A mes frères - Louise Michel



















Passez, passez, heures, journées ! 
Que l’herbe pousse sur les morts !
Tombez, choses à peine nées ;
Vaisseaux, éloignez-vous des ports ;
Passez, passez, ô nuits profondes. 
Émiettez-vous, ô vieux monts ;
Des cachots, des tombes, des ondes.
Proscrits ou monts nous reviendrons.
Nous reviendrons, foule sans nombre ; 
Nous viendrons par tous les chemins,
Spectres vengeurs sortant de l’ombre,
Nous viendrons, nous serrant les mains,
Les uns dans les pâles suaires,
Les autres encore sanglants,
Pâles, sous les rouges bannières,
Les trous des balles dans leurs flancs.
Tout est fini ! Les forts, les braves, 
Tous sont tombés, ô mes amis,
Et déjà rampent les esclaves,
Les traîtres et les avilis.
Hier, je vous voyais, mes frères,
Fils du peuple victorieux,
Fiers et vaillants comme nos pères,
Aller, la Marseillaise aux yeux.
Frères, dans la lutte géante, 
J’aimais votre courage ardent,
La mitraille rouge et tonnante,
Les bannières flottant au vent.
Sur les flots, par la grande houle,
Il est beau de tenter le sort ;
Le but, c’est de sauver la foule,
La récompense, c’est la mort.
Vieillards sinistres et débiles, 
Puisqu’il vous faut tout notre sang,
Versez-en les ondes fertiles, 
Buvez tous au rouge océan ;
Et nous, dans nos rouges bannières,
Enveloppons-nous pour mourir ;
Ensemble, dans ces beaux suaires,
On serait bien là pour dormir. 

Prison de Versailles, 8 septembre 1871

http://www.ina.fr/video/CPC78052256/louise-michel-la-vierge-rouge.fr.html 

Ballade - en l'honneur de Louise Michel - Paul Verlaine























Madame et Pauline Roland,
Charlotte, Théroigne, Lucile,
Presque Jeanne d’Arc, étoilant
Le front de la foule imbécile,
Nom des cieux, cœur divin qu’exile
Cette espèce de moins que rien
France bourgeoise au dos facile,
Louise Michel est très bien.

Elle aime le Pauvre âpre et franc
Ou timide, elle est la faucille
Dans le blé mûr pour le pain blanc
Du Pauvre, et la sainte Cécile
Et la Muse rauque et gracile
Du Pauvre et son ange gardien
À ce simple, à cet indocile.
Louise Michel est très bien.

Gouvernements de maltalent,
Mégathérium ou bacille,
Soldat brut, robin insolent,
Ou quelque compromis fragile,
Géant de boue aux pieds d’argile,
Tout cela son courroux chrétien
L’écrase d’un mépris agile.
Louise Michel est très bien.

                                                                                                         ENVOI



Citoyenne ! votre évangile
On meurt pour ! c’est l’Honneur ! et bien
Loin des Taxil et des Bazile,
Louise Michel est très bien.

Ulysse - James Joyce





À la suggestion de Stephen, à l'instigation de Bloom, tous deux, Stephen d'abord, ensuite Bloom, se mirent à uriner dans la pénombre, côte à côte, leurs organes de miction rendus réciproquement invisibles par l'interposition de la main, leurs regards, d'abord celui de Bloom, puis celui de Stephen, levés vers la projection lumineuse et semi-lumineuse de l'ombre.
Avec similarité ?


Les trajectoires, d'abord successives, puis simultanées, de leurs jets étaient dissimilaires: celui de Bloom plus long, moins saccadé, affectant incomplètement la forme fourchue de la pénultième lettre de l'alphabet, Bloom qui dans l'ultime année de ses classes (1880) l'avait emporté en hauteur sur les efforts de tous ses concurrents, les 210 élèves de l'institution; celui de Stephen plus haut, plus sibilant, Stephen qui dans les heures ultimes du jour précédent avait augmenté par des consommations diurétiques une pression vésicale obstinée. (...)

Promesses d'un visage - Charles Baudelaire

Baudelaire par Étienne Carjat.
Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux,
Avec ta crinière élastique,
Tes yeux, languissamment, me disent: " Si tu veux,
Amant de la muse plastique,


Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité,
Et tous les goûts que tu professes,
Tu pourras constater notre véracité
Depuis le nombril jusqu'aux fesses;


Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
Deux larges médailles de bronze,
Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
Bistré comme la peau d'un bonze,

Une riche toison qui, vraiment, est la soeur
De cette énorme chevelure,
Souple et frisée, et qui t'égale en épaisseur,
Nuit sans étoiles, Nuit obscure! "

Zone - Apollinaire


 






































À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers
J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes
Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
C'est le beau lys que tous nous cultivons
C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent
C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières
C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité
C'est l'étoile à six branches
C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur
Pupille Christ de l'oeil
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée
Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane
Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie
L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
Et d'Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine
Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
L'angoisse de l'amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C'est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près
Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté
Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres
Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre
Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses
L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse
C'est toujours près de toi cette image qui passe
Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
Avec tes amis tu te promènes en barque
L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le coeur de la rose
Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
Te voici à Marseille au milieu des pastèques
Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant
Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda
Tu es à Paris chez le juge d'instruction
Comme un criminel on te met en état d'arrestation
Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps
Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur etoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
Tu es la nuit dans un grand restaurant
Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey
Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées
J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive
Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
Adieu Adieu
Soleil cou coupé

