tel soulèvement, dont quelques « théoriciens de pointe » avaient en fait prouvé l’impossibilité dans ce qu’ils aiment à appeler cette époque « post-moderne », la gauche - à de très rares exceptions près [3] - ne contribua ni aux événements eux-mêmes ni à leur clarification théorique ultérieure. Dans la presse américaine dite de gauche, la couverture de la révolte de L. A. oscilla de manière caractéristique entre les génuflexions avec torsions de mains sur la « tragédie », et l’autosatisfaction cynique tirée de ce soulèvement qui, comme n’importe quel événement, n’importe où, n’importe quand « soutenait » une fois de plus, tel ou tel programme archaïque. Tout au plus, les sectes de gauche prêtèrent un certain soutien aux manifestations d’après la révolte, auxquelles néanmoins elles tentèrent trop souvent d’imposer un point de vue réformiste en liant les revendications pour un travail moins dénué de sens au sort du Parti démocrate, dont l’écœurante campagne présidentielle aborda la révolte de L. A. en jouant la « carte Sister Souljah » pour réaffirmer avec force insistance cette évidence que Bill « More Cops On The Streets » (Plus de flics dans les rues) Clinton n’était derrière son saxophone qu’un politicien blanc conservateur de plus.
Bien plus intéressant et lourd de conséquence que ces exercices de foire de l’intelligentsia soi-disant radicale, ce fut l’action décidée des sans-abri, qui troquèrent à la vitesse de l’éclair leur condition de gens à la rue contre celle de gens dans la rue, et la lucidité et l’audace révolutionnaires de la communauté hip-hop, et des jeunes insurgés de la classe ouvrière en général, qui firent bien sûr le cœur et l’âme de la révolte.
Contrairement à ceux qui affectent de ne voir qu’analphabétisme et ignorance dans la « jeune génération », nous prétendons que les adolescents les plus pauvres d’Amérique, pour la plupart exclus du système éducatif, sont, à beaucoup d’égards et d’une façon fondamentale, bien plus avisés que ceux qui veulent les garder à l’école pour les préparer à des boulots... inexistants. Si la meilleure façon d’apprendre est de faire, la première chose est de décider quoi faire. il y a toute raison de croire qu’en quelque soixante-douze heures de destruction populaire créatrice, la population insurgée de L. A. a plus appris que pendant toutes les années qu’elle a passées confinée en salle de classe. Presque en passant, donc, elle a proposé la seule solution pratique à la crise largement débattue de l’éducation américaine. Que les hip-hoppers et les laissés-pour-compte de l’école aient beaucoup à apprendre, c’est évident, mais ils ont aussi beaucoup à enseigner. On aurait tort de minimiser l’inévitable confusion et, dans certains cas, la franche misogynie et l’hystérie anti-coréenne, qui affligent la communauté hip-hop et les rappers, qui constituent son expression publique la plus connue. Il n’en est pas moins essentiel de reconnaître dans cette communauté, et dans sa musique, l’émergence d’un orgueil rebelle, le rejet conscient des valeurs dominantes et des institutions qui les soutiennent et, surtout, une nouvelle identité radicale enracinée dans une conscience de masse, qui se développe et montre que le changement révolutionnaire est possible. L’auto-organisation de ces gosses en casquette de rapper marquée du X de Malcom X a aidé à poser les fondations pour rien moins que la création d’une société libre.
En contraste hilarant avec le puritanisme sinistre et la rhétorique « réaliste » de la gauche, les nouveaux guérilleros urbains de L. A. voulaient se payer du bon temps. Interrogés par des reporters sur les raisons du pillage, beaucoup répondirent : « Parce que c’est le pied ! ». Une photo de première page du Chicago Tribune du 1er mai portait la légende : « Les pilleurs rient en emportant tout ce qu’ils peuvent ». Ironiquement, le gros titre à la une au-dessus annonce : « Cauchemar de violence à L. A ». Le cauchemar d’une classe est le rêve heureux d’une autre.
Coco Fusco a bien montré que « se moquer de l’identité imposée, des règles imposées, des lois imposées » est depuis longtemps un élément du combat anti-impérialiste. En avril-mai 1992,l’humour fut une arme majeure. Il était difficile à ceux qui se servaient dans les magasins abandonnés par les gardiens de ne pas faire de plaisanteries sur le « marché libre ». Moins d’un jour après le début de la révolte, des autocollants : « Soutenez votre police locale : tabassez-vous vous-mêmes » apparurent sur les murs, les fenêtres et les réverbères d’un bout du pays à l’autre. Rien ne fait plus pour la libération de l’esprit qu’une bonne blague aux dépens des flics, des patrons et des bureaucrates. En outre, comme dans le mouvement des femmes pour la liberté de procréation et dans celui contre le massacre du Golfe, les humoristes - auteurs de bandes dessinées, bateleurs de rue, détourneurs d’affiches et graffiteurs-comédiens - saisirent l’essentiel de la révolte de L. A. plus vite et avec plus de logique que n’importe qui. Une théorie sociale coupée de l’humour ne peut pas servir la cause de la liberté.
L’insistance des rebelles de L. A. sur l’humour et sur le plaisir de piller et d’autres formes de révolte, indique que leur point de départ se situait bien loin du principe politique de réalité. Dans un des articles les plus pénétrants sur la révolte, Robin D. G. Kelley attira l’attention sur « la joie et le sentiment de puissance » qui se lisaient sur le visage de ces Noirs et Latinos, jeunes et pauvres, « s’emparant des biens et détruisant ce que beaucoup tenaient pour les symboles de la domination » [4]. Dans cette joie et dans ce sentiment de puissance repose le seul avenir qui vaille la peine d’être rêvé.
L’insurrection de trois jours à L. A. en 1992 fut aussi spontanée que le soulèvement des travailleurs hongrois en 1956, la révolte de Mai 68 à Paris et la grève générale de Trinidad en 1970, et elle sera toujours, avec d’autres, à la place d’honneur des grands bonds vers la liberté. Aujourd’hui, quand tout ce qui reste de la gauche traditionnelle n’est qu’un zeste desséché de mouvements morts depuis longtemps, ceux qui n’ont rien à perdre continuent de nous offrir les fruits nouveaux de l’Arbre de Vie.


