Faire venir au jour crû. - Louis Ferdinand Céline
Je ne crée rien à vrai dire - Je nettoie une sorte de médaille cachée,
une statue enfouie dans la glaise - Tout existe déjà c'est mon
impression - Lorsque tout est bien nettoyé, propre, net - alors le livre
est fini. Le ménage est fait - On sculpte, il faut seulement nettoyer,
déblayer autour - faire venir au jour crû - avoir la force c'est une
question de force - forcer le rêve dans la réalité - une question
ménagère - De soi, de ses propres plans il ne vient que des bêtises -
Tout est fait hors de soi - dans les ondes je pense - Aucune vanité en
tout ceci - C'est un labeur bien ouvrier - ouvrier dans les ondes.
Lettres à Milton Hindus, Gallimard
Les humeurs - Catherine Ferrière Marzio
Cambrure
Léchée de feu
L'Inadmissible
Frémit
Recueil savant
Nous précédant.
Drapons de Silences
Foi et Bannière
Et de Sang
Les humeurs.
Léchée de feu
L'Inadmissible
Frémit
Recueil savant
Nous précédant.
Drapons de Silences
Foi et Bannière
Et de Sang
Les humeurs.
Les petits fantômes - Thomas Vinau
Nous jouerons avec le feu et le
jour va brûler
Nous rirons Nous crierons Nous
pisserons sur vos pieds
Nous embrasserons les arbres Nous
embrasserons les chiens
Nous lècherons le sang qui coule
de nos plaies
Nous boirons vos secrets Nous
salirons nos ongles
Nous ferons de vos mensonges des
chaussettes trouées
Nous n'aurons plus peur de vos
peurs
Nous pleurerons parfois pour
abreuver les pies les rats les chauves-souris
Nous hurlerons parfois et nos cris
seront des cordes
Pour grimper tout en haut du monde
Nous donnerons nos dents aux
grenouilles
Et nos poils aux étoiles
Nous donnerons ce que nous n'avons
pas
Nous ridiculiserons l'hiver
Nous lâcherons le guidon
Nous sauterons les yeux
ouverts
Nous serons des fusées
Des pointes de flèches
Des colibris sur une comète
Des gouttes de lait
Des rires de mouettes
Nous serons
Les petits fantômes
De vos défaites
http://etc-iste.blogspot.fr/2012/09/les-petits-fantomes.html
les gens sont bêtes - Antonin Artaud
Lettre du 17 septembre 1945
Les gens sont bêtes. La littérature vidée. Il n’y a plus rien ni personne, l’âme est insane, il n’y a plus d’amour, plus même de haine, tous les corps sont repus, les consciences résignées. Il n’y a même plus l’inquiétude qui a passé dans le vide des os, il n’y a plus qu’une immense satisfaction d’inertes, de boeufs d’âme, de serfs de l’imbécilité qui les opprime et avec laquelle ils ne cessent nuit et jour de copuler, de serfs aussi plats que cette lettre où j’essaie de manifester mon exaspération contre une vie menée par une bande d’insipides qui ont voulu à tous imposer leur haine de la poésie, leur amour de l’ineptie bourgeoise dans un monde intégralement embourgeoisé, avec tous les ronronnements verbaux des soviets, de l’anarchie, du communisme, du socialisme, du radicalisme, des républiques, des monarchies, des églises, des rites, des rationnements, des contingentements, du marché noir, de la résistance.
Au feu - Erwan Coutant
Je serai le premier à partir au feu
Sans anesthésie
Le premier à tomber sous la mitraille
Le premier à prendre feu
Je serai le premier à m’embraser.
Je serai le premier à partir au feu
Toi tu m’attires
Dans le brasier
Je serai le premier à crier au feu
Le premier à presser l’extincteur.
Je serai le premier à partir au feu
Tel Phénix
Je serai le premier enfumé
Quand j’en aurai fini de cracher sur les cendres
Tu verras Prométhée à mon chevet.
Le premier à tomber sous la mitraille
Le premier à prendre feu
Je serai le premier à m’embraser.
Je serai le premier à partir au feu
Toi tu m’attires
Dans le brasier
Je serai le premier à crier au feu
Le premier à presser l’extincteur.
Je serai le premier à partir au feu
Tel Phénix
Je serai le premier enfumé
Quand j’en aurai fini de cracher sur les cendres
Tu verras Prométhée à mon chevet.