Pâques à New York - Blaise Cendrars




Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion
Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans un livre, doucement monotones.
Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or
Dans un missel, posé sur ses genoux,
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.
A l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.
Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait. Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait.
A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c'était son amour
Ou si c'était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.
Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet
Attend derrière la porte, attend que je l'appelle !
C'est Vous, c'est Dieu, c'est moi, - c'est l'Eternel.
Je ne Vous ai pas connu alors, - ni maintenant.
Je n'ai jamais prié quand j'étais un petit enfant.
Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix ;
Mon âme est une veuve en noir, - c'est votre Mère
Sans larme et sans espoir, comme l'a peinte Carrière.
Je connais tous les Christs qui pensent dans les musées ;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.
Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le coeur ridé, l'esprit fébrile.
Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d'étincelles.
Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang
Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,
D'étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,
Calices renversés ouvert sous vos trois plaies.
Votre sang recueilli, elles ne l'ont jamais bu.
Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.
Les fleurs de la passion sont blanches comme des cierges,
Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.
C'est à cette heure-ci, c'est vers la neuvième heure
Que votre tête, Seigneur, tomba sur votre Coeur.
Je suis assis au bord de l'océan
Et je me remémore un cantique allemand,
Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.
Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J'ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.
Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,
Elle est bossuée d'or dans une châsse.
De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.
Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte
Et c'est pourquoi Sainte Véronique est votre sainte.
C'est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.
Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n'ai jamais assisté à ce spectacle.
Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.
Pourtant, Seigneur, j'ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l'intaille de votre image.
Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber le masque d'angoisse qui m'étreint.
Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N'y lèchent pas l'écume d'un désespoir farouche.
Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d'un autre. Peut-être à cause de Vous.
Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.
D'immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, de Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.
C'est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.
Seigneur, dans le ghetto, grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.
Je le sais bien, ils ont fait ton Procès ;
Mais je t'assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.
Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.
Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j'ai ce soir marchandé un microscope.
Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques !
Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.
Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent à Golgotha
Se cachent. Au fond des bouges, sur d'immondes sophas,
Elles sont polluées de la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum
Elles cachent leur vice endurci qui s'écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes parle, je défaille.
Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostituées.
Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.
Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.
Seigneur, l'un voudrait une corde avec un noeud au bout,
Mais ça n'est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.
Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l'opium pour qu'il aille plus vite en paradis.
Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l'orgue de Barbarie,
A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier ;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l'éternité.
Seigneur, faites-leur l'aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l'aumône de gros sous ici-bas.
Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce qu'on vit derrière, personne ne l'a dit.
La rue est dans la nuit comme une déchirure
Pleine d'or et de sang, de feu et d'épluchures.
Ceux que vous avez chassé du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d'une poignée de méfaits.
L'Etoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.
Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s'est coagulé le Sang de votre mort.
Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.
J'ai peur des grands pans d'ombre que les maisons projettent.
J'ai peur. Quelqu'un me suit. Je n'ose tourner la tête.
Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J'ai peur. J'ai le vertige. Et je m'arrête exprès.
Un effroyable drôle m'a jeté un regard
Aigu, puis a passé, mauvais comme un poignard.
Seigneur, rien n'a changé depuis que vous n'êtes plus Roi.
Le mal s'est fait une béquille de votre Croix.
Je descends les mauvaises marches d'un café
Et me voici, assis, devant un verre de thé.
Je suis chez des Chinois, qui comme avec le dos
Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.
La boutique est petite, badigeonnée de rouge
Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.
Ho-Koussaï a peint les cent aspects d'une montagne.
Que serait votre Face peinte par un Chinois?
Cette dernière idée, Seigneur, m'a d'abord fait sourire.
Je vous voyais en raccourci dans votre martyre.
Mais le peintre pourtant, aurait peint votre tourment
Avec plus de cruauté que nos peintres d'Occident.
Des lames contournées auraient scié vos chairs,
Des pinces et des peignes auraient strié vos nerfs,
On vous aurait passé le col dans un carcan,
On vous aurait arraché les ongles et les dents,
D'immenses dragons noirs se seraient jetés sur Vous,
Et vous auraient soufflé des flammes dans le cou,
On vous aurait arraché la langue et les yeux,
On vous aurait empalé sur un pieu.
Ainsi, Seigneur, vous auriez souffert toute l'infamie,
Car il n'y a pas plus cruelle posture.
Ensuite, on vous aurait forjeté aux pourceaux
Qui vous auraient rongé le ventre et les boyaux.
Je suis seul à présent, les autres sont sortis,
Je suis étendu sur un banc contre le mur.
J'aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église ;
Mais il n'y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.
Je pense aux cloches tues : - où sont les cloches anciennes ?
Où sont les litanies et les douces antiennes ?
Où sont les longs offices et où les beaux cantiques ?
Où sont les liturgies et les musiques ?
Où sont les fiers prélats, Seigneur, où tes nonnains ?
Où l'aube blanche, l'amict des Saintes et des Saints ?
La joie du Paradis se noie dans la poussière,
Les feux mystiques ne rutilent plus dans les verrières.
L'aube tarde à venir, et dans le bouge étroit
Des ombres crucifiées agonisent aux parois.
C'est comme un Golgotha de nuit dans un miroir
Que l'on voit trembloter en rouge sur du noir.
La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint
Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.
Par au-dessus, la lampe pâle est suspendue,
Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.
Des reflets insolites palpitent sur les vitres ...
J'ai peur, - et je suis triste, Seigneur, d'être si triste.
"Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ?"
- La lumière frissonner, humble dans le matin.
"Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ?"
- Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.
"Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ?"
- L'augure du printemps tressaillir dans mon sein.
Seigneur, l'aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.
Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.
Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.
La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.
Une foule enfiévrée par les sueurs de l'or
Se bouscule et s'engouffre dans de longs corridors.
Trouble, dans le fouillis empanaché de toits,
Le soleil, c'est votre Face souillée par les crachats.
Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne ...
Ma chambre est nue comme un tombeau ...
Seigneur, je suis tout seul et j'ai la fièvre ...
Mon lit est froid comme un cercueil ...
Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents ...
Je suis trop seul. J'ai froid. Je vous appelle ...
Cent mille toupies tournoient devant me yeux ...
Non, cent mille femmes ... Non, cent mille violoncelles ...
Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses ...
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées ...
Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.

Mon cher ami Isidore Ducasse - Philippe Soupault





Isidore Ducasse. Ces quelques syllabes suffisent à me réconcilier pendant une heure avec moi-même. Il m'importe peu de découvrir ici ou là d'autres intercesseurs. Cette joie que tout à coup je recueille pour mes sens endormis est une joie sans qualificatif, une joie enfin que je désire et que j'attends. Lautréamont. O désespoir de ma vie, ma chère frontière, borne miraculeuse. J'apprends grâce à lui à me décider à vivre comme le dernier des crabes. Tout ce qui, autrefois, pinçait mon cœur et fouillait mon cerveau se fane et achève de mourir sans même que j'y prenne garde. Ce n'est pas de moi que je parle uniquement. Une rumeur, semblable peut-être à celle de l'ivresse et à celle du sang, tourne autour de la terre. Merci de l'accueillir et de la réchauffer pour un éclat.