MENSONGE EN TECHNICOLOR



« Le rêve est la vérité. » Zora Neale Hurston, 1937

 « On ne peut avoir le capitalisme sans le racisme. » Malcolm X, 1964

 « Vous savez, cette émeute a été notre média. » Jeune de L. A. à des reporters, 1992


PENDANT LA RÉVOLTE de L. A., il devint clair que même l’information apparemment la plus simple était saturée de mensonges. On nous répéta maintes et maintes fois, par exemple, que « la violence débuta peu après l’annonce du verdict » - comme si le verdict raciste lui-même n était pas un acte de violence, et comme si toute l’affaire King ne montrait pas a quel point la violence participe du comportement routinier du Département de Police de Los Angeles et du mode de vie américain. Un autre refrain malhonnête exprima la consternation des médias : les rebelles de L. A. étaient « en train d’incendier leurs propres quartiers ». Les leurs, vraiment ? Y a-t-il quelqu’un pour croire réellement que des gens forcés de vivre dans ces communautés de désolation et de terreur les possèdent ou les contrôlent ?
En fait, la leçon principale de la révolte fut de montrer à quel point les médias de l’Establishment et le comportement habituel des racistes déterminent les Américains blancs à nier ce qu’ils voient. Ainsi, un juré s’obstina à maintenir que King « dirigeait l’action et qu’il la contrôlait complètement » alors qu’il gisait accablé sous la volée de coups que lui assenait la police. Un gros titre du Chicago Tribune, dans un rare accès de lucidité, résuma le parfait illogisme du jury, : « Ce que nous pensions avoir vu dans la bande vidéo n’est pas arrivé. »
Les membres du jury qui acquittèrent les flics coupables de voies de fait sur Rodney King montrèrent une capacité terrifiante à construire un « simiotexte » blanc qui leur permit de nier la brutalité du pouvoir, malgré le nombre de fois où ils l’observèrent. Assurément, même maintenant, une petite armée d’universitaires s’efforce fiévreusement d’adapter les divers modes de la « déconstruction » aux réalités de Los Angeles. Dans la mesure où de tels intellectuels sont incapables de voir que l’oppression et la liberté (et non pas seulement des images manipulables à l’infini sont en jeu, ils ne peuvent, par l’usage débridé qu’ils font de la « déconstruction », sortir d’une apologétique honteuse semblable à la capitulation de H. de Man devant le fascisme ni se démarquer de la lâche décision des jurés de Simi Valley.
Ce ne fut pas seulement la conduite du jury, mais le spectacle entier donné par la presse et les commentateurs télé qui montra comment il est possible d’être littéralement aveuglé par le racisme. Étant donné les procès-verbaux d’arrestation et les images de la révolte, il ne peut y avoir de doute sur le fait que la réaction de la communauté au verdict de l’affaire King fut multiculturelle, pour employer un terme que les universités n’ont pas encore totalement vidé de sens.
La jeunesse latino se déversa dans les rues aux côtés des Afro-Américains et subit plus d’arrestations et de « déplacements » que n’importe quel autre groupe. Beaucoup de rebelles étaient fraîchement arrivés des pays d’Amérique centrale dont les récentes histoires de résistance garantissaient qu’ils ne s’en laisseraient pas imposer par la présence des tanks. Les Américains d’origine coréenne vinrent en grand nombre aux rassemblements du mouvement Justice for King et furent arrêtés par centaines. Quantité de Blancs firent partie des foules insurgées et figurèrent bien en vue sur nombre des photographies les plus frappantes du soulèvement. La police arrêta plus de mille Blancs.