Ce cri - Catherine Ferrière Marzio
Une histoire de dinosaure - Guillaume Siaudeau
Tu te lèves. Ma carcasse grince un peu au fond du lit. Il faudrait
plusieurs hommes avec des cordes pour me tirer de là. Ou bien simplement
quelques paroles qui sonneraient juste. Il arrive que la force
m'abandonne. Qu'elle me laisse pour mort au fond des draps, quelques
rêves transpercés me dégoulinant des yeux. Il m'arrive de me vider de
mes rêves jusqu'à la dernière goutte. Parfois le vent ou la pluie
parviennent à me tirer de mon trou. Ils frappent un peu contre les
volets pour m'inviter à prendre un verre à la fenêtre, puis finalement
me jettent sur le canapé. Ce matin encore tu te lèves, et je ressemble à
un dinosaure que la nuit a changé en fossile. Puis je t'entends sortir
et tes pas dans la cage d'escalier sont ceux d'un archéologue qui part
fouiller le monde. Je me rassure. Je me dis que si tu rentres bredouille
à midi, il y aura toujours cette carcasse de dinosaure fossilisée qui
t'attend sur le canapé du salon.
Si l’autre était dans mes idées - Charles Pennequin
Si l’autre était dans mes idées, s’il était vraiment
dedans, dans moi et mes idées, si mes idées étaient de lui, si l’autre
avait mis ses idées en moi, ou qu’il était moi, c’est-à-dire qu’il
était avant moi dans mes idées, s’il était mes idées à lui seul, si
l’autre avait tout fait pour que je sois ses idées, si l’autre voulait
se donner en me donnant ses idées, si l’autre était mes idées et que
ç...a me fasse, que je me fasse à l’idée d’être lui pour la vie, pour
la vie je suis son idée, si l’autre avait des idées et que c’était moi
concrètement, quand il me voit il voit ses idées, ou quand je le vois
lui, je vois mes idées siennes, si nous étions tous les deux dans la
même idée, si cette idée nous importait plus que le reste, que tout
pouvait appartenir à la même idée, qu’il y ait une idée sans aucun bord,
que nous soyons tous les deux pris dans la même idée tout le temps,
que nous pataugions dedans, si l’autre avait décidé d’un commun accord
avec moi de se faire à cette idée, cette idée qui est tout ce qui nous
importe, tout ce qui m’importe c’est d’avoir la même idée que toi, que
toi tu sois mon idée, qu’on ait la même idée qui pousse indépendamment
dans chacun des cerveaux, qu’on ait deux cerveaux mais que dans le
tiens il y a la même idée que dans le mien, et que le mien semble
regardé par ton idée et que mon idée regarde au dessus de toi, mon idée
lorgne dans ton cerveau comme dans un livre, qu’on ait le même livre,
c’est-à-dire qu’on soit à suivre la même idée à chacune des lignes,
mais que cette idée ne pourrisse jamais, qu’il n’y ait pas d’idée
pourrie en nos cerveaux, qu’on reste avec l’idée qu’on a la même idée,
mais que cette idée change continuellement, qu’on soit surpris par
l’idée de l’autre, alors que l’autre a eu la même idée, il l’a juste eu
avant, ou alors il l’a pensée juste après, mais au final on a eu la
même idée, au final les idées se rejoignent, au final on a fait rentrer
l’autre idée en nous et au final on est rentré dans l’autre avec une
idée précise, et c’est à cette idée là qu’on tient, car on ne tient pas
à l’autre comme ça, il nous faut une idée particulière, il faut tenir à
l’autre par l’idée qu’il a fourré en nous son idée qu’on croit être la
nôtre et avec laquelle on va tenir, et on tiendra avec ça comme on
pourra, jusqu’à laisser tomber cette idée, jusqu’à l’oublier, on a
oublié pourquoi on tenait tant que ça à l’autre, tant que ça à son
idée, on n’y tenait pas, on se disait simplement s’il y avait un autre,
s’il y avait un autre auquel tenir vraiment, il faudrait simplement
qu’il devance nos idées, ou qu’on ait la même idée, qu’on soit dans la
même traverse, le même sillon, qu’on creuse sans se demander ce que
pense l’autre, l’autre pense ce qu’il veut après tout, il est comme il
est, après tout, on peut pas avoir totalement ses idées, il peut pas
avoir les nôtres totalement non plus, il fait ses idées comme il veut,
et après on fait les nôtres comme on veut, on fait son lit comme on se
couche comme on dit, chacun chez soi, avec ses idées bien à lui, on
fait chacun sa vie après tout, on a chacun nos idées et c’est pas plus
mal, sinon après on se les refile, on se refile tout un stock d’idées,
comme un tas d’invendus, on se refile toutes les idées qu’on veut plus,
c’est ça qu’on fait le plus souvent, on se les fourre dans l’autre, on
n’arrête pas de se les refiler, on lui refile ainsi toute sorte
d’idées, comme si c’était des maladies
Au centre du ventre - Catherine Ferrière Marzio
Au centre
Du ventre
Nomme homme
Nomme homme
Nomme Homme !