J e songe à toi, Isidore, à toi qui te croyais vaniteux, et qui avais simplement conscience de ta supériorité, tandis qu'assis devant ton piano, les cheveux à la mélodie, de tout ton miroir aux alouettes, tu exécutais une dernière fois le concerto pour toi-même. Lorsque tu élevas tes mains que la fièvre maligne faisait trembler, cette fièvre qui quelques jours plus tard allait t'étrangler décidément, dans le silence de la nuit, un infâme chiffonnier écoutait encore, écoutait déjà les dernières mesures. L'infâme, le chiffonnier à la figure de frangipane, c'était moi Philippe Soupault, qui allait naître quelque vingt-sept années plus tard.

Ô mon Dieu ! Quelle honte je transpire ! J'ai écouté d'autres musiques, et les vénériennes et les motifs pour tapis de table. Est-ce donc nécessaire qu'à la fin je découvre entre mes doigts les petites taches jaunes de la compromission qui annoncent les gros boutons du désespoir?

Toi, Isidore, tu n'as rien oublié et je veux tout à coup me confondre en excuses, en palinodies. Je veux être ton humble pédicure, celui qui regarde briller la dernière bouffée de ton cigare. Je m'approche de la rue N. D. des Victoires, je traverse à la hâte la rue Vivienne, en passant devant une pissotière je lache un gros juron : « Nom de Dieu ». Attends moi quelques minutes encore, un quart d'heure peut-être et je te rejoins.

Je te rejoins pour te soigner, pour détruire le plus tôt possible cette gloire dont tu n'as que faire, pour rompre ce qui t'attache encore à ce tam-tam, pour gonfler à bloc le silence, la seule dignité que tu mérites.

Je ne veux pas m'incliner devant toi comme devant le premier roi venu, comme le dernier Dieu, mais simplement m'étendre près de toi dans ce petit lit de bois et baiser notre mort. Je sais que c'est elle qui flous présentera : «Monsieur Philippe Soupault .. . . Monsieur Ducasse. » Je rougis de plaisir. J'ai tellement attendu ce jour. 0 nuit, que je te désire ! Ma gorge sèche s'étonne de cette volubilité. Tous nos meilleurs amis, tu te souviens, les crapauds, les parapluies, les machines à coudre, ont voulu m'accompagner. Et Paul Eluard nous attend de l'autre côté de la terre, à la lisière de la vie, vêtu de son merveilleux costume bleu ciel et or dans toute sa splendeur. Je suis faible. Le sommeil ronge mon nez et égratigne mes épaules. Ma chair est forte. Je suis ton ami, n'est-ce pas? Oui? dis un seul mot, je te rejoins.





•





Il est indiscutable que l'auteur des Chants de Maldoror, né à Montevideo et mort à Paris, a refusé la part du pauvre. Ici, en Europe, on joue au tric.trac et au jacquet, la vérité des lieux communs. Qu'importe ! Ici la jeune parque est une prostituée en tailleur caca d'oie, les jeunes filles, des fleurs de pissenlits.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, en vérité, je vous le dis, bienheureux les riches car ils verront la lumière, bienheureux ceux qui boivent parce qu'ils ont soif.

J e ne rougis pas d'oublier mon nom et de jeter les dés dans un désert de papier mâché et remâché. La méditation in extremis est une escroquerie dont je suis friand comme de croquignolles. Qu'on se méfie. Je renie aujourd'hui et solennellement (avec toute la solennité désirable) mon dernier hoquet et mon secret espoir.

La lutte sera chaude.





•





Ce n'est pas à moi, ni à personne (Entendez-vous, messieurs? qui veut mes témoins?) de juger M. le Comte. On ne juge pas M. de Lautréamont. On le reconnaît au passage et on salue jusqu'à terre. Je donne ma vie à celui ou à celle qui me le fera oublier à jamais.




•





J'étais couché dans un lit d'hôpital lorsque je lus pour la première fois les Chants de Maldoror. C'était le 7,8 juin. Depuis ce jour là personne ne m'a reconnu. Je ne sais plus moi-même si j'ai du cœur.
















Le Disque Vert.
4ème Série, N°4. 1925

Le grand combat - Henri Michaux

Lithographie (Henri Michaux)

 


Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupéte jusqu'à son drâle ;
Il le pratéle et le libucque et lui baroufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerveau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde,
On cherche aussi, nous autres le Grand Secret.

« Papa, fais tousser la baleine », dit l'enfant confiant.
Le tibétain, sans répondre, sortit sa trompe à appeler l'orage
et nous fûmes copieusement mouillés sous de grands éclairs.
Si la feuille chantait, elle tromperait l'oiseau.

(Qui je fus Gallimard, 1927)

Ebauche d'un chant de guerre - Jean Amrouche



Ah! Pour un mot de ma langue
pour la seule grâce d'un mot
de schiste ou d'argile
(le vent le porte tel l'oiseau des rêves)
pour cette flèche empennée de foudre
pour l'éclair de la Liberté

Pour ce mot orphelin
cueilli aux lèvres sèches de l'Ancêtre
goutte de sang sur la rose de l'enfance
étincelant dans la roue du soleil

Pour ce mot de musique âpre
et de timbre sauvage
cri orphelin des entrailles immémoriales
Pour cette parole sombre et fixe
comme un regard de veuve berçant son enfant
assassiné
Pour ce mot de tendresse ovale
formé d'exil qui rompt l'exil
Pour cette goutte de lait bleu
Pour l'ombre sur l'oeil sans paupière
et l'eau de Zem-Zem aux lèvres mortes
du pélerin au désert

Pour ce mot rond, pour le zéro
sceau de silence incorruptible
sceau sacré transmis d'âge en âge
de deuil en deuil
de tombe en herbe

Pour un mot à la mer
Pour l'horizon cette fleur de sel
Pour le sourire du passé
Pour le surgeon de l'arbre sec
Pour une braise sous la cendre
Pour cet enfant de l'avenir
Pour le navire du retour
Pour le repos d'une nuit
Et pour cette escale d'un jour
Pour cette main sur la fièvre
Et pour l'ombre sous la palme

Pour ce salut sans équivoque
Et pour ce signe d'or pur

Pour le baptême d'un instant
Et ces fiançailles des frères
Pour la présence au temps des morts
D'une parole souveraine

Pour ce Rien sans feu ni lieu
Pour cet élixir de l'absence
où os ni cendre, chair ni sang
Brume de l'aube ou de serein
Sous-bois, ni mirage au désert
chant de flûte ou parole de vent
essaim de songe ni d'abeilles
Ne se mêlent au pur néant

Pour la neige à peine entrevue
entre deux gifles de la nuit

Pour cet appel d'on ne sait où
Pour ce soupir du coeur profond

Pour une rose de ténèbres
au fond de l'âme

Pour la jeunesse brandie
et le printemps irrésistible
Pour l'agneau blanc
Pour l'agneau noir
Pour l'angle pur de ce regard
et le col promis au couteau
Pour un seul jour
au dernier soir
Gloire et grâce
Amine Amane
connaissance

Aube de sang aube d'azur
au libre jour
Un mot d'eau vive
dans la main
le coeur du monde...