Typiquement, néanmoins, en novembre 1992, quand le New York Times revisita les lieux de la révolte, ses journalistes réussirent à faire entièrement disparaître cette population blanche. « La population blanche de la cité, selon le Times, bien que largement épargnée par l’émeute, fut secouée par le soulèvement dont elle fut témoin. » Avant la révolte, et après qu’une jeune afro-américaine eut défié, dans un meeting de protestation, le maire Bradley - « On ne peut pas faire confiance à ces gens (Bradley et autres) pour agir. Vous (la foule), vous savez ce qu’il faut faire » - les femmes jouèrent un rôle de premier plan dans les rues. Une photo du New York Times, prise peu après mais à des kilomètres. de là, montrait, selon la légende, cinq personnes criant « des insultes et des menaces à la police » : quatre étaient des femmes. Trois des quatre pillards en train de rire représentés sur la première page du Chicago Tribune du 1er mai étaient des femmes. Quelques jeunes mères latinos portaient des bébés avec elles tandis qu’elles pillaient. Un reporter britannique remarqua une femme noire lançant méthodiquement des pierres dans les fenêtres de l’immeuble du L. A. Times. A Hollywood, une « bande de petites filles blanches » - comme le décrivit un journaliste radio - se servit à même le stock d’un grand magasin de lingerie. Suite passionnante à la plus grande manifestation de femmes de l’histoire des États-Unis - la marche pour le droit à la libre procréation à Washington DC, quelques semaines plus tôt -, la révolte de L. A. donna consistance à l’expression usée d’ « Année de la femme ».
Malgré tout cela, l’image dominante du soulèvement donnée par les médias fut de loin le tabassage de l’automobiliste blanc Reginald Denny par de jeunes Noirs. Armés d’un petit bout de bande vidéo, la presse et la télé imposèrent, en se focalisant sur Denny, leur Nouvel Ordre mondial à la place de l’activité variée, créatrice, vivante de la révolte.
Ainsi ce furent les Afro-Américains de sexe masculin, censés en tant que tels constituer une menace, et non pas les violences policières, qui devinrent le problème central des médias. Prendre Denny pour victime, de ce point de vue, n’équilibrait pas simplement le cas de King, cela l’expliquait, ainsi que le verdict de Simi Valley. Les Noirs, comme d’habitude, étaient le problème. Ils étaient, comme le suggérèrent les glapissements soigneusement rodés de Bush et de Quayle, les produits pathologiques de l’effondrement de la famille noire, ils étaient des mercantis et des incendiaires hip-hop. La télé en vint à représenter les femmes noires de South Central comme dans un mélo, non pas comme des personnes agissant de leur propre chef, mais comme des spectatrices abusées, d’irresponsables enfants porteuses d’enfants incontrôlables, et même des fans de Murphy Brown sans cervelle poussées à la maternité hors mariage par l’exemple néfaste d’une héroïne de sitcom riche, blanche et à la quarantaine bien sonnée.
En réduisant l’émeute à une affaire de jeunes Noirs de sexe masculin, les informations ne permettaient guère d’en comprendre la participation multiraciale et multi-ethnique. Comme l’écrivit Mike Davis : « On entend les commentateurs parler à satiété des jeunes Noirs alors qu’en fait on voit d’autres groupes ethniques sur l’écran [1] ». Que faisaient par exemple tant de gosses blancs à envahir les rues, a s’exposer au danger ? Pourquoi les arrestations se firent-elles surtout chez les Latinos ? Ces questions furent ignorées la plupart du temps.
Occasionnellement, un magazine d’information a cité brièvement un « expert » quelconque pour dire que les événements de Los Angeles étaient une « émeute de classe », de pauvres, indifférents aux problèmes de race, et agissant sous l’effet d’une misère commune. Cette analyse, bien meilleure que tout autre disponible dans la presse populaire, souffre de la tendance des intellectuels américains à supposer que ce qui relève d’un problème de classe ne relève donc pas d’un problème de race. Le conflit de classes, évident dans la révolte de Los Angeles, ne devrait pas occulter le fait qu’elle a surgi à la suite d’une exigence claire de justice raciale. Les jeunes Afro-Américains de la « bourgeoisie » y compris les étudiants de l’université de Californie du Sud, de l’université de Californie-Los Angeles et des campus de l’État de Californie, participèrent énergiquement à la révolte. Les jeunes Blancs qui se joignirent à l’action faisaient plus qu’exprimer de simples griefs de classe, ils faisaient un pas décisif vers l’abolition de la suprématie blanche en se mêlant à une « émeute raciale » pour attaquer l’autorité plutôt que pour attaquer les Afro-Américains. Ce sont les « infos », mais vous ne le saurez jamais par les journaux.