Adresse le courbe
A la gloire du Dedans !
Abrite l'embrun
A la vertu du mot !
Du ventre
Nomme homme
Nomme homme
Nomme Homme !
Adresse le courbe
A la gloire du Dedans !
Abrite l'embrun
A la vertu du mot !
La brume soulève haut nos coeurs - Catherine Ferrière Marzio
L'école de la poésie - Léo Ferré
La poésie contemporaine ne chante plus elle rampe.
Elle a cependant le privilège de la distinction
Elle ne fréquente pas les mots mal famés elle les ignore.
On ne prend les mots qu'avec des gants : à « menstruel » on préfère périodique »,
Et l'on va répétant qu'il est des termes médicaux
qu'il ne faut pas sortir du laboratoire et du codex.
Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n'employer que certains mots déterminés,
à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques,
me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain.
Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse.
Ce n'est pas le mot qui fait la poésie mais la poésie qui illustre le mot.
Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir sils ont leur compte de pieds,
ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes.
Le poète d'aujourd'hui doit être d'une caste, d'un parti ou du « Tout Paris ».
Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé.
La poésie est une clameur. Elle doit être entendue comme la musique.
Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie.
Elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale
tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche.
L'embrigadement est un signe des temps. De notre temps.
Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes.
Les sociétés littéraires c'est encore la Société.
La pensée mise en commun est une pensée commune.
Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes.
Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes.
Ravel avait dans la tête une tumeur qui lui suça d'un coup toute sa musique.
Beethoven était sourd. Il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok.
Rutebeuf avait faim. Villon volait pour manger. Tout le monde sen fout.
L'Art n'est pas un bureau d'anthropométrie.
La Lumière ne se fait que sur les tombes.
Nous vivons une époque épique et nous n'avons plus rien dépique.
La musique se vend comme le savon à barbe.
Pour que le désespoir même se vende il ne nous reste qu'à en trouver la formule.
Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle.
Qui donc inventera le désespoir ?
Avec nos avions qui dament le pion au soleil.
Avec nos magnétophones qui se souviennent de ces « voix qui se sont tues »,
avec nos âmes en rade au milieu des rues,
nous sommes bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande
à regarder passer les révolutions.
N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la Morale,
c'est que c'est toujours la Morale des Autres.
Les plus beaux chants sont des chants de revendication.
Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations.
A l'école de la poésie, on n'apprend pas. ON SE BAT !
Elle a cependant le privilège de la distinction
Elle ne fréquente pas les mots mal famés elle les ignore.
On ne prend les mots qu'avec des gants : à « menstruel » on préfère périodique »,
Et l'on va répétant qu'il est des termes médicaux
qu'il ne faut pas sortir du laboratoire et du codex.
Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n'employer que certains mots déterminés,
à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques,
me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain.
Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse.
Ce n'est pas le mot qui fait la poésie mais la poésie qui illustre le mot.
Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir sils ont leur compte de pieds,
ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes.
Le poète d'aujourd'hui doit être d'une caste, d'un parti ou du « Tout Paris ».
Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé.
La poésie est une clameur. Elle doit être entendue comme la musique.
Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie.
Elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale
tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche.
L'embrigadement est un signe des temps. De notre temps.
Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes.
Les sociétés littéraires c'est encore la Société.
La pensée mise en commun est une pensée commune.
Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes.
Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes.
Ravel avait dans la tête une tumeur qui lui suça d'un coup toute sa musique.
Beethoven était sourd. Il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok.
Rutebeuf avait faim. Villon volait pour manger. Tout le monde sen fout.
L'Art n'est pas un bureau d'anthropométrie.
La Lumière ne se fait que sur les tombes.