Poème de Jean Amrouche à la mémoire de Larbi Ben M'hidi torturé et tué par le général Aussaresse
Mars 1957

Ma bohème & Lettre à Isabelle de juillet 1891 - Arthur Rimbaud

Autoportrait en pied de Rimbaud au Harar, 1883









          Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
          Mon paletot aussi devenait idéal ;
          J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
          Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

          Mon unique culotte avait un large trou.
          - Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
          Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
          - Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

          Et je les écoutais, assis au bord des routes,
          Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
          De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

          Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
          Comme des lyres, je tirais les élastiques
          De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !








À Isabelle

Marseille, le 15 juillet 1891.

  Ma chère Isabelle,

  Je reçois ta lettre du 13 et trouve occasion d'y répondre de suite. Je vais voir quelles démarches je puis faire avec cette note de l'intendance et le certificat de l'hôpital. Certes, il me plairait d'avoir cette question réglée, mais, hélas ! je ne trouve pas moyen de le faire, moi qui suis à peine capable de mettre mon soulier à mon unique jambe. Enfin, je me débrouillerai comme je pourrai. Au moins, avec ces deux documents, je ne risque plus d'aller en prison ; car l'admon militaire est capable d'emprisonner un estropié, ne fût-ce que dans un hôpital. Quant à la déclaration de rentrée en France, à qui et où la faire ? Il n'y a personne autour de moi pour me renseigner; et le jour est loin où je pourrai aller dans des bureaux, avec mes jambes de bois, pour aller m'informer.

  Je passe la nuit et le jour à réfléchir à des moyens de circulation : c'est un vrai supplice ! Je voudrais faire ceci et cela, aller ici et là, voir, vivre, partir : impossible, impossible au moins pour longtemps, sinon pour toujours ! Je ne vois à côté de moi que ces maudites béquilles : sans ces bâtons, je ne puis faire un pas, je ne puis exister. Sans la plus atroce gymnastique, je ne puis même m'habiller. Je suis arrivé à courir presque avec mes béquilles, mais je ne puis monter ou descendre des escaliers, et, si le terrain est accidenté, le ressaut d'une épaule à l'autre fatigue beaucoup. J'ai une douleur névralgique très forte dans le bras et l'épaule droite, et avec cela la béquille qui scie l'aisselle, - une névralgie encore dans la jambe gauche, et avec tout cela il faut faire l'acrobate tout le jour pour avoir l'air d'exister.

  Voici ce que j'ai considéré, en dernier lieu, comme cause de ma maladie. Le climat du Harar est froid de novembre à mars. Moi, par habitude, je ne me vêtais presque pas: un simple pantalon de toile et une chemise de coton. Avec cela des courses à pied de 15 à 40 kilomètres par jour, des cavalcades insensées à travers les abruptes montagnes du pays. Je crois qu'il a dû se développer dans le genou une douleur arthritique causée par la fatigue, et les chaud et froid. En effet, cela a débuté par un coup de marteau (pour ainsi dire) sous la rotule, léger coup qui me frappait à chaque minute ; grande sécheresse de l'articulation et rétraction du nerf de la cuisse. Vint ensuite le gonflement des veines tout autour du genou qui faisait croire à des varices. Je marchais et travaillais toujours beaucoup, plus que jamais, croyant à un simple coup d'air. Puis la douleur dans l'intérieur du genou a augmenté. C'était, à chaque pas, comme un clou enfoncé de côté. - Je marchais toujours, quoique avec plus de peine; je montais surtout à cheval et descendais chaque fois presque estropié. - Puis le dessus du genou a gonflé, la rotule s'est empâtée, le jarret aussi s'est trouvé pris, la circulation devenait pénible, et la douleur secouait les nerfs jusqu'à la cheville et jusqu'aux reins. -Je ne marchais plus qu'en boitant fortement et me trouvais toujours plus mal, mais j'avais toujours beaucoup à travailler, forcément. - J'ai commencé alors à tenir ma jambe bandée du haut en bas, à frictionner, baigner, etc., sans résultat. Cependant, l'appétit se perdait. Une insomnie opiniâtre commençait. Je faiblissais et maigrissais beaucoup. - Vers le 15 mars, je me décidai à me coucher, au moins à garder la position horizontale. Je disposai un lit entre ma caisse, mes écritures et une fenêtre d'où je pouvais surveiller mes balances au fond de la cour, et je payai du monde de plus pour faire marcher le travail, restant moi-même étendu, au moins de la jambe malade. Mais, jour par jour, le gonflement du genou le faisait ressembler à une boule, j'observai que la face interne de la tête du tibia était beaucoup plus grosse qu'à l'autre jambe: la rotule devenait immobile, noyée dans l'excrétion qui produisait le gonflement du genou, et que je vis avec terreur devenir en quelques jours dure comme de l'os : à ce moment, toute la jambe devint raide, complètement raide, en huit jours, je ne pouvais plus aller aux lieux qu'en me traînant. Cependant la jambe et le haut de la cuisse maigrissaient toujours, le genou et le jarret gonflant, se pétrifiant, ou plutôt s'ossifant, et l'affaiblissement physique et moral empirant.

  Fin mars, je résolus de partir. En quelques jours, je liquidai tout à perte. Et, comme la raideur et la douleur m'interdisaient l'usage du mulet ou même du chameau, je me fis faire une civière couverte d'un rideau, que seize hommes transportèrent à Zeilah en une quinzaine de jours. Le second jour du voyage, m'étant avancé loin de la caravane, je fus surpris dans un endroit désert par une pluie sous laquelle je restai étendu seize heures sous l'eau, sans abri et sans possibilité de me mouvoir. Cela me fit beaucoup de mal. En route, je ne pus jamais me lever de ma civière, on étendait la tente au-dessus de moi à l'en droit même où on me déposait et, creusant un trou de mes mains près du bord de la civière, j'arrivais difficilement à me mettre un peu de côté pour aller à la selle sur ce trou que je comblais de terre. Le matin, on enlevait la tente au-dessus de moi, et on m'enlevait. J'arrivai à Zeilah, éreinté, paralysé. Je ne m'y reposai que quatre heures, un vapeur partait pour Aden. Jeté sur le pont sur mon matelas (il a fallu me hisser à bord dans ma civière !) il me fallut souffrir trois jours de mer sans manger. À Aden, nouvelle descente en civière. Je passai ensuite quelques jours chez M. Tian pour régler nos affaires et partis à l'hôpital où le médecin anglais, après quinze jours, me conseilla de filer en Europe.