Quand la presse sortit vraiment du cadre « jeunes Noirs contre société blanche », elle ne le fit que pour souligner les tensions entre Afro-Américains et commerçants coréens et, plus récemment, entre Noirs et Latinos. Ces deux zones de tension sont d’immense importance. Que les médias, apparemment, ne soient capables de repérer les préjugés anti-asiatiques et antilatinos (et anti-arabes et antisémites) que lorsque l’émergence de telles attitudes peut être imputée à la communauté noire, ne doit pas nous laisser ignorer les différends réels entre gens de couleur aux États-Unis. Mais la leçon du soulèvement de L. A. est tout sauf de conclure désespérément à l’unité impossible. Le scandale du verdict de l’affaire King fut multiracial, et le cri « Pas de justice, Pas de paix ! » a retenti hautement et en plusieurs langues.
Dans le cas des relations Noirs-Latinos, il y a peu de preuves que la tendance première à l’unité céda dramatiquement la place à des luttes intestines à mesure que la révolte progressait. Le pompeux exercice de chauvinisme de Jack Miles « Blacks vs. Browns », qui déshonora les pages du numéro d’octobre 1992 de The Atlantic, s’appliqua pesamment à faire correspondre les événements d’avril-mai 1992 à son titre. Peine perdue, même dans l’interprétation torturée qu’en donne Miles. Des sous-titres comme « A New Paradigm : Blacks vs. Latinos » sont suivis de manière détonnante dans l’essai de Miles par des discussions sur les divisions à l’intérieur de la population latino et par des preuves du but commun des Noirs et des Centre-Américains dans la révolte. Il est clair qu’il y a des conflits entre Noirs et Latinos à Los Angeles. Les récentes batailles pour les petits boulots dans le bâtiment le reflètent assez. Mais, comme dans les rivalités entre gangs, l’expérience de la révolte urbaine n’aggrava pas tant les divisions entre Noirs et Latinos qu’elle ne les atténua.
Les conflits entre Noirs et Coréens soulèvent des problèmes bien plus inquiétants. Les commerçants américains d’origine Coréenne furent ceux qui, de la part des pillards, et en particulier des incendiaires, subirent proportionnellement les pertes les plus graves. La possession par les Coréens de débits d’alcool et de magasins des plus exposés au pillage accentua les tensions après la très légère condamnation du commerçant Suon Ja-du pour le meurtre de l’adolescente noire Latasha Harlins, et permet de comprendre Cet engrenage des violences. Les politiques de crédit, qui confinent les hommes d’affaires asiatiques dans les ghettos (d’où le capital blanc a fui pour l’essentiel) et qui empêchent les Afro-Américains d’ouvrir des commerces, jouent évidemment un rôle dans l’exacerbation des problèmes entre Noirs et Coréens. Les rencontres quotidiennes dans les magasins sont quasi programmées pour provoquer l’explosion entre les deux camps, chacun se sentant pris au piège et sous la menace.
Il est insensé de croire que, dans de telles situations, les problèmes entre commerçants et clients en resteront là et ne déteindront pas sur les relations entre Noirs et Coréens à plus grande échelle. Il n’est tout simplement pas vrai, par exemple, que les paroles anticoréennes des chansons hip-hop se cantonnent à l’expression d’une haine de classe.
Dès lors qu’il s’agit de conflits entre victimes du système, affronter une réalité si sinistre ne doit pas nous amener à penser, comme le font les médias, que toute réalité est fatalement destinée à rester telle. L’histoire plus large de la riposte de Los Angeles, de la riposte au niveau national et de celle des Américains d’origine coréenne au verdict de l’affaire King réfute un tel point de vue qui tend à répandre le désespoir, car il montre la formidable pression que des jeunes gens peuvent exercer pour briser les chaînes de ceux qui subissent à en mourir l’oppression de race et de classe.