Nous vivons une époque épique et nous n'avons plus rien dépique.
La musique se vend comme le savon à barbe.
Pour que le désespoir même se vende il ne nous reste qu'à en trouver la formule.
Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle.
Qui donc inventera le désespoir ?
Avec nos avions qui dament le pion au soleil.
Avec nos magnétophones qui se souviennent de ces « voix qui se sont tues »,
avec nos âmes en rade au milieu des rues,
nous sommes bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande
à regarder passer les révolutions.
N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la Morale,
c'est que c'est toujours la Morale des Autres.
Les plus beaux chants sont des chants de revendication.
Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations.
A l'école de la poésie, on n'apprend pas. ON SE BAT !
L'arbre...? - Catherine Ferrière Marzio
Est-ce vous qui comprendrez pourquoi - Vladimir Maïakovski
Est-ce vous
Qui comprendrez pourquoi,
Serein,
Qui comprendrez pourquoi,
Serein,
Sous une tempête de sarcasmes,
Au dîner des années futures
J’apporte mon âme sur un plateau?
Larme inutile coulant
De la joue mal rasée des places,
Je suis peut-être
Le dernier poète.
Vous avez vu
Comme se balance
Entre les allées de briques
Le visage strié de l’ennui pendu,
Tandis que sur le cou écumeux
Des rivières bondissantes,
Les ponts tordent leurs bras de pierre.
Le ciel pleure
Avec bruit,
Sans retenue,
Et le petit nuage
A au coin de la bouche,
Une grimace fripée,
Comme une femme dans l’attente d’un enfant
À qui dieu aurait jeté un idiot bancroche.
De ses doigts enflés couverts de poils roux, le soleil vous a épuisé de caresses, importun comme un bourdon.
Vos âmes sont asservies de baisers
Moi, intrépide,
je porte aux siècles ma haine des rayons du jour;
l’âme tendue comme un nerf de cuivre,
je suis l’empereur des lampes.
Venez à moi, vous tous qui avez déchiré le silence,
Qui hurlez,
Le cou serré dans les nœuds coulants de midi.
Mes paroles,
Simples comme un mugissement,
Vous révèleront
Nos âmes nouvelles,
Bourdonnantes
Comme l’arc électrique.
De mes doigts je n’ai qu’à toucher vos têtes,
Et il vous poussera
Des lèvres
Faites pour d’énormes baisers
Et une langue
Que tous les peuples comprendront.
Mais moi, avec mon âme boitillante,
Je m’en irai vers mon trône
Sous les voûtes usées, trouées d’étoiles.
Je m’allongerai,
Lumineux,
Revêtu de paresse,
Sur une couche moelleuse de vrai fumier,
Et doucement,
Baisant les genoux des traverses,
La roue d’une locomotive étreindra ton cou.
Au dîner des années futures
J’apporte mon âme sur un plateau?
Larme inutile coulant
De la joue mal rasée des places,
Je suis peut-être
Le dernier poète.
Vous avez vu
Comme se balance
Entre les allées de briques
Le visage strié de l’ennui pendu,
Tandis que sur le cou écumeux
Des rivières bondissantes,
Les ponts tordent leurs bras de pierre.
Le ciel pleure
Avec bruit,
Sans retenue,
Et le petit nuage
A au coin de la bouche,
Une grimace fripée,
Comme une femme dans l’attente d’un enfant
À qui dieu aurait jeté un idiot bancroche.
De ses doigts enflés couverts de poils roux, le soleil vous a épuisé de caresses, importun comme un bourdon.
Vos âmes sont asservies de baisers
Moi, intrépide,
je porte aux siècles ma haine des rayons du jour;
l’âme tendue comme un nerf de cuivre,
je suis l’empereur des lampes.
Venez à moi, vous tous qui avez déchiré le silence,
Qui hurlez,
Le cou serré dans les nœuds coulants de midi.
Mes paroles,
Simples comme un mugissement,
Vous révèleront
Nos âmes nouvelles,
Bourdonnantes
Comme l’arc électrique.
De mes doigts je n’ai qu’à toucher vos têtes,
Et il vous poussera
Des lèvres
Faites pour d’énormes baisers
Et une langue
Que tous les peuples comprendront.
Mais moi, avec mon âme boitillante,
Je m’en irai vers mon trône
Sous les voûtes usées, trouées d’étoiles.