  Ma conviction est que cette douleur dans l'articulation, si elle avait été soignée dès les premiers jours, se serait calmée facilement et n'aurait pas eu de suites. Mais j'étais dans l'ignorance de cela. C'est moi qui ai tout gâté par mon entêtement à marcher et travailler excessivement. Pourquoi au collège n'apprend-on pas de la médecine au moins le peu qu'il faudrait à chacun pour ne pas faire de pareilles bêtises ?

  Si quelqu'un dans ce cas me consultait, je lui dirais : vous en êtes arrivé à ce point: mais ne vous laissez jamais amputer. Faites-vous charcuter, déchirer, mettre en pièces, mais ne souffrez pas qu'on vous ampute. Si la mort vient, ce sera toujours mieux que la vie avec des membres de moins. Et cela, beaucoup l'ont fait ; et, si c'était à recommencer, je le ferais. Plutôt souffrir un an comme un damné, que d'être amputé.

  Voilà le beau résultat : je suis assis, et de temps en temps, je me lève et sautille une centaine de pas sur mes béquilles et je me rassois. Mes mains ne peuvent rien tenir. Je ne puis, en marchant, détourner la tête de mon seul pied et du bout des béquilles. La tête et les épaules s'inclinent en avant, et vous bombez comme un bossu. Vous tremblez à voir les objets et les gens se mouvoir autour de vous, crainte qu'on ne vous renverse, pour vous casser la seconde patte. On ricane à vous voir sautiller. Rassis, vous avez les mains énervées et l'aisselle sciée, et la figure d'un idiot. Le désespoir vous reprend et vous restez assis comme un impotent complet, pleurnichant et attendant la nuit, qui rapportera l'insomnie perpétuelle et la matinée encore plus triste que la veille, etc., etc. La suite au prochain numéro.

  Avec tous mes souhaits.

  RBD.

Plainte - Charles Cros



Vrai sauvage égaré dans la ville de pierre,
À la clarté du gaz je végète et je meurs.
Mais vous vous y plaisez, et vos regards charmeurs
M’attirent à la mort, parisienne fière.
Je rêve de passer ma vie en quelque coin
Sous les bois verts ou sur les monts aromatiques,
En Orient, ou bien près du pôle, très loin,
Loin des journaux, de la cohue et des boutiques.
Mais vous aimez la foule et les éclats de voix,
Le bal de l’Opéra, le gaz et la réclame.
Moi, j’oublie, à vous voir, les rochers et les bois,
Je me tue à vouloir me civiliser l’âme.
Je m’ennuie à vous le dire si souvent :
Je mourrai, papillon brûlé, si cela dure...
Vous feriez bien pourtant, vos cheveux noirs au vent,
En clair peignoir ruché, sur un fond de verdure.

Le papillon et la lumière Patrick Chamoiseau



C'est une soirée très ordinaire, dans un coin de la ville. Les papillons sont là. Ils tourbillonnent autour des lampadaires. Comme la lune est absente, les ampoules électriques s'emparent de l’idée de lumière : ils apparaissent alors mille fois plus fascinants. Les papillons s’en exaltent, s’en approchent, et en reviennent parfois. Le plus souvent, ils s’y brûlent les ailes. L’hécatombe est massive. Des centaines de dépouilles gisent au pied des pylônes.
Les survivants tourbillonnent encore autour des lampadaires, mais ils ont les ailes plus ou moins estropiées. Rares sont ceux qui n’arborent pas quelque chose d’abîmé. Pour les papillons de nuit, l’aile délabrée est l’emblème du courage : le signe d’un début d’expérience du grand secret de la lumière.

LA MAIN DE SINGE: The Nobody Snatcher / 7

LA MAIN DE SINGE: The Nobody Snatcher / 7: Le roupilleur / coll. L. W.-O. /  "Quand le moment n'est pas le bon,  il n'y a strictement RIEN à faire." Marquis de ...

LA MAIN DE SINGE: "Comme le soleil était tout à fait couché, nous re...

LA MAIN DE SINGE: "Comme le soleil était tout à fait couché, nous re...: " Toute la journée, pour éviter l’horrible chaleur, nous nous terrons dans notre case, mais au coucher du soleil, ...

Je tuerai la pianiste - Gérard Manset



Je tuerai la pianiste
Pour ce qu'elle a fait de moi
Chaque jour de ma vie
Chaque semaine, chaque mois
Et je mordrai sa joue
Qui un jour fut à moi
Sur le piano de ses nuits
Sur le piano de ses draps
Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que quelque chose existe

Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que la vie d'artiste
N'est pas rose, n'est pas sans tache
Comme un navire qui tangue
Qui rend ses attaches
Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que quelque chose existe
En dehors de ça

Quand elle avait vingt ans
La foule à ses pieds
Sous les lambris dorés
Qu'elle jouait Mozart, Chopin
Je tuerai la pianiste
Qui n'a pas su m'aimer
Dans la chambre, je pleure
Où l'amour se cache
Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que quelque chose existe

Et quand ce sera fait
Que le jour sera levé
Sur le satin de ses méfaits
Comme une pierre soulevée
Où grouille la vermine
Dans le champagne et les caviars
Dans son manteau d'hermine
On pourra la voir, le corps abîmé
En haut de sa baignoire
Blanche comme un lys

Je tuerai la pianiste
Pour ce qu'elle a fait de moi
Chaque jour que Dieu fait
Chaque semaine, chaque mois
Et quand ce sera fait
Que le jour se lèvera
Par l'entrée des artistes
Quand on saura que c'est moi
Alors je m'en irai
Je la couvrirai d'or
Alors je m'en irai

Je tuerai la pianiste
Pour ce qu'elle a fait de moi
Chaque jour de ma vie
Chaque semaine, chaque mois
Et je mordrai sa joue
Qui un jour fut à moi
Sur le piano de ses nuits
Sur le piano de ses draps
Je tuerai la pianiste
Afin que l'on sache
Que quelque chose existe

Je suis un indien
Je suis un apache

Je suis un indien
Je suis un apache
Auquel on a fait croire
Que la douleur se cache
Je suis un apache
Je suis un indien
Auquel on a fait croire
Que la montagne est loin

Je tuerai la pianiste
Je tuerai la pianiste
Je tuerai

Mort aux vaches au champs d'honneur - Benjamin Péret

MES BELLES HISTOIRES SE SUIVENT MAIS NE SE RESSEMBLENT PAS 

 

LETTRE DE M. LE MINISTRE DES INSTRUMENTS DELICATS A MLLE LANTERNE

Ma chère amie,
Croyez que j’ai appris avec une bien sincère affliction la perte que vous avez faite : un urinoir à vapeur ne se retrouve pas aisément. Le vôtre, qui avait, entre autres particularités précieuses, celle de chanter La Marseillaise lorsqu’on l’utilisait, était bien digne de l’intérêt que vous lui portiez. Aussi m’est-il facile de comprendre le désespoir de mademoiselle votre soeur lorsqu’il fut évident que l’urinoir était définitivement perdu. De là cependant au suicide il y a loin ! et quoique je sache tous les souvenirs qui étaient attachés à sa possession, je ne puis que réprouver une aussi fatale détermination. Mais cette réprobation ne m’empêche pas de déplorer profondément sa triste fin. Un suicide est toujours pour les proches du défunt un événement tragique et angoissant, mais lorsqu’il est effectué au moyen de la confiture on ne peut qu’être épouvanté. Jamais je n’aurais cru que mademoiselle votre sœur se résolût à mourir enlisée dans un bac de confiture ! Et cependant, tous ceux qui avaient eu la joie de l’approcher connaissaient son attraction presque morbide pour la confiture, même en pot. Vous souvenez-vous qu’elle ne pouvait pas la voir, servie au dessert, sans la caresser avant d’en prendre ? De multiples incidents de ce genre auraient dû nous inciter à la méfiance, mais, aveugles que nous étions, nous n’avons jamais compris leur signification profonde. Son amour de la confiture n’était au fond qu’un amour de la mort par la confiture et il a fallu qu’elle accomplît son geste fatal pour que nous comprenions tout. N’empêche que je frémis à la pensée de ce qu’ont dû être ses derniers instants.
Croyez que je partage votre douleur et approuve votre décision de bannir désormais la confiture de votre vie. C’est là une réaction saine et je ne peux que l’approuver du fond du coeur. Elle montre toute votre énergie et votre courage pour surmonter votre douleur en même temps que la force de votre instinct de conservation. Sans confiture, vous ne risquez pas en effet de vous laisser entraîner à suivre l’exemple de votre sœur, et j’en suis fort heureux. 

LETTRE DE MLLE LANTERNE A LOHENGRIN

Cher ami,
Je n’ai confiance qu’en vous. Trop souvent vous m’avez démontré l’intérêt que vous me portez pour que j’en puisse douter et ne sois pas tenue de vous payer d’une confiance aveugle. Rappellerai-je l’affaire des arbres des squares de Paris qu’on trouva un matin fendus sur toute la hauteur de leur tronc et que vous avez si bien su recoller ? ou bien la cuisson des têtes de généraux que personne n’avait réussie jusqu’à ce que vous l’entrepreniez ? Tout cela, néanmoins, ressortit au passé, bien qu’appartenant au présent pour mon cœur, et je m’abstiendrai d’en parler de crainte d’offenser votre amitié si je n’étais en proie à une affreuse angoisse depuis deux jours à cause de mes ciseaux. Non, je ne les ai pas perdus ! Ils ne se sont pas enfuis non plus à la vue du chien basset dont vous m’avez fait présent, comme je l’avais craint un instant, mais ils ne cessent pas depuis lors de fonctionner et
c’est atroce, insupportable ce bruit de coiffeur qu’ils produisent sans arrêt et qui m’enlève toute quiétude et tout sommeil. Sans parler des dégâts immenses qu’ils font chez moi ! Je n’ai plus de bas, plus de rideaux, plus de cheveux et tous mes meubles ont été réduits en poussière. En outre, je n’ose même plus sortir de ma chambre que j’ai fermée et barricadée de crainte de leur fureur. J’ai dû jeter cette lettre par la fenêtre pour qu’elle vous parvienne. Cela vous montrera toute l’horreur de ma situation. Il n’y a que vous qui puissiez me sauver. Secourez-moi vite ou je périrai victime de mes ciseaux. 

LETTRE DE LOHENGRIN A M. LE MINISTRE DES INSTRUMENTS DELICATS

Monsieur le Ministre,
Je suis depuis hier en possession des quatre serrures et de la cervelle de veau pétrifiée que vous avez bien voulu m’adresser pour me démontrer l’efficacité de l’armée française. Laissez-moi vous dire tout d’abord ma reconnaissance et mon admiration pour la précision de votre démonstration. Quant à la rapidité, je dois avouer qu’elle ne pouvait pas être plus grande si l’on tient compte du petit nombre de divisions engagées dans l’affaire. Le chiffre minime de nos pertes prouve que l’ennemi a été épouvanté par le nombre de décorations qui ornent la poitrine de nos braves officiers et s’est rendu sans combat. Le courage légendaire de la troupe a fait le reste.
J’ai vu hier, au cinéma, l’entrée de nos troupes victorieuses dans la ville de Peplum. L’émotion m’a saisi à la gorge et un torrent de larmes a inondé mon visage lorsque s’est déroulée la cérémonie du transfert solennel des serrures de Clovis, volées par deux ou trois chiens, lors du sac de Fèves, pendant la guerre de Cent Ans. Depuis tant de siècles que nos ennemis héréditaires refusaient de nous les rendre ! Que nous en ayons profité pour nous emparer de la cervelle pétrifiée du dernier veau mangé par Charlemagne avant de mourir, n’était que la juste récompense des efforts et des souffrances démesurées de nos troupes et de leurs vaillants officiers.
Votre nom est désormais associé à ces exploits mémorables et la décision dont vous avez fait preuve en cette délicate affaire, m’a à jamais attaché à votre personne. Vous aviez un critique pointilleux, vous avez maintenant un ami sûr. 

LETTRE DE LOHENGRIN A MLLE DEMOLIE

Mademoiselle,
Nul n’est censé ignorer la loi. Je me vois obligé de vous le répéter après la conversation que nous avons eue hier.
Nul n’est censé ignorer la loi, vous pas plus que quiconque. Vous devez savoir en conséquence que les meurtres sont interdits en temps de paix et que celui qui commet des actes de cette nature s’expose à la prison où l’on vit en la société permanente de rats énormes, et parfois, à la guillotine.
En temps de guerre il en va tout autrement : l’assassinat est non seulement toléré, mais encouragé et glorifié sous le nom d’exploit héroïque. Mais nous sommes en temps de paix.
Il y a, savez-vous, de bien jolies expressions pendant la guerre pour dire que beaucoup d’hommes ont été assassinés : « les pertes de l’ennemi sont très lourdes », ou encore ce qui fait mieux : « l’ennemi a éprouvé des pertes considérables ». Heureusement, nous n’en sommes pas là et, en ce moment il n’est pas permis de tuer les gens qu’on déteste ou qui vous haïssent.
Je vous rappelle tout cela pour vous avertir une dernière fois des dangers que vous courez si vous mettiez votre projet à exécution. Quoi que vous en pensiez, vous n’avez aucun motif valable de tuer les mites. Elles ne sont pas vos ennemies, je le répète, et ne vous ont rien fait. Elles ne constituent pas non plus pour vous des adversaires politiques. Je ne vois par conséquent pas pourquoi vous voulez les tuer. Parce qu’elles volent, dites-vous. Mais alors, pourquoi pas les mouches, les hannetons, les pigeons, etc.
Je vous en conjure, réfléchissez avant de commettre un acte irréparable et, quoi qu’il arrive, croyez à ma sincère amitié. 

LETTRE DE M. CHARBON A MME ENDUIT

Ma belle,
Je viens de sortir d’une terrible épreuve. Un assassinat vient d’être commis par un simple personnage stationnant sur le bord du trottoir.
Enfin, ma tante Victorine m’apporte une excellente nouvelle : la marée fraîche arrive de Boulogne et les œufs seront expédiés franco de port et d’emballage.
Dans une agréable promenade que je fis autrefois dans le troublant pays qui avoisine le château, j’avais rencontré un chevreuil qui avait une singulière allure. Il levait la tête vers le ciel, implorant le secours des premières chauves-souris. Boulogne attendait patiemment le moment de leur inoculer la danse de Saint-Guy. J’ai le bonheur de jouir d’une vie meilleure et plus soucieuse des intérêts vitaux, économiques et symboliques de notre cher pays.
Il est blanc ? La soutane d’un curé serait capable de lui porter un préjudice considérable et je vous assure qu’un procès-verbal serait immédiatement dressé.
Eh bien ! Chameau ! Ce drapeau t’apportera la victoire.
Vaillantes mères de famille, redressez vos épées et que vos regards longent la foudre ! Que vos époux soient des tigres bondissant tels des zèbres russes à travers les pampas inexplorées !
Des pommes de terre sont déjà arrivées, mais pour les rendre à la terre, il ne faut, hélas ! qu’un instant.
Noblesse oblige : nous savons encore faire des ménages et je puis vous assurer que la purée ne sera verte que pour les goujats.
Enfin, un dernier croquis de mémoire que je présente à votre éminente personnalité.
Examinez. 

LETTRE DU VIN BLANC AU GARDE-BARRIERE

Cher monsieur et ami,
Les bons comptes font les bons amis. L’envoi de poussière que vous m’avez fait l’autre jour m’est bien arrivé et je l’ai immédiatement fait remettre à qui de droit. J’espère qu’il saura l’utiliser dans la prochaine guerre contre la France, pays où l’on ne sait faire que des parapluies. Vous direz à tous que Pasteur est mort dans les circonstances suivantes :
Ses dernières recherches n’ayant donné aucun résultat, Pasteur était tombé malade. Une de ses voisines s’intéressa à lui, le soigna et le guérit. Par reconnaissance autant que par sympathie, Pasteur l’épousa. Grâce à elle, il entra en relations avec le marchand de balais qui était devenu l’amant de sa femme. Les deux misérables, le trouvant gênant, résolurent de se débarrasser de lui et lui inoculèrent le shampooing dont il mourut en quelques jours.
Voilà, je crois, une nouvelle qui est susceptible d’intéresser le peuple. Demandez, par la même occasion, à votre patron de m’envoyer quelques arbres, même fruitiers, un ichtyosaure doré, une pince à sucre de sept mètres de long pour sucre géant, quatre robinets microscopiques, une porte cochère, un citron bien pressé à vol lent, une grosse pomme de terre traversée d’une balle de revolver et la photographie d’un homme décapité qui se trouve dans le bocal numéro 18 sur le bureau carré de son cabinet de travail numéro 25.
Assurez-le de mon plus complet dévouement et croyez-moi, cher Monsieur et ami, vôtre. 

LETTRE DU GARDE-BARRIERE A MLLE DEMOLIE

Ma chère enfant,
La saison des pluies est passée, voici que les organes vont fleurir. Qu’elle est belle la fleur de rate ! Et rien ne vaut le parfum des testicules s’ouvrant au crépuscule. C’est le moment pour vous de sarcler votre jardin, sinon les vésicules biliaires périront étouffées par les mauvaises herbes. N’oubliez pas surtout de lâcher, à la tombée de la nuit, les crétins magiques que vous avez engraissés de poussière pendant toute la saison sèche. Ils feront merveille dans la chasse au cervelas si nuisible au développement des encéphales en spirale que les autorités accordent jusqu’à vingt francs de prime par cervelas. Vous avez certainement là une ressource que vous auriez tort de négliger car votre jardin si fleuri doit en être infesté.
Je vous envoie l’arbalète que vous m’avez demandée pour la défense des miettes dorées. Je l’ai choisie assez grande pour qu’elle puisse vous servir à tuer les grains de sel qui attaquent les beaux cris d’orfraie de votre pièce d’eau. Bien que vous ne me l’ayez pas demandé, j’ai cru bon de vous envoyer une centaine de mouches octoédriques à bénédiction paternelle. Elles vous seront indispensables si vous avez – ce qui est probable – des arcs-en-ciel soupirants dans vos taillis. Et si, par hasard, vous n’en avez pas, elles vous seront très utiles par temps de vent pour protéger les murmures de mousseline des idées noires qui les rongeraient en un rien de temps.
Je garde à votre disposition une magnifique vague de fond qui fait merveille contre les rayons trop ardents du soleil d’été. Je l’ai déjà utilisée avec un plein succès. Je vous garantis que ces rayons de soleil sont effectivement arrêtés à quatre mètres du sol et restent là à gémir comme un jeune chien que ses maîtres ont laissé enfermé avant de sortir.
Je reste, ma chère enfant, votre adorateur de toujours qui souhaite seulement de baiser votre main de réséda.
 

LETTRE DE M. LE MINISTRE DES BATEAUX A LA DERIVE AU VIN BLANC

Mon cher collègue,
Ce n’est pas pour rien qu’on m’a surnommé la terreur du Sébasto. Lorsque je passe près du square des Arts-et-Métiers, il s’efface pour me laisser le chemin libre et les grands magasins baissent les rideaux de fer de leurs devantures. Vous ne pouvez donc pas douter que j’exerce par là une autorité souveraine que nul n’oserait contester.
Je ne vous ai pas écrit pour recevoir des conseils. J’attends tout autre chose de vous : de l’argent. Dans votre intérêt aussi bien que dans celui de la France et des autres pays, sinon, prenez garde ! Je ne reculerai devant rien. Je n’hésiterai pas à remplacer les ponts par des corbeilles à papier et à enraciner les flics. J’irai même, si votre obstination m’y oblige, jusqu’à faire fondre les églises qui se répandront en torrents de boue gluante à travers les villes que les habitants seront obligés d’évacuer par les toits de crainte de rester englués dans les rues. Je suis l’envoyé du bon dieu de bois et je peux faire votre bonheur aussi bien que votre malheur et celui de toute la terre en lâchant la solitude qui recouvrira tout comme un raz de marée.
Je vous attendrai à la porte Maillot demain à minuit. Je vous ordonne d’y venir seul, sinon je lâcherai la solitude et vous savez aussi bien que moi ce qu’on en peut attendre.
Faites que je n’aie pas à être mécontent car tous les fous sont de mon côté. Je les ai dans la main comme une poignée de poivre. Prenez garde que je ne vous les lance aux yeux.
A demain. 

LETTRE DU VIN BLANC AU BEAU DANUBE BLEU

Monsieur,
Je vous ai aperçu la nuit dernière à l’angle de la place des Victoires et de la rue Etienne-Marcel. Il était plus de deux heures du matin. Tapi dans l’ombre, vous guettiez quelqu’un qu’il m’est aisé d’imaginer. Vous attendiez M. Charbon pour lui arracher les moustaches. Heureusement, à cette heure-là, M. Charbon mangeait tranquillement en famille sa soupe de pas de vis, mais que serait-il arrivé si vous aviez réussi ? Le cri qu’aurait poussé la victime au moment où vous l’auriez dépouillée de ses moustaches – et je ne doute pas que votre crochet à bottines vous permette de le faire – aurait été le signe de ralliement, d’une part, de tous les pigeons de Paris qui se seraient assemblés au-dessus du quartier de l’Opéra et, d’autre part, de tous les rats de la capitale qui auraient envahi le même quartier, le détruisant en un clin d’oeil. Le quartier de l’Opéra détruit, les pigeons se seraient abattus sur les rats qu’ils auraient massacrés jusqu’au dernier en peu de temps. Et, je vous le demande, qu’auraient mangé les Parisiens en cas de siège de la ville ?
Je comprends sans la partager votre haine de M. Charbon qui s’est permis, abusivement je vous l’accorde, de transformer vos îles en manèges de chevaux de bois, ce qui a attiré sur elles des neiges perpétuelles avec les épais nuages de ciment qui les,accompagnent. Vengez-vous de lui puisque vous y tenez. Supprimez-le si sa mort doit vous apporter le calme, mais ne lui coupez pas les moustaches, je vous en conjure. Les conséquences de la perte de ses moustaches seraient trop graves pour des dizaines de milliers de personnes qui sont étrangères à votre hostilité réciproque.
Si vous le tuez, je vous assure d’avance de mon silence mais si vous persistez dans vos projets actuels vous me trouverez contre vous, le violon à la main, et vous savez que je serai sans pitié. 

LETTRE DE M. BROUTILLE A M. LE MINISTRE DES BAINS TROP CHAUDS

M. le Ministre,
J’ai pris connaissance avec le plus grand intérêt de la lettre adressée par la pluie au beau temps, que vous avez bien voulu me communiquer. Certes, je ne peux qu’approuver la pluie lorsqu’elle affirme que le beau temps « excite les chiens qui errent alors par bandes par les routes, chemins et sentiers en aboyant jour et nuit, si bien que les populations privées de sommeil sont incapables de vaquer à leurs occupations habituelles ». J’ai trop connu ce fléau dans la circonscription que je représente pour ne pas souhaiter que tout soit mis en oeuvre pour en éviter le retour. J’ai déjà suggéré à cet effet, la création de chicanes en pain de maïs sur toutes les voies de communication des régions infestées. Ces chicanes doivent, au terme de diverses circonvolutions, former le cercle, en sorte que les guetteurs n’auront plus qu’à fermer l’orifice d’entrée pour que les chiens périssent étouffés par le maïs. Cependant, la proposition de la pluie de canaliser tous les chiens vers des centres épilatoires me paraît dangereuse, car chacun sait que le chien épilé s’attaque aux animaux de basse-cour, particulièrement à la volaille qu’il décapite, sans que sa rapidité de mouvements – accélérée par l’épilation – permette la moindre défense. Cette hécatombe certaine représente des pertes incalculables pour notre agriculture que ne compense nullement le bénéfice attendu de la vente du poil de chien à l’industrie chapelière. J’estime qu’il serait nécessaire de faire passer les chiens, au sortir du centre épilatoire, par un bain d’huile de lin pour essayer de calmer leur irritabilité.
Par ailleurs, la pluie donne des signes très nets de sectarisme en accusant le beau temps de provoquer la multiplication des carrières de granit qui enlaidissent nos paysages et détournent les touristes de notre pays. Non ! le mal vient d’ailleurs. Il vient de l’accroissement de la circulation fluviale. L’augmentation du nombre des péniches entraîne la nécessité de leur trouver un chargement. Or le granit constitue le chargement d’élection des péniches. La production des carrières anciennes ne suffisant plus au chargement des péniches, il a fallu en ouvrir d’autres pour satisfaire ces nouveaux besoins. Le remède est donc simple et il n’est nullement nécessaire de contraindre le beau temps à manger la ferraille qu’on a coutume de jeter dans les carrières pour amener leur fermeture. On risquerait trop ainsi de voir le beau temps s’attaquer aux forêts qu’il peut pétrifier à son aise.
Croyez M. le Ministre à mon respect mouvementé.