La vitesse de libération - Paul Virilio

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La chronophotographie du chat en chute libre - Etienne Jules Marey. Noir et blanc, muet, court, 1894


Pour illustrer cette agrandissement soudain de la vision, consécutif à l’accroissement de la vitesse, écoutons le récit d’un parachutiste, spécialiste de la chute libre : « La chute-à-vue consiste à apprécier visuellement, à tout moment de la chute, la distance à laquelle on se trouve du sol. L’évaluation de la hauteur et l’appréciation du moment exact où il faut déclencher l’ouverture du parachute résultant d’une impression visuelle dynamique. Quand on vole en avion à 600 mètres de hauteur, on n’a pas du tout la même impression visuelle que lorsqu’on franchit cette hauteur en chute verticale, à grande vitesse. Quand on se trouve à 2000 mètres, on ne s’aperçoit pas que le sol approche. En revanche, quand on arrive aux environs de 800 à 600 mètres, on commence à le voir « venir ». La sensation devient assez rapidement effrayante car le sol fonce sur soi. Le diamètre apparent des objets croît de plus en plus vite et l’on a soudain la sensation de les voir non plus se rapprocher, mais s’écarter brusquement, comme le sol se fendait. » (M. Dufourneaux, L’attrait du vide, Calmann-Levy, 1967).
Ce témoignage est précieux car il illustre de manière véritablement gravifique, le vertige de la perspective, sa pesanteur apparente. Avec ce « chuteur-à-vue », la géométrie perspective apparaît pour ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : une précipitation de la perception où la rapidité même de la chute libre donne à voir le caractère fractal de la vision résultant de l’accommodation oculaire à grande vitesse.

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