APRÈS LA PLUIE


« Le monde en danger est notre vrai et serai voisinage. » Guillermo Gomez Peña
« Seuls les poètes, parce qu’ils doivent fouiller et recréer l’histoire, en ont jamais appris quelque chose. » James Baldwin
« Nous sommes toujours en train de chercher. Je pense que maintenant nous sommes sur le point de trouver. » John Coltrane

L’IMPORTANCE à long terme de la révolte de L. A. ne peut pas être appréciée en dehors de la crise écologique mondiale. Le fait que le plus grand soulèvement urbain du siècle aux États-Unis ait été ignoré par la presse environnementaliste est un signe de plus - et sans appel - que l’écologie bourgeoise est indissolublement liée à l’Establishment pollutocratique qu’elle prétend combattre.
Il est clair que la révolte et la riposte à l’échelle du pays qu’elle a engendrées abondent en implications écologiques. Extraordinaire exemple d’ « action locale », elle affectera inévitablement pour longtemps toute pensée globale.
La révolte a fourni, par exemple, un dramatique et éclairant prélude à l’orgie des Violeurs de la Terre connue quelques semaines plus tard sous le nom de « Sommet de la Terre » à Rio de Janeiro. Les délégués (pour la plupart des chefs d’État) déclarèrent sans broncher que le capitalisme - système social foncièrement écocidaire - était compatible avec une planète saine. Mais les mines brêlantes et les prisons surpeuplées de L. A. se joignirent à l’air pollué qui infeste toujours la cité pour donner le démenti à ces bureaucrates et montrèrent au monde entier que la patrie du capitalisme par excellence est une des sociétés les plus malades du globe.
En ce temps de destruction massive des forêts tropicales et autres endroits sauvages, la contradiction entre la cité et la « campagne » est devenue cruciale dans toutes les luttes pour le changement social. Quiconque connaît le b a ba de l’écologie sait que la restauration massive de la nature sauvage est aujourd’hui une priorité, qui ne le cède à aucune autre - en fait, la condition préalable à la continuation de la vie sur cette planète - et qu’une telle restauration exige, à son tour, le démantèlement massif des cités mortifères de la société industrielle. Sous ce jour, l’incendie des centres commerciaux de L. A., peppétré collectivement et dans la liesse, peut être considéré non seulement comme une réponse sensée aux conditions de vie intenables du ghetto, mais aussi comme un pas écologiquement sain vers la destruction de ces désastres urbains que sont les villes empoisonnées de l’Amérique. Objectivement, dans la guerre du gouvernement nord-américain contre la vie et la nature sauvages, les rebelles de L. A. furent du côté sauvage.
Subjectivement, cependant, la dimension écologique de la révolte apparaît avec un relief encore plus accusé. Que des adolescents noirs se reconnaissent de plus en plus comme une espèce en danger - ce fit en fait le thème d’un rap local très populaire juste avant et pendant la révolte -, c’est certainement une des principales révolutions de la conscience de notre temps. Que la plantation de nouveaux arbres - pour apporter de la beauté dans les communautés minoritaires de L. A. - soit une exigence majeure du programme avancé en commun par les Bloods et les Crips pour la reconstruction de la cité, cela aussi donne à penser.
Le point de départ des rebelles, en outre, était à des années-lumière de l’antinomie bidon « travail contre environnement », que les démagogues misérabilistes de tous bords emploient pour paralyser les étourdis. En demandant non pas du travail mais la vie, et toute la liberté et la plénitude qu’elle renferme, les rebelles de L. A. - parmi lesquels les votants inscrits étaient à n’en pas douter une rareté - ont révélé de fortes affinités avec l’aile la plus radicale, « sans compromis », du mouvement écologiste.
L’environnementalisme dominant continue d’être aux mains de cadres corporatistes et racistes qui par définition rechignent à mettre en question les intérêts de la suprématie blanche, du Capital et de l’État capitaliste. Dans les vingt années passées, la prolifération d’associations comme la National Wildlife Federation, la société Audubon, le Sierra Club, etc., a coïncidé avec la destruction d’une plus grande étendue que celle qui fut détruite d’espaces verts dans le demi-siècle précédent. Ces groupes, qui sont dirigés comme des entreprises par des bureaucrates qui pensent et agissent en hommes d’affaires, sont à l’éco-activiste de base ce que la bureaucratie de l’AFL-CIO est à la classe ouvrière : une élite privilégiée dont la principale fonction est de maîtriser la fureur - c.-à-d. la créativité révolutionnaire - de ceux qui n’ont rien.
Les rebelles de L. A. ont montré exactement ce qu’il allait faire pour transformer l’environnementalisme en un mouvement réel et efficace : le désespoir, le défi, l’énergie, le sentiment de l’ennui et de la misère insupportables de la vie américaine d’aujourd’hui, le sens de l’improvisation, la volonté de prendre des risques et une belle détermination a s’affranchir de la misère. Avec la perspective de ces parias pour inspirer et orienter les actions d’un nouveau mouvement, une planète écologiquement saine pourrait devenir une réalité au lieu de n’être qu’un slogan.
Ceux qui sont le plus loin des rênes du pouvoir se sentent souvent ô combien impuissants, mais ils détiennent toujours le pouvoir de rompre et donc, potentiellement, de renverser l’ordre répressif en son entier.
C’est dans la solidarité de tous ceux qui sont exclus des relations sociales existantes que repose notre seule chance de vaincre la méga-machine écocidaire. Surgissant à un moment où les infrastructures des villes américaines sont au bord de l’effondrement, la révolte de L. A. a ouvert de passionnantes possibilités au développement d’alliances de combat inimaginables auparavant, qui pourraient battre en brèche et même détruire les barrières sectaires qui ne cessent de nous affaiblir et que multiplient à l’envi d’éphémères chapelles à courte vue.
C’est maintenant le temps de nouveaux commencements, et donc le temps de nouveaux regroupements. Il n’est aucun activiste nulle part qui ne tirerait profit de la lecture de Malcolm x - l’auteur préféré des rebelles de L. A. -, et les écologistes radicaux comme les biologistes de la conservation des espèces feraient bien non seulement de rendre leur savoir plus accessible à ceux qui en ont le plus besoin, mais aussi de trouver les moyens de lier leurs luttes à celles des opprimés qui peuvent vraiment améliorer les choses. Dans la cité qui nous a donné le mot smog et qui est aujourd’hui une décharge principale pour les déchets toxiques et les commentaires radio de Daryl Gates [2] de tels liens semblent possibles - et ils auraient même dû être tissés depuis longtemps.
De telles liaisons nouvelles, impensables pour les dogmatiques, sont le fruit obligé de l’imagination révolutionnaire. Si les rebelles de L. A. tiraient leur inspiration de la poésie du rap, la révolte, elle, reste un facteur vital pour renouveler partout la pratique de la poésie en tant qu’activité révolutionnaire. Les rêves les plus hardis des poètes ont toujours exprimé les aspirations les plus profondes de l’humanité, et tout « programme » qui les nie est un aller simple pour la misère et pour plus de misère. Toute prétendue « révolution » qui accepte de s’en tenir à moins que la réalisation de la poésie dans la vie de chaque jour est une révolution dans l’impasse avant de démarrer.
Dès que les éco-activiste s, les féministes radicales, les travailleurs rebelles au productivisme et les combattants de rue des ghettos-barrios commenceront à se comprendre entre eux, à trouver leur terrain commun et à grouper leurs ressources pour des luttes unitaires et pour l’entraide, nous commencerons à voir un mouvement qui pourra tout bonnement être capable de jeter à bas les structures inhumaines qui sont en train de nous tuer tous.
Pétri d’humour, ouvert à la poésie, visant à une réintégration fondamentale de l’humanité et de la planète sur laquelle nous vivons avec les créatures qui la partagent avec nous, ce nouveau mouvement révolutionnaire mondial sera naturellement le plus enjoué et le plus aventureux de tous les temps. Comment pourrait-il en être autrement ?
La lutte pour la nature sauvage est inséparable de la lutte pour une société libre, qui est inséparable de la lutte contre le racisme, la suprématie blanche et l’impérialisme, qui est inséparable de la lutte pour la libération des femmes, qui est inséparable de la lutte pour la liberté sexuelle, qui est inséparable de la lutte pour l’émancipation des travailleurs et l’abolition du travail, qui est inséparable de la lutte contre la guerre, qui est inséparable de la lutte pour vivre une vie poétique et, plus généralement, pour faire ce qui nous plaît.
Les ennemis, aujourd’hui, sont ceux qui essaient de séparer ces luttes.
En avril-mai 1992 le monde fut témoin d’un des premiers ébranlements traumatiques de cette révolution qui doit aller plus loin qu’aucune autre révolution.
Exclus du monde entier, unissez-vous ! La liberté maintenant ! La Terre d’abord ! [3] Ces trois mots d’ordre pour nous n’en font qu’un.

Le Groupe surréaliste
Chicago mars 1993


A propos du surréalisme aux États-Unis aujourd’hui

À la fin des années soixante, peu après la mort d’André Breton, est fondé par les poètes Franklin et Pénélope Rosemont, Paul Garon, Robert Green et quelques autres lucides rêveurs, le Mouvement surréaliste aux États-Unis. Tornade lente puisqu’elle bouillonne toujours dans notre désir, et poulpe dont figurent, depuis Chicago, les imprévisibles réflexes, cette poésie à coups de marteau qui seule peut-être maintenant défend la pensée contre l’aberrant fonctionnement de ce monde. Le premier numéro de la revue Arsenal, surréalist subversion, paraît en 1970, le quatrième en 1988. Un rythme plus frénétique est donné à ces activités où la quête poétique ne se dissocie pas de la critique comme de la lutte révolutionnaire, par la parution d’innombrables tracts, plaquettes et recueils de poèmes, essais, affiches et déclarations collectives diverses. En 1976, à Chicago toujours, le Mouvement organise par ses propres soins, c’est-à-dire sans une quelconque aide de l’industrie culturelle, une exposition mondiale du surréalisme, vouée à l’exaltation de « la liberté merveilleuse, vigilance du désir ». En de tels rendez-vous, vers où toujours s’achemine l’improbable, se croisent des poètes tels Philip Lamantia ou Jayne Cortez, des jazzmen et des wobblies, Herbert Marcuse et Bugs Bunny... C’est ainsi ; il y a, de l’autre côté de la coutume océane, « quelque chose de nouveau dans le surréalisme : les nombreux textes portant sur la dialectique de la culture populaire, sur les relations changeantes entre le surréalisme et la musique, sur la critique contemporaine du misérabilisme, sur le dépassement de la politique par l’humour et sur les liens entre la pratique de la poésie et une conscience écologique radicale [4] »
Guy Girard

Je veux une gouine comme Présidente - Zoe Leonard


Je veux une gouine comme Présidente. Je veux qu’elle ait le sida, je veux que le Premier ministre soit une tapette qui n’a pas la sécu, qu’il ait grandi quelque part où le sol est tellement plein de déchets toxiques qu’il n’a aucune chance d’échapper à la leucémie. Je veux une présidente de la République qui a avorté à 16 ans, une candidate qui ne soit pas la moindre des deux maux ; je veux une présidente de la République dont la dernière amante est morte du sida, dont l’image la hante à chaque fois qu’elle ferme les yeux, qui a pris son amante dans ses bras tout en sachant que les médecins la condamnent.
Je veux une présidente de la République qui vit sans clim, qui a fait la queue à l’hôpital, à la CAF et au Pôle Emploi, qui a été chômeuse, licenciée économique, harcelée sexuellement, tabassée à cause de son homosexualité, et expulsée. Je veux quelqu’une qui a passé la nuit au trou, chez qui on a fait brûler une croix et qui a survécu à un viol. Je veux qu’elle ait été amoureuse et blessée, qu’elle ait du respect pour le sexe, qu’elle ait fait des erreurs et en ait tiré des leçons.
Je veux que le président de la République soit une femme noire. Je veux qu’elle ait des dents pourries et un sacré caractère, qu’elle ait déjà goûté à à cette infâme bouffe d’hôpital, qu’elle soit trans, qu’elle se soit droguée et désintoxiquée. Je veux qu’elle ait pratiqué la désobéissance civile. Et je veux savoir pourquoi ce que je demande n’est pas possible; pourquoi on nous a fait gober qu’un président est toujours une marionnette: toujours un micheton et jamais une pute. Toujours un patron et jamais un travailleur. Toujours menteur, toujours voleur, et jamais puni.

Zoe Leonard - 1992



No LSD Tonight - Jeffrey Lewis




My album's out - i played some shows
Some strange things happened i'll have you know
(Hey you're Jeff Lewis, you like acid, right?)
Some people hear my acid song and seem to take it kind of wrong
(Yeah, you're Jeff Lewis. You're the guy that likes acid)
Well making druggy mentions has got the druggies attention
But getting you to give me some is not my intention

We don't want no LSD tonight

I played a show in Chapel Hill some dude dressed like a daffodil came backstage
(Hey you want some acid? I got some decent acid)
I played a show in Williamsburgh some dude dressed like a giant bird came backstage
(Yeah, i got some decent acid, you looking?)
We got a lot stuff to do and a long way to drive
Thank you for the offer man, maybe some other time

We don't want no LSD tonight

Well being drunk is fun i guess but being stoned makes me depressed
I can't do it
(The last time i did acid i went insane, it was awesome!)
I did try ecstasy one time and one time i drank some codeine cough syrup
(Hey i thought you were into psychedelic music, man)
But i'm just a tender thing i can't handle too much stress
I start to fall apart after a couple of cigarettes

So we don't want to LSD tonight

But everybody says
Don't you panic, don't you panic
Give it one more try
Don't you panic, don't you panic
Give it one more try
Don't you panic, don't you panic
Give it one more try

But did you hear that song i played about the time i went insane?
I hate acid
(Oh yeah, that was a good song, man. Do you know where i can get some acid?)
I played it till my fingers bled you didn't listen to a word i said, i guess
(Yeah, that was a funny song. You want some acid?)
It made me moan it made me groan it made me lose my mind
I do not like that stuff my friend and so i must decline
I do not want a little drop, i do not want a gallon
Did you see those words right on the cover of my album?
I know it can be cool and fun i'm just a bad example
So just to set the record straight i've got to say it simple:

We don't want no LSD tonight

(I think in the right environment you'd be fine.)
No.

But everybody says
Don't you panic, don't you panic
Give it one more try
Don't you panic, don't you panic
Give it one more try
Don't you panic, don't you panic
Give it one more try

No, not for me.
Thanks but no thanks.