Je m’allongerai,
Lumineux,
Revêtu de paresse,
Sur une couche moelleuse de vrai fumier,
Et doucement,
Baisant les genoux des traverses,
La roue d’une locomotive étreindra ton cou.
Chant deuxième - Comte de Lautréamont
![]() |
| MAN RAY. L'Énigme d'Isidore Ducasse, objet et photographie, 1920 |
Où est-il passé ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche, pleine des feuilles de la belladone, le laissa échapper, à travers les royaumes de la colère, dans un moment de réflexion ? Où est passé ce chant... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les vents qui l’ont gardé. Et la morale, qui passait dans cet endroit, ne présageant pas qu’elle avait, dans ces pages incandescentes, un défenseur énergique, l’a vu se diriger, d’un pas ferme et droit, vers les recoins obscurs et les fibres secrètes des consciences. Ce qui est du moins acquis à la science, c’est que, depuis ce temps, l’homme, à la figure de crapaud, ne se reconnaît plus lui-même, et tombe souvent dans des accès de fureur qui le font ressembler à une bête des bois. Ce n’est pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupières ployant sous les résédas de la modestie, qu’il n’était composé que de bien et d’une quantité minime de mal. Brusquement je lui ai appris, en découvrant au plein jour son coeur et ses trames, qu’au contraire il n’est composé que de mal, et d’une quantité minime de bien que les législateurs ont de la peine à ne pas laisser évaporer. Je voudrais qu’il ne ressente pas, moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte éternelle pour mes amères vérités ; mais, la réalisation de ce souhait ne serait pas conforme aux lois de la nature. En effet, j’arrache le masque à sa figure traîtresse et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme des boules d’ivoire sur un bassin d’argent, les mensonges sublimes avec lesquels il se trompe lui-même : il est alors compréhensible qu’il n’ordonne pas au calme d’imposer les mains sur son visage, même quand la raison disperse les ténèbres de l’orgueil. C’est pourquoi, le héros que je mets en scène s’est attiré une haine irréconciliable, en attaquant l’humanité, qui se croyait invulnérable, par la brèche d’absurdes tirades philanthropiques ; elles sont entassées, comme des grains de sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la raison m’abandonne, d’estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il l’avait prévu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonté sur le fronton des parchemins que contiennent les bibliothèques. O être humain ! te voilà maintenant, nu comme un ver, en présence de mon glaive de diamant ! Abandonne ta méthode ; il n’est plus temps de faire l’orgueilleux : j’élance vers toi ma prière, dans l’attitude de la prosternation. Il y a quelqu’un qui observe les moindres mouvements de ta coupable vie ; tu es enveloppé par les réseaux subtils de sa perspicacité acharnée. Ne te fie pas à lui, quand il tourne les reins ; car, il te regarde ; ne te fie pas à lui, quand il ferme les yeux ; car, il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les ruses et la méchanceté, ta redoutable résolution soit de surpasser l’enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des précautions, il est possible d’apprendre à celui qui croit l’ignorer que les loups et les brigands ne se dévorent pas entre eux : ce n’est peut-être pas leur coutume. Par conséquent, remets sans peur, entre ses mains, le soin de ton existence : il la conduira d’une manière qu’il connaît. Ne crois pas à l’intention qu’il fait reluire au soleil de te corriger ; car, tu l’intéresses médiocrement, pour ne pas dire moins ; encore n’approché-je pas, de la vérité totale, la bienveillante mesure de ma vérification. Mais, c’est qu’il aime à te faire du mal, dans la légitime persuasion que tu deviennes aussi méchant que lui, et que tu l’accompagnes dans le gouffre béant de l’enfer, quand cette heure sonnera. Sa place est depuis longtemps marquée, à l’endroit où l’on remarque une potence en fer, à laquelle sont suspendus des chaînes et des carcans. Quand la destinée l’y portera, le funèbre entonnoir n’aura jamais goûté de proie plus savoureuse, ni lui contemplé de demeure plus convenable. Il me semble que je parle d’une manière intentionnellement paternelle, et que l’humanité n’a pas le droit de se plaindre.
Chris Marker
L'on s'exprime beaucoup mieux par les textes des autres, vis-à-vis de qui on a toute la liberté de choix, que par les siens propres, qui vous fuient comme s'ils le faisaient exprès au profit des parts de Dieu ou du diable.
L'Homme et sa liberté: jeu dramatique pour la veillée, Paris: Le Seuil, 1949